A Contretemps, Bulletin bibliographique
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■ Jean-Luc SAHAGIAN
LA MAISON DE TAMAM
L’Arménie à Marseille

La Bibliothèque, « L’écrivain voyageur », 2025, 176 p.


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Que reste-t-il, après le passage du temps, des traces du passé ? Rien, nous dit Jean-Luc Sahagian, comme par défi. Il exagère, bien sûr – et il le sait – tant sa Maison de Tamam, déambulation dans la temporalité et l’espace d’un exil, atteste du contraire. Car ce livre puissant, évocateur et solidaire relève d’un voyage parfaitement maîtrisé aux confins de la mémoire d’un vécu obsédant. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’auteur en a à revendre, de la mémoire. Comme autant de traces d’un temps où, fuyant un génocide majuscule, sa famille chaussa ses bottes pour fuir la mort certaine qui l’attendait au détour de cette putain d’histoire qui toujours se joue et se rejoue sur le mode de l’anéantissement. Il suffit de regarder autour de soi. Les tueurs ne ratent jamais une occasion de nous le rappeler.

Tamam, c’est le nom de la grand-mère de l’auteur. Et sa maison, c’est le centre névralgique d’un voyage aux origines. Cette maison est comme posée au bout de la Traverse du Four à Chaux, une allée caillouteuse qui faisait centre d’un monde réimaginé à l’arménienne. « Un territoire particulier, un morceau d’ailleurs », écrit Sahagian, « fiché au milieu [des] collines marseillaises ». Le noyau originel de la population venait de la ville anatolienne de Tomaza. Il s’élargira sous les effets du temps, puis périclitera. « Un morceau du Marseille prolétarien d’avant la modernisation », pointe l’auteur. Et il raconte cette histoire. Pour lui, pour les siens, pour protéger cette mémoire, pour qu’elle fasse livre aussi, c’est-à-dire archive d’un temps.

Tout vient d’un désir, comme souvent, comme toujours : celui d’un retour sur un lieu de vie ou ce qu’il en reste. Les bâtisses sont encore debout, mais rendues à la vie sauvage et à la végétation proliférante. Le premier choc, c’est l’émergence des souvenirs, eux aussi proliférants. Ce sont un frigo toujours à la même place, des vieux journaux en pile, une petite médaille de la Vierge clouée à un mur qui les attisent. Des petits riens qui font le sel de la remémoration, celle qui brûle l’âme. C’est là que la figure de la grand-mère reprend forme humaine. C’est à ce moment précis que le petit-fils de Tamam se lance un pari : s’occuper des lieux. Comme pour réenchanter cette Traverse qui devient traversée du temps, mémoire vivante. L’exil se transmet, on le sait. Les enfants d’exilés le savent. Il ne faut pas laisser aux temps oublieux qui nous accablent le soin d’effacer les traces de ce qui a fait de vies défaites ou broyées des existences dignes d’être sauvées de l’envasement mémoriel, méritant d’être revendiquées, réappropriées, comme autant de causes infiniment humaines.

Dès lors, il faut se faire voyant, comme l’auteur, pour replacer ces existences dans un paysage, le paysage de leur exil. « Je les vois, se parlant, se comptant, se rappelant, écrit-il. Je les vois, le matin, aller travailler dans les usines, les entreprises du coin. Je les vois, avec leurs mots de travers, leurs incompréhensions, leurs peurs, leur volonté farouche de ne pas se faire remarquer. » Comme il revoit ces beaux jours de l’été que sa famille partageait avec Tamam, les « feuilles de vigne au riz » ou la « soupe au yaourt » qu’elle leur préparait, les amis qui les partageait, leurs visages. Et ces visions, toutes joyeuses, font le reste. Elles disent l’exil arménien, celui du tailleur de la Traverse, celui du boulanger, celui de ces femmes et de ces hommes jetés là et faisant, au-delà de de leurs différends ou fâcheries provisoires, fraternité humaine.

Chemin faisant, et il ne ménage pas sa tâche, le Rouletabille de la Traverse se fait chroniqueur d’un passé qui ne passe pas. Un passé à hauteur d’homme, sans emphase, qu’il décrit dans le détail des heurts, bonheurs et malheurs d’un temps désormais noyé dans le plus profond des oublis. Et pourtant, nous dit-il, l’exil est toujours, plus que jamais là. Les Arméniens ont passé la main, mais ils ont été remplacés par des Syriens, des Soudanais, des Érythréens, des Irakiens, tant d’autres migrants de la misère et de l’oppression. Dans un temps où, décomplexé, adoubé par les pouvoirs et valorisé par des crevures politiques ou médiatiques, le racisme est devenu un signe majuscule de rejet de toute altérité. D’abord, une fois par semaine, il défriche pour rendre le paysage regardable, c’est-à-dire à hauteur de regard. Il rédige aussi une déclaration qu’il affiche sur la maison de Tamam. Signé « Collectif des morts et des vivants du Four à Chaux », elle se conclut ainsi : « Ceci est un appel à tous ceux qui veulent laisser ouvertes les routes de l’imaginaire, les voies de la mémoire. Laisser le temps s’écouler à son propre rythme. Y compris à rebours. »

Le passé est piégeux, on peut s’y perdre à trop s’y enfoncer. Parfois il vaut mieux laisser le territoire des fantômes aux fantômes, et passer son chemin. La fatigue ? Le sentiment d’inutilité. C’est un panneau qui remettra l’homme aux semelles de vent en marche. On y annonce un futur chantier, de réhabilitation, comme disent les promoteurs. Autrement dit, un tremblement de terre. Sahagian fabrique une banderole et laisse les mots venir : « Plutôt des mauvaises herbes que des parkings ! Ici, territoire des chats et des fantômes, dans cette Traverse, nous avons vécu, aimé, souffert, ri ! » Il en fait des photos et les envoie à la presse qui probablement s’en fout. Lui, il décide d’augmenter ses visites, le temps que ce sera possible, c’est-à-dire jusqu’au triomphe du vide. Et ça vient. Fatalement. Avant de quitter les lieux, il trouve un fond de mur pour y bomber « Ici a vécu Tamam ! »


La force de ce livre, c’est de faire écho, sans même l’avoir prémédité probablement, à la contre-révolution « libérale-fasciste » qui vient et où s’imbriquent, d’une part, les intérêts d’un Capital en crise majeure, mais prêt à tout pour se perpétuer jusqu’à notre mort et, de l’autre, ceux de populations rivées à leurs fantasmes de petits Blancs dont l’amélioration du sort dépendrait du déplacement de tous les autres. De cela, Sahagian n’en parle pas, mais il y pense si intensément que ça s’entend en contre-point. Les êtres concrets qu’ils évoquent ici, ceux de la double peine – la misère et l’exil –, font écho à toutes les misères du monde, et c’est en cela, à n’en pas douter, qu’ils sont universels. Et que ces êtres font humanité commune. Tamam, bien sûr, personnage central de ce livre, dont l’auteur nous détaille le trajet de vie ; Nadejda, qu’on appelait « la Russe », l’habitante de la roulotte rouge de la Traverse, que certains prenaient pour une toquée ; Agop, le jeune Arménién gaucho, membre permanent du bar des Platanes et du terrain de boules qui le jouxtait ; d’autres, tant d’autres dont on perçoit les silhouettes discrètes et hésitantes, comme autant de fantômes. « De toute cette histoire, de ces années, de ces maisons, de cette Traverse, écrit Sahagian en conclusion d’ouvrage, il ne reste que mes mots. Un mémorial de papier. » br/>
Grâces lui soient rendues pour en avoir fait un si beau livre !

Freddy GOMEZ