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Entre intime et histoire
- À propos d’une affiche et de Jean Genet -
Article mis en ligne le 23 décembre 2024
dernière modification le 19 décembre 2024

par F.G.



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Cette affiche épinglée à l’entrée d’un cinéma, je l’ai trouvée au fin fond d’un hangar, une sorte de brocante, à Alep (Syrie), en 2006, au milieu d’un capharnaüm d’antiquités, comme diraient les modernes.

Cette allégorie, inspirée par des sentiments d’un autre temps, et la place des femmes dans le combat symbolisée par cette part d’intime pendant un moment de détente pendant lequel un homme et une femme, deux combattants-soldats à l’évidence, discutent comme on flirte dans n’importe quel lieu du monde, sauf là où l’islam rigoriste a imposé sa Loi. De ce point de vue le contraste était saisissant, en Égypte et en Syrie, pour ce que j’en ai vu dans les années 1980, entre les villes et les campagnes. En Algérie aussi, d’ailleurs, où l’odeur du sang empestait déjà l’air vicié d’un retour au rigorisme.

Cette affiche est un vestige, en somme. Une trace d’un temps où les luttes de libération nationale avaient repris à leur charge, avec toutes les ambiguïtés que cela supposait, un imaginaire inspiré du marxisme-léninisme et de son iconographie. Les figures mythiques de la Révolution étaient alors portées par les luttes de libération nationale et s’appelaient le Che, Castro, Giap, Ho Chi Minh et Mao. Elles mettaient leurs pas dans une ambition « révolutionnaire » qui, sous couvert de nationalisme intransigeant, militarisait l’exercice du pouvoir sous la surveillance tatillonne d’une police au service du tyran – le Leader Bien Aimé – et d’une bureaucratie devenue à elle-même sa propre fin, avec en prime, c’était couru d’avance, ceux qui, au sommet de la pyramide, s’engraissaient en donnant au mot « valeur » les deux dimensions de son sens.

Les fédayins chassés de Jordanie et du Liban, tenus fermement en laisse et muselés par Damas – qui n’hésita pas à les combattre au Liban –, étaient « voués à la mort ». Quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils disent et où qu’ils soient. La faiblesse militaire de cette « résistance », la piètre qualité de ses stratèges, leurs incohérences, la puissance et l’habileté – rarement entravée ni par ses scrupules ni par ses alliés – des Israéliens.

« Israël est un terrifiant manipulateur de signes », nota en ces temps Jean Genet, signes qui conduiront à une forme de nihilisme, cette autre manière de faire désespoir. Il dressa un parallèle avec le Black Panther Party qui rendit visible « le problème noir ». Actions meurtrières, mais impuissantes à faire plier l’ennemi. Exaltation de la violence. Lutte armée comme modèle d’émancipation. La kalash devint métonymie de la « juste cause » et tint lieu de discours. La figure du « martyr » se substitua à celle du « héros ». Le tout opéra sur un retour du refoulé religieux entretenu par un comportement que Genet qualifiait d’ « archéo-viril ». Les « frères » (musulmans) creusèrent le sillon dans cette suite de défaites – Jordanie, Liban – et la litanie des morts qu’on ne comptait plus. Abstraction eschatologique, la Révolution ne garantissait plus le salut aux survivants quittant Beyrouth sous la protection des forces françaises. « Vaincre, mourir ou trahir. » Que reste-t-il de ce choix lorsque la victoire est aussi illusoire que le Paradis. Les défaites sont des victoires, et personne n’est dupe, car la mort prouve que l’on existe encore.

Telle une toile d’araignée, la rigueur insoutenable du fondamentalisme religieux finira par engluer le présent dans ses obsessions et glorifier ses « martyrs » au point d’en faire un culte. En 1972 déjà, un officier algérien qui avait rejoint les fédayins au Liban avertit Jean Genet en ces termes : « Qu’ils triomphent, ils mèneront une guerre sainte et vous ne serez plus ici. Les frères ne vous toléreront pas, ou mort ou converti. » Cinquante ans plus tard son avertissement trouvera une confirmation tragique qui secoua les pays arabes et, d’une façon générale, la façon de vivre leur relation à la Loi religieuse de « la soumission ».

Elle sent mauvais l’odeur des cadavres en décomposition. Elle sent mauvais la pourriture des projets d’un mort qui rêvait d’un avenir radieux. Pour épurer l’air comme on brûle de l’encens dans les temples, la Mort est défiée dans des actions commandos qui sont autant d’attaques suicides. « La terre » qui n’était alors que le lieu où l’on vivait, chichement pour le peuple et cela depuis des générations et des générations, fut étouffée par l’enjeu devenu celui du contrôle de la « Terre Sainte ». Les trois monothéismes tout au long de leur histoire guerrière luttèrent pour son contrôle et spiritualisèrent la légitimité de leur hégémonie culturelle. La Terre du Livre et sa mystique de la mort, et le martyr par voie de conséquence, endossèrent l’espérance de l’éternité en se sacrifiant sans attacher beaucoup d’importance aux résultats de leur « sacrifice ». Dans la mort, il trouve sa récompense.


Dans Un captif amoureux, Jean Genet (1910-1986) écrivit une « digression » que je mets en miroir de cette affiche. Il retravaille le souvenir en l’articulant à la fiction dans une « mémoire-miroir ». Il nous replonge dans une aventure humaine où les morts seront qualifiés de martyrs pour que le sacrifice ait un sens sacré. De défaites en destructions, de massacres en errances, de sang en larmes, sans aucune perspective de victoire, l’islam rigoriste « sacralise » autant le fait de tuer que de se faire tuer. « Le sacrifice » ne nous fait pas oublier la réalité d’une haine déshumanisante tant pour le bourreau que pour ses victimes. Israël et les régimes arabes, pour des raisons différentes, seront « toujours » les plus forts. La loi du plus fort permet la stratégie du « fait accompli » et impose sa volonté. Des massacres de centaines de villageois en 1948, comme à Deir Yassin, et l’expulsion de leurs terres de dizaines de milliers de Palestiniens, ou, en 1967, l’occupation illégales de la Cisjordanie et sa colonisation manu militari, l’esprit de justice, son absence, se fait cruellement sentir.

Défenseur d’une Révolution mythifiée par ses partisans, tout en gardant une position critique et extérieure, en marge de l’histoire tout en la vivant, Jean Genet rend compte d’une expérience intime : celle d’un homme et d’un artiste au cœur d’un peuple sans terre qui, lors de Septembre noir (12 septembre 1971), préfèrent traverser le Jourdain pour se livrer à l’armée israélienne plutôt que de se rendre aux Bédouins de l’armée royale jordanienne réputés pour leur cruauté et leurs méthodes expéditives.

Genet se démarque. Il ne sera pas un soldat perdu de la révolution mondiale. Il n’en sera pas même l’un des penseurs. Il s’en fera plutôt l’observateur et le conteur. De la Jordanie au Liban, de camps de réfugiés en toile ou tôle ondulée en bases militaires, fort d’un laisser-passer signé de la main de Yasser Arafat. Entre intime et histoire, entre émotion et drame tragique. Dans l’actualité des jours et son odeur de boucherie, dans le vent mauvais d’un temps où la victoire des « frères » (musulmans) s’arrime à la disparition de l’ancienne rhétorique marxiste.

Les commentaires vengeurs ne grandissent personne. Un haut-le-cœur après les massacres de Sabra et Chatila (1970) et tant d’autres à suivre. Vomir le ventre vide est encore plus insupportable lorsque, presque en direct sur les télés, la banalité des crimes n’arrive plus à susciter aucune indignation et bute sur l’impossibilité de soutenir l’une des parties à l’aune de la simple humanité. Le caractère mortifère dont chacune se fait une gloire ne permet pas de distinguer les tueurs de leurs victimes, la justice du crime. Le sang versé sans résultat militaire tangible se coagule dans un imaginaire reposant sur « le don de soi » transformé en cause sacrée.

Sur un si petit territoire gorgé de mythes millénaires se déroule une histoire qui débuta en 1917 avec la déclaration Balfour. De longue date, donc. La lecture d’Un captif amoureux offre à cette tragédie shakespearienne, ce qui lui manquait, le regard de celui qui dit à ses amis palestiniens : « Je suis chrétien mais je ne crois pas en Dieu ».

Plusieurs séjours dans les camps palestiniens permettront à l’écrivain d’être l’un des rares occidentaux à pouvoir témoigner de la vie des insurgés, de leurs mères et de leurs fils. Ce témoignage, à la fois essai et autobiographie, est très éloigné du panégyrique espéré sur la « juste lutte ». C’est au cœur de l’intime que Genet côtoie « le fait » palestinien. Il retravaille le souvenir en l’articulant aux émotions et sensations de ses séjours. Défenseur d’une révolution tout en gardant une position critique et extérieure, en marge de l’histoire tout en la vivant, Jean Genet rend compte d’une expérience intérieure, celle d’un homme et d’un poète au cœur d’un peuple dont personne ne veut et qui s’obstine à exister.

Fasciné mais lucide dans ce temps où un peuple sans terre menaçait toutes les terres, dans un temps où la résistance était révolutionnaire, laïque, marxiste, avant que la religion n’embrase la région, Genet se démarque : « Jamais je ne saurai, note-t-il, s’il faut écrire Résistance ou Révolution palestinienne ».

Aujourd’hui, l’islam rigoriste semble avoir pris la place du « sujet révolutionnaire ». Et, amputé de son futur, le vol de la mort plane sur les rescapés des massacres israéliens successifs. Il faut croire que le but de la Révolution était si lointain que le futur fut aboli et le culte de la mort rendu désirable – cette mort que l’on donne ou que l’on reçoit. Un but en soi qui résume le catéchisme du parfait martyr.

Jean-Luc DEBRY



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