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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Paris perdu
Écrivains des faubourgs
Article mis en ligne le 15 janvier 2024

par F.G.


■ C’est avec plaisir que nous reprenons ici cette belle étude de l’ami Jean-Luc Debry publiée dans le numéro 2 – 192 p., 2022 – de Brasero, « revue de contre-histoire » des Éditions L’Échappée.

Si les transformations de Paris étouffent nos souvenirs, que la ville populaire qu’elle était n’est plus, quelques auteurs, que l’on serait tenté de considérer comme relevant d’une même famille littéraire, nous racontent ce que furent jadis la Mouffe et la Maube, les Halles, Belleville, la rue de Lappe, Saint-Germain-des-Prés, le Topol et les troquets enfumés qui les jalonnaient.

C’est dans cet esprit que L’Échappée a lancé sa collection « Paris perdu » dont on se doit de saluer les premiers titres : La Zone verte (Eugène Dabit), Les Plaisirs de la rue (André Warnod) et Les Brasseries parisiennes de l’avant-siècle 1870-1914 (Gilles Picq). Les prochains – Rue du Havre (Paul Guimard), Fréhel (Nicole et Alain Lacombe), Rue des Prairies (René Lefèvre), Le Vin blanc de la Villette (Jules Romain), Paname (Francis Carco), Choses et gens des Halles (Charles Fegdal) et Les Juifs de Belleville (Benjamin Schlevin) – sont déjà annoncés. En attendant de les savourer, la lecture, elle-même savoureuse, du numéro 3 (2023) de Brasero, de récente parution, est vivement recommandée. – À contretemps.



Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.


Charles Baudelaire, « Le Cygne », in « Tableaux parisiens »

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Dans son poème « Le Cygne », Charles Baudelaire évoque les bouleversements que le baron Haussmann fait subir à Paris de 1853 à 1870. Encapuchonnée dans son statut de Ville Lumière, la capitale sera mythifiée dans son halo de gloire, reléguant dans l’oubli ses « quartiers de roture ». Sous couvert d’hygiénisme, une brutale transformation urbaine s’imposa au profit (sic) d’un urbanisme ostentatoire. Les grandes fortunes récemment constituées des banquiers et des spéculateurs, et celles issues des puissantes industries minières et sidérurgiques, marquent leur territoire et chassent la plèbe en marge de la cité. Lorsque, en 1870, les bataillons de la Garde nationale (le peuple en armes), alors que l’Empire s’effondre, déferleront des hauteurs de Belleville et de Ménilmontant, ce sera en quelque sorte leur revanche. L’on connaît la suite. Une féroce et sanglante répression châtia les quartiers populaires. En 1909, une fructueuse opération immobilière aboutit à la construction de la très chic avenue Junot. Elle marque le début de l’arasement progressif de toutes les cabanes de Montmartre – qu’on appelait le « maquis ». Paris sera à nouveau amputé de son âme en 1969, avec la destruction du quartier ô combien symbolique des Halles, suivie en 1970 par celui de la place des Fêtes et de ses modestes pavillons ouvriers aux jardinets coquets. « Les Versaillais sont entrés dans Paris en 1871. Ils n’en sont jamais sortis » [1], note l’écrivain René Fallet dans son journal en 1962. Dans L’Essuyeur de tempêtes, son ami André Hardellet, lui aussi installé aux premières loges de ces grands chantiers parisiens, complète le soupir poétique de Baudelaire par cette formule : « Le souvenir : cette tentative d’insubordination pour rendre actuel, disponible ce que le passé a englouti dans sa trappe. [2] » Définition qui nous agrée lorsque nous nous abandonnons à la littérature des arpenteurs de bitume.

La transformation de Paris – ville populacière et émeutière depuis la Fronde jusqu’aux symboliques barricades d’août 1944 –, soumise aux politiques de la « République immobilière », étouffe nos souvenirs. Le Paris populaire n’est plus. Seule demeure l’infamante étiquette de « populiste ». On n’est jamais très loin du « mépris de classe ». Restent des ambiances, des décors (qui, en réalité, sont des citations tronquées), « pour faire à la manière de… », tendance « after-work festif » ; quelque chose comme un simulacre. Désormais, le bitume des faubourgs est devenu stérile et la domesticité nécessaire au confort des classes moyennes supérieures (personnel d’entretien, livreurs, bref, les fonctions logistiques indispensables à leur « bien-être »…) s’est vu rejetée en lointaine périphérie. Une fois de plus, c’est donc du côté de la littérature que l’on peut appréhender l’âme du monde dans lequel vivaient les auteurs qui ont donné à la langue des faubourgs toute sa place dans la façon de transmettre leurs récits, ceux de vies humbles et parfois chaotiques. C’est en se plongeant dans les écrits de Jacques Yonnet [3] que l’on trouve nombre d’éléments susceptibles de parler à notre imagination. D’abord publié en 1954 sous le titre Enchantements sur Paris, son ouvrage Rue des maléfices traverse les siècles et leurs légendes en déambulant dans les quelques soixante villages qui constituaient alors Paris. Maître Yonnet avait le génie des conteurs. Il enjolivait ses savantes digressions avec une grande classe et le verbe haut. Rebouteux et Gitans peuplent ses récits imprégnés de mystère et de fantastique. Nichées dans la mémoire des pavés polis par l’usage et des murs défraîchis et lézardés, témoins d’un passé sans cesse réinventé avec érudition, les légendes d’autrefois et l’histoire sur laquelle elles s’appuient nous disent des choses que l’on ne comprend plus. Et pourtant, une connivence tacite nous entraîne à leur suite dans un monde qui, bien qu’il ne soit plus le nôtre, nous trouble encore. Leurs fantômes nous hantent. Telle est la force de l’écriture de Yonnet. Les humeurs bavardes et le goût du vin enchantent ces chaleureux moments de poésie tragique et malicieuse qui déplaisent tant aux dames patronnesses (et c’est heureux).

Poésie faubourienne

« Moi, ma vie, elle est simple, affirme René Fallet, c’est un immense amour de la langue. [4] » La tradition orale était vivante dans les milieux populaires. Savoir raconter et écouter les histoires des anciens était chose ordinaire, en famille comme au bistrot. Ceux qui se souviennent de ce que furent jadis, sur la fin, la Mouffe (rue Mouffetard) et la Maube (place Maubert), les Halles, Belleville, la rue de Lappe, Saint-Germain-des-Prés, le Topol (le boulevard Sébastopol) et les troquets enfumés qui les jalonnaient, avec leurs murs jaunis de nicotine, leur comptoir en étain, leurs nickels régulièrement et machinalement astiqués d’un coup de torchon, leurs moulures au plafond et parfois, dans le fond, des céramiques représentant une scène pastorale, ceux-là savent à quel point les habitants de cet univers en pinçaient pour les formules bien balancées.

Parmi ceux-là l’impertinent André Vers et le drolatique Roger Riffard. Autant d’auteurs oubliés et négligés qui, à leur corps défendant, forment une famille, certes recomposée, mais qui s’expriment dans une même langue vigoureuse, celle qu’inspire le verbe des « petites gens » dont ils partagent avec tendresse la dure condition. Dans Paris insolite, Jean-Paul Clébert – aventurier de la dèche, taulard, clochard et curieux de tout ce qui vit à l’ombre – affiche sa « satisfaction d’écrire un documentaire sincère et complet sur ce que Paris a de plus vivant, sur le merveilleux qui y règne à l’état naturel et les personnages extraordinaires qui y vivent miraculeusement ». « Leur petite vie et leurs grands emmerdements. » En somme, « un monde réservé aux initiés, aux très rares poètes, aux nombreux vagabonds et chacun en prend selon son humeur et sa capacité émotionnelle ».

Une écriture qui puise sa force et sa beauté dans la verve « d’une langue » telle qu’elle est pratiquée avec vélocité dans les ruelles ombreuses des quartiers populaires. La gouaille bistrotière et une forme argotique qui parfois est au cœur – bien saignant et bien rouge – d’une poésie faubourienne. Cette écriture est soutenue par une réelle culture classique, de celle que l’on enseignait dans les écoles de la Troisième République, en un temps où le certificat était un diplôme sanctionnant la fin de l’enseignement primaire élémentaire. Tels des anthropologues, nous voyageons au gré de ces lectures en compagnie d’une humanité imparfaite qui ne cherchait en rien à donner d’elle une image séduisante. Loin, bien loin de toute volonté d’édification. Littérature taxée de « populiste », littérature venue des entrailles de la ville, d’avant la Première Guerre mondiale et dont les derniers feux s’éteindront vers la fin des années 1950. Elle nous permet d’entrevoir un monde aujourd’hui disparu, d’en humer les vapeurs et d’en savourer la crâne insolence. Le lignage avec François Villon enracine la noblesse de cette insolence dans l’histoire sociale de l’époque, en marge. Des quartiers « ennemis de Dieu et du snobisme », précise Léon-Paul Fargue. Géographie des engagements politiques du siècle « qui va du patriotisme le plus étroit à l’internationalisme le plus large et réciproquement […] aussi, ne faut-il pas s’étonner que des tempêtes parfois s’y élèvent et assombrissent le sixième arrondissement parisien ». Paris habité par un peuple qui, fort de sa sociabilité de quartier, ne rechigne pas à prendre les armes au nom de la liberté et de la justice.

Dans Huit quartiers de roture, les maraudes d’Henri Calet s’inscrivent dans les traces de Léon-Paul Fargue, « piéton de Paris » [5] » s’il en fût. Elles rejoignent la prédisposition à l’errance d’un Charles Baudelaire, le goût de l’aventure urbaine des surréalistes, l’infinie quête marcheuse d’un Walter Benjamin et celle de Klaus Mann, tout autant qu’elles anticipent les « dérives » situationnistes, elles aussi fortement alcoolisées. La technique des pas perdus et des circuits quotidiens qui vont, selon les heures et les humeurs, de l’un à l’autre de ces lieux d’accueil et de retrouvailles. Henri Calet nous guide pas à pas, lui, le dandy dépressif en pantalon prince-de-Galles, le libertaire cravaté de soie, toujours tiré à quatre épingles, qui entretien une connivence littéraire avec Armand Robin, Raymond Guérin et, avant-guerre, Eugène Dabit. Ce même Dabit, dont tout le monde connaît l’indémodable adaptation cinématographique de son roman L’Hôtel du Nord [6] par Marcel Carné (1938) et l’interprétation époustouflante de Louis Jouvet et d’Arletty, fut lui aussi enfermé dans l’infamante catégorie des auteurs « populistes ». Une relégation littéraire, un même sac dans lequel, plus tard, on mettra Léo Malet et sa Trilogie noire, tout comme les titres de la « Série noire » fondée par Marcel Duhamel qui, pourtant, nous réservera bien des surprises, notamment en publiant Jean Meckert sous le pseudonyme de John – puis Jean – Amila. Un anar écœuré aussi bien par l’apathie des victimes qui « faisaient bêêê ! sur le chemin de l’abattoir » que par le cynisme du pouvoir qui les manipulait. Misère et débrouille, prolos et mauvais garçons, enfants des rues portant la charge trop lourde de leurs rêves brisés, joie et désespoir, fatum tragique et sursaut de dignité lorsque le droit « à l’honneur et à la justice » est bafoué dans l’indifférence générale. Il y a des vies qui ne comptent pas, des vies qu’on ne compte pas, mais qui, par la grâce du romanesque et de la poésie, ont une voix. Une voix qui nous touche au plus profond de notre humanité. Une voix qui défie la niaise culture du bon sentiment.

Troquets du coin

Pour nous aider à nous représenter ce monde gris et ses pavés luisants, il y a le cinéma de Carné, Prévert et Renoir, bien sûr, les photos de Doisneau et de Brassaï qui, en 1946, illustrera le recueil Paroles de Prévert et toutes ces vies infimes et délicates – « des vies minuscules », comme aurait dit Pierre Michon – où se mêlent joie et tristesse, forts des Halles et prostituées, clochards, voyous chevronnés et voleurs de lapins comme dans La Petite Gamberge de Robert Giraud [7]. Autrement dit, tous ceux qui, accoudés au zinc, éclairent ce coin d’ombre de leur présence. Chacun à leur manière, tous ces auteurs sont les chroniqueurs du Paris populaire et de sa faune insolente, rebelle et sacrément maligne. Une filiation vieille comme la ville. Une littérature qui, de Restif de la Bretonne à Pierre Mac Orlan et son « fantastique social » [8], avec ses ports, ses mauvais lieux, la coloniale, le sabbat, les sorcières et les gentilshommes de fortune, nous fait voyager dans l’univers des cabarets de Francis Carco [9] de Montmartre au quartier Latin, du temps de Bruant et de la « Belle Époque » où les figures de Dorgelès, Apollinaire, Max Jacob, Utrillo, Modigliani enchantent notre imaginaire volage. Poésie du moment, baloches – le bal des bougnats, valse et tango musettes, paso doble et java, l’accordéon est roi – qui, dans les bastringues des bas quartiers, brassent une faune bigarrée où se mêlent marginaux, artistes désargentés et bourgeois venus s’encanailler. Les héros de cette littérature sont des personnages ordinaires qui traversent la vie en équilibristes, oscillant entre mélancolie et joie enfantine que la grâce d’une ivresse transforme en apothéose. De ceux avec qui l’on vit, travaille à l’usine et trinque matin, midi et soir, au troquet du coin, là où l’on a ses habitudes. Sa fréquentation nous invite à savourer la richesse humaine de leur conclave de connivence. Tendresse et démesure de la sensibilité. Dans le chaudron des amitiés avinées, qui mieux qu’Albert Vidalie, l’oublié parmi les négligés, est capable de nous faire aimer les petites choses de tous les jours, où les hommes bons ne gagnent rien à être raisonnables, où la tendresse est une peine perdue tant tout est rude, âpre, tramé de déceptions et de drames ordinaires, où l’amour se défraîchit à l’usage tel un vieux chromo trop longtemps exposé à la lumière du soleil ? Dans Chandeleur l’artiste [10], Vidalie nous balade dans une proche banlieue de son enfance qui, en ce temps-là, avait encore des airs de campagne avec ses vignes et ses maraîchers. Béton, barres d’immeubles, échangeurs, bagnoles partout, poésie nulle part et si déshumanisante, n’avaient pas encore imposé cette ambiance de casernement.

Le troquet du bas de la rue, c’était « la pièce de plus » comme disait Robert Giraud, alias Monsieur Bob [11]. Dans ces lieux, le plus souvent tenus par un couple, le patron et la patronne étaient en quelque sorte « les animateurs et les gardiens de la tradition ». Alexandre Vialatte, dans ses chroniques Les Champignons du détroit de Behring, fait des Auvergnats, dans un texte savoureux intitulé « L’heure d’Astérix » [12], une peinture humoristique pleine d’une tendre ironie qui se marie bien, en guise de dessert, avec une forme de nostalgie sans tristesse traduite dans une langue piquante. Ces lieux étaient ouverts à tous, mais excluaient les pédants, les existentialistes mondains et les fâcheux de toutes obédiences qui, leur moraline débordant de bons sentiments portée en sautoir tel un élu son écharpe, seraient venus sermonner les enfants perdus des faubourgs, ouvriers, artisans, mauvaises têtes parfois, consciencieux toujours, arpètes, couche-dehors, traîne-savates, claque-patins, pioche-poubelles – que connaît si bien Jean-Paul Clébert –, indigents, trimards au retour de la saison des travaux des champs, le corps en miettes et la gorge sèche, biffins entre deux vins et clochards lestés de leur fatum accablant, rudes et tendres âmes tragiques illuminées par un sens de la poésie qui aura droit, avec Prévert, à une sorte de reconnaissance publique à la fois péjorative et admirative. Une piste de 421 attend les amateurs qui y joueront leur tournée. Des parties de cartes inspirent de savants commentaires. Une vie de quartier. Un quartier où l’on habite, travaille et « gamberge » [13]. Les effluves d’eau savonneuse dans laquelle on lave les verres vite fait bien fait et celles du vieux poêle à charbon au tirage capricieux, celle de la sciure répandue sur le sol à l’aube et balayée le soir juste après la fermeture, et du ragoût – ou une potée – que « la mère » laisse mijoter sur un coin de sa cuisinière et qui régalera la compagnie à l’heure du repas. L’aligot, ce n’est pas mal non plus. « C’est un endroit charmant, et même sérieux. Mais sérieux dans le sens où le mot s’applique à un bourgogne, à un cassoulet ou à un brie de Melun », écrira Léon-Paul Fargue dans Le Piéton de Paris, en évoquant le quartier de La Chapelle. Le plaisir de manger « quelque chose de simple, d’un peu gras, d’un peu fruité, avec un bon pot, sur le bois ou sur le marbre d’une table ». Chez Roger Riffard, chansonnier aux côtés de Boby Lapointe [14], cet autre malfaiteur du verbe et son « angevine de poitrine », dans son roman Les Jardiniers du bitume [15], l’Ugénie vous accueille, écrit-il, avec un « étrange sourire de geôlier travaillé par la colique ». Les habitués se régalent avec des casse-croûtes aux harengs saurs, mais on peut aussi leur préférer les sardines salées ou pourquoi pas, un maquereau au vin blanc – du fait maison à s’en faire péter la panse. Ils passent la porte du bar comme on entre en scène et s’y composent « une sorte de petite géographie sentimentale » [16]. Dans ce même roman « l’homme au grand chapeau » a fière allure : « Ouvrier naguère, responsable syndical, il a troqué la vie d’usine contre la liberté. C’est maintenant une espèce de chevalier errant », « un redresseur de torts », « un paladin du Moyen Âge au geste sublime et à la faconde qui fait autorité ». Vedettes et bons publics – à chacun selon ses appétences – l’entretiennent, le verre de rouge posé devant soi sur le zinc, jamais tout à fait vide, jamais entièrement plein, toujours en cours.

Les copains d’abord

Le mot d’ordre « les copains d’abord » (et les joyeuses libations qui l’accompagnent) ne laisse pas beaucoup de place aux femmes, il faut le reconnaître. La relation que ces messieurs entretiennent avec la gente féminine est difficile – le mot est faible –, douloureuse dans la désillusion, mais aussi merveilleusement et délicieusement sensuelle comme dans Paris au mois d’août de Fallet, ou dans les nouvelles d’André Vers Ils étaient chouettes, tes poissons rouges. N’oublions jamais, comme nous le rappelle celui-ci dans son autobiographie C’était quand hier ?, que « la terreur d’être enceinte » n’était pas une vue de l’esprit. Ce qui mettait « la grâce de l’amour » sous la menace permanente d’une conséquence « pour la vie ». « Il fallait descendre en marche », une sérieuse limite à l’abandon des amants. « Les gros chagrins d’amour » et « l’amour de l’amour » fécondent le romanesque. Désirs coquins traversés par la présence débonnaire d’André Vers [17]. Le bon copain de Brassens était sensible aux charmes voluptueux des femmes et lui aussi amateur de beaujolais – en ce temps-là, il n’avait pas cet insupportable goût de bonbons Haribo et, sans être un grand vin, ce que personne ne prétend, sa dégustation festive marquait la fin des vendanges et le début d’une saison nouvelle.

André Vers est né et a vécu dans le quartier des Halles : « Cours des miracles, Fantômes des coquillards et de François Villon, Mon village ! » [18]. Il eut en parallèle des liens assez forts avec le Cantal, terre de bougnats. Pour d’autres, ce sera l’Aubrac. L’ancien ajusteur, auteur injustement oublié, était proche des frères Prévert, mais aussi de Blaise Cendrars. Un conclave de connivence, on vous dit. André Vers est un « anonyme volontaire », comme le qualifient si joliment les éditions Finitude qui l’ont republié.

André Hardellet quant à lui publie en 1969 Lourdes, lentes…, sous le pseudonyme de Stève Masson. Jean-Louis Bory lui écrira tout le bien qu’il pense de ce livre : « C’est sain, comme sont sains Gargantua et Pantagruel. » Voluptueusement érotique, une longue rêverie d’un contemplatif amoureux des abandons féminins, ballet des corps. « Lourde et lente. […] Plus tard, lorsque je verrai des Maillol, je comprendrai. » « L’amour est un don sans échange. » Ce texte fut jugé inconvenant et condamné en 1973 pour « outrages aux bonnes mœurs » par la 17e chambre correctionnelle de Paris. Car, la France pompidolienne bougeait encore et la bourgeoisie avait la nostalgie de l’époque où elle pouvait tenter de faire interdire des textes de Flaubert et Baudelaire. On protesta, mais rien n’y fit. À propos de la misogynie d’amoureux éconduits – parfois teintée de ressentiment – dans la veine d’un Brel ou d’un Brassens, on citera cette remarque d’Alphonse Boudard, autre écrivain au verbe haut amoureux du vieux Paris : « L’amitié fait feu de tout bois, mais elle est parfois difficile à manier avec nos grosses pattes de mâles. On se réfugie dans le corps de garde par pudeur. » [19] René Fallet avait « la veine whisky » pour ses romans d’amour et « la veine beaujolais » pour les égarements entre potes, ses complices. L’humeur en pâtit ou en profite, c’est selon. Les amours y sont souvent déçus ou éphémères, laissant l’empreinte de leurs tendres regrets et des chagrins inconsolables qui, parfois, aigrissent le caractère. « Sous les pics d’un hérisson bat un cœur étonné, parfois, de ne pas recevoir de caresses », peut-on lire sous la plume de Jean-Charles Varennes en 1969 dans La Montagne du dimanche, propos qui plurent à Fallet. Le vertige que le sentiment amoureux procure et les joies venues du désir partagé qui vous transportent y sont vécus, quel que soit l’âge du héros, avec une intensité de « jeune homme ». La solitude peut être tour à tour reposante et donner le sentiment d’un abandon ontologique quelque peu camusien. Et en le formulant ainsi, on songe immédiatement à Raymond Guérin et son Apprenti à l’onanisme sublime. Les joies sont rudes. Et comme l’Albatros de Baudelaire, ces drôles d’oiseaux, patauds et empotés sur le pont du navire, deviennent gracieux dans leur littérature.

L’évasion

Si Calet est plutôt féru de courses de chevaux et acteur de l’amélioration de la race chevaline (sic), pour s’aérer, René Fallet le rabelaisien, l’auteur du Beaujolais nouveau est arrivé, l’ami de Brassens, embarque parfois ses potes dans des virées à vélo [20] – à ne pas confondre avec « la bécane tordue du facteur, le biclou rouillé du curé, la charrue de la grand-mère, la sœur jumelle de sa machine à coudre… On la reconnaît sans mal, la gueuse, à sa grosse selle camuse à ressorts, à ses garde-boue, à ses porte-bagages, à ses pneus d’arrosage, à sa sonnette, à sa lanterne et, surtout, à son guidon informe de toutes sortes, sauf la noble dite “de course” ». « J’aime le vélo. Comme dans pas mal d’histoires d’amour, il ne me le rend pas beaucoup. » La formule est restée célèbre. L’ingrate « petite reine », c’est la passion du populo. Pour ceux qui partent à l’usine et en vacances avec, Paris-Roubaix est une course qui, comme on dit aujourd’hui, « leur parle ». Ils commentent cette épopée en fin connaisseurs, comme pour le Critérium national, le Circuit des boucles de la Seine et le Derby de la route Bordeaux-Paris, sans oublier le clou du spectacle, le plus glorieux et le plus populaire des rendez-vous, les Six Jours de Paris au Vél’ d’Hiv’ [21], dont l’ambiance si particulière dans les années 1920 enchanta Ernest Hemingway. Les faux plats et le vent de face, l’appel d’air qui vous déséquilibre dangereusement lorsque des camions vous dépassent en vous frôlant, ils connaissent. « En chier et serrer les fesses » fait partie de leur lot quotidien. Jean Meckert, dans L’Homme au marteau, reprend l’expression utilisée dans le jargon cycliste pour désigner un gros coup de mou qui force à l’abandon, « la pâle défaillance qui guette les coureurs ». « Ça fait du bien, le malheur des autres. » Le narrateur, Augustin Marcadet, se passionne pour le Tour de France qu’il suit heure par heure, jour après jour, dans une sorte d’addiction qui occupe l’essentiel de ses relations avec ses collègues. Chaque matin, il échange avec eux pronostics et commentaires érudits – une science de l’insignifiance qui rend le temps qui passe, chargé de rancœurs, plus facile à supporter dans un espace social « saturé de mépris ».

Comme dirait André Vers, dans Misère du matin, « c’est long une journée dans ce cirque et c’est bien moche ce boulot ». « Les jours passent, toujours semblables. Et même le dimanche est pénible. Sauf peut-être le dimanche matin quand on peut dormir. Mais après, il y a le beau-frère et la belle-sœur, la promenade à Vincennes. Et le lundi qui recommence, dans le petit bureau des médisances. Marcadet n’en peut plus. » [22] Le Tour de France comme feuilleton abrutissant permet de faire le vide, d’oublier. Une façon de neutraliser les horribles sensations que lui inspirent sa vie, son travail et l’incompréhension totale qui règne dans son foyer. Lui qui, dans un sursaut de dignité un peu suicidaire, ce dont finalement il était assez fier, avait lâché en pleine figure « à son chef » ce qu’il avait sur le cœur. Le bon sens a disparu, ne reste que le non-sens d’une vie d’employé obsédé par « les soussous » qui permettent tout juste de subvenir aux besoins de sa petite famille. Où l’on rêve d’un amour débarrassé des contingences sociales – se loger, manger, obéir à ses chefs, à l’usine ou dans un bureau. Chez Meckert, la révolte n’est jamais très tendre. Et si elle l’est, cela ne dure pas très longtemps. Annie Le Brun, dit de son livre Les Coups, plutôt ravageur dans la confrontation de la petite-bourgeoise aux rêves étriqués et du prolo écorché vif, et de son œuvre, que « le plus saisissant est sa façon d’évoquer en même temps ce que la vie, à partir de presque rien, peut apporter de merveilleux et combien cet enchantement d’être est fragile, toujours menacé d’être nié, bafoué, sans même qu’on s’en aperçoive… »

La littérature « populaire », qu’elle se qualifie, à la manière d’une revendication politique propre au mouvement ouvrier d’avant la guerre de 14, de « prolétarienne » ou qu’elle soit qualifiée avec dédain de « populiste », se voit mise à l’index dans la section « enfer » de la prose académique. La seule qui, semble-t-il, soit digne d’être qualifiée de fait littéraire et considérée comme telle. Il y aurait donc la littérature sans adjectif, « la » vraie littérature – les belles lettres – et une autre de seconde zone. Une relégation de la « langue » des faubourgs, des troquets aux humeurs libertaires et de l’usine que l’on fuit par tous les moyens. Or, la culture populaire dont elle témoigne est un fait anthropologique – une géographie, une histoire, des rituels ordinaires et extraordinaires. Le bonheur des simples, bonheur modeste, bonheur fragile, y trouve ses mots. Son indignité sent le camembert bien fait et les frites grasses, les apéritifs Berger, le Pernod et le beaujolais ou la vinasse de Bercy avec ses assemblages qui récurent les boyaux des sans-le-sou. Le style et les thèmes sont portés par une extraordinaire vivacité, tel un défi crâne lancé à la « vie », joyeuse, bavarde, tragique et pétulante. Le drame propre à la condition sociale des « pas grand-chose » devient alors une réalité proche de nous, lecteurs de ce siècle débutant et qui commence si mal. Où l’on pourrait parler, toujours tentés par le pédantisme, de « condition humaine ».

Jean-Luc DEBRY


BIBLIOGRAPHIE DES FAUBOURGS

Alphonse Boudard (1925-2000)
Les Combattants du petit bonheur, La Table ronde, 2020 [1977]
Le Café du pauvre, La Table ronde, 2018 [1983]

Henri Calet (1904-1956) [23]
Huit quartiers de roture, Le Dilettante, 2015
Les Deux Bouts, Héros-Limite, 2016 [1954]
Le Tout sur le tout, Gallimard, 1980 [1948]

Francis Carco (1886-1958)
Paname (réédition prévue à L’échappée en 2024) [1927]
Jésus-la-Caille, Albin Michel, 2008 [1914]
Le Roman de François Villon, Albin Michel, 2008 [1926]

Blaise Cendrars (1887-1961)
La Banlieue de Paris, avec Robert Doisneau, Denoël, 1983 [1949]
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Eugène Dabit (1898-1936)
La Zone verte, L’échappée, 2023 [1935]
Ville lumière, Le Dilettante, 1998 [1937]
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Jean-Paul Clébert (1926-2011)
Paris insolite, Points, 2011 [1952]
Tsiganes et Gitans, avec Hans Silvester, La Martinière, 2011 [1962]

René Fallet (1927-1983)
Journal de 5 à 7. 1967-1983, Éditons des Équateurs, 2021
Au beau rivage, Denoël, 2016 [1970]
Paris au mois d’août, Gallimard, 1974 [1964]

Léon-Paul Fargue (1876-1947)
Œuvres complètes, tome 1. L’Esprit de Paris,
chroniques parisiennes (1934-1947)
,
Éditions du Sandre, 2020
Le Piéton de Paris, Gallimard, 1993 [1939]

Robert Giraud (1921-1997)
Le Vin des rues, Le Dilettante, 2017 [1955]
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Raymond Guérin (1905-1955)
La Peau dure, Finitude, 2017 [1948]
L’Apprenti, Gallimard, 1981 [1946]

André Hardellet (1911-1974)
Les Chasseurs deux, Pauvert, 1995 [1973]
Lourdes, lentes, Gallimard, 1994 [1969]

Pierre Mac Orlan (1882-1970)
Montmartre, Chabassol (Bruxelles), 1946
Le Quai des brumes, Gallimard, 1972 [1927]

Léo Malet (1909-1996) [24]
Micmac moche au Boul’Mich’, Pocket, 2010 [1957]
120 rue de la Gare, Pocket, 2009 [1943]
La Vache enragée, Hoëbeke, 1999 [1988]
[Œuvres complètes, Robert Laffont.]

Jean Meckert (1910-1995) [25]
La Ville de plomb, Éditions Joëlle Losfeld, 2021 [1949]
Les Coups, Gallimard, 2002 [1941]

Roger Riffard (1924-1981)
Jardiniers du bitume, Bouclard, 2021 [1956]
La Grande Descente, Bouclard, 2021 [1954]

Armand Robin (1912-1961) [26]
Fragments, Gallimard, 1992
Le Temps qu’il fait, Gallimard, 1986 [1942]

André Vers (1924-2002)
Ils étaient chouettes tes poissons rouges, Finitude, 2014
Misère du matin, Finitude, 2009 [1953]
C’était quand hier ? Régine Desforges, 1990

Alexandre Vialatte (1901-1971)
Résumons-nous, Robert Laffont, 2017
La Complainte des enfants frivoles, Le Dilettante, 1999

Albert Vidalie (1913-1971)
Chandeleur l’artiste, Le Dilettante, 2013 [1958]
L’Aimable Julie, Monsieur Charlot et consorts, Le Dilettante, 2010

Jacques Yonnet (1915-1974)
Troquets de Paris, L’échappée, 2016
Rue des maléfices, Libretto, 2012 [1954]