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Hommage d’un fils
Article mis en ligne le 23 juin 2025

par F.G.


■ Bruno LE DANTEC
ET MON PÈRE UN OISEAU ?
Hors d’atteinte, 2024, 272 p.


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Les larmes, c’était pas prévu, même si le dispositif s’y prêtait : c’était un matin de courte nuit, sur la table basse le café fumait, sur la platine l’adagio du concerto en sol de Ravel revisité par un trio jazz où la voix de David Linx tentait de rayer la carène d’un ciel plombé. Entre mes mains, les dernières pages de Et mon père un oiseau ? L’auteur, Bruno Le Dantec, racontait la mort de sa mère. Il avait déjà perdu son père, ça commençait à faire. J’ai frotté mes yeux, fait une pause et quelques pas dans le salon. L’épilogue s’égrenait sur une vingtaine de pages ; entre les fulgurances du poète martiniquais Monchoachi et un extrait de La Némésis médicale d’Ivan Illich, l’auteur élargissait grand angle sa focale : pour résister aux ravages de la guerre sociale, la solidarité entre les vivants resterait insuffisante si elle ne puisait pas à la source des défunts : « Pour sortir de l’impasse, il faudra tisser des alliances avec nos morts contre cette existence économisée qui ne cesse de nous appauvrir », théorisait l’auteur.

Larmes matinales, donc. Livre refermé, émotion ravalée, je m’ébroue pour chasser la voix de l’ami car quand on lit le texte d’un ami c’est sa voix qui s’invite dans votre tête. Celle de Bruno Le Dantec porte une musique inimitable : loin des clichés provençaux, elle charrie Marseille à la manière d’un ru discret ses eaux filantes – un chant auquel je suis sensible, moi qui ai sacrifié mon accent sétois à force de remarques vexatoires. Quand Bruno cause, c’est tout un baume qui vous mollit le dedans. Le copain dirait la messe, on verrait le Christ fissa se déclouer, se coucher languide sur l’autel et lâcher tout ému : « Ah ouais quand même, les plaisirs terrestres… ». Ami lecteur, tu l’auras compris, cette recension aura la docte distance d’une arapède collée à son rocher. L’objectivité d’un abrazo de fin du monde. Bruno Le Dantec et moi nous nous connaissons depuis mes premiers pas, au mitan des années 2000, dans l’aventure du mensuel marseillais de critique sociale CQFD.

Marseille… Si un type incarne à ce point cette ville et sa myriade de métissages c’est bien Le Dantec. Sa ville dans la peau comme un paysan sa terre sous les ongles. Marseille, ce ventre affamé de cultures ; Marseille, sa plèbe en guerre contre les aménageurs ; Marseille, son ingérable carnaval de La Plaine. Marseille, tout un monde. La preuve : c’est sous le blase de « Nicolas Arraitz » que le pionnier Le Dantec fit connaître aux ébaubis de l’Hexagone le grand frisson du « territoire rebelle » zapatiste. En 1995, le soulèvement indigène entre dans sa seconde année de lutte et les éphémères éditions du Phéromone publient Tendre venin, sous-titré « de quelques rencontres dans les montagnes indiennes du Chiapas et du Guerrero ». La dédicace trahit à elle seule la généreuse poétique de l’écrivain : « À tous les amis mexicains, dont l’esprit guerrier nous fait la vie belle. »

Chemins de traverse et embardées

Quelques trois décennies plus tard, le baroudeur est revenu dans le giron de la matrice phocéenne. Après les diagonales mexicaines, une implantation sévillane et un épisode londonien, le bercail portuaire l’attendait. Bruno Le Dantec a vu du pays et des envers du décor, touché l’os d’une humanité capable du pire et de jaillissantes solidarités, enquillé une liste à la Prévert de petits boulots : aide géomètre, manœuvre, chasseur-cueilleur, réparateur de friteuse à Guatemala City, commis de cuisine sur la Tamise, DJ, traducteur, chapardeur occasionnel, journaliste, berger d’estive dans le Queyras – liste complète pages 204 et 205. CV foutraque, non monnayable aux comptoirs de notre ère néolibéralisée mais qui vous campe une personnalité hors norme, toujours encline à partager des chemins de traverse et de galère, non pas par masochiste inclinaison mais parce que c’est là, dans les ornières sombres du Grand Marché planétaire, que se dénichent les humains les plus vrais. On sent venir la critique : l’analyse, grossière, pècherait par excès de romantisme. On assume. Sur le chemin du vagabond Le Dantec, des humbles au dos cassé par le joug de l’Histoire ont renoué avec la dignité des postures verticales, ça suffit à nourrir des embardées romanesques. La fatalité en prend un coup. D’ailleurs, quelle fatalité ? Puisque lui-même, viré à dix-sept ans de son bahut pour « appel à la révolution » et grandi sous les gueulantes rageuses d’un punk acculé, persuadé qu’il ne ferait pas de vieux os, a survécu. « Je me fabriquais une philosophie des rues, un truc que, seul dans ma tête, j’appelais le zen-punk […]. Se dépouiller du carcan des obligations sociales pour être le plus libre possible et, finalement, se retrouver nu face à la mort », confie l’auteur de Et mon père un oiseau ? Came, alcool, sida, sous leurs strass et paillettes, les années 1980 ont été cette morgue pleine dans laquelle s’est échouée une partie de la jeunesse orpheline des poussées utopistes des décennies passées. Bruno a vu du monde partir.

Quelques temps avant l’explosion de Mai-68, un Debord visionnaire expliquait combien notre situation avait été unifiée par le règne spectaculaire du Capital : « Le spectacle se soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis (…) » (thèse 16) [1]. Sous-entendu : c’est de cette expérience commune et partagée par tous que peut naître une révolte capable d’embarquer un maximum d’acteurs vers un ébranlement du socle du pouvoir. On connaît la suite : comment l’inflorescence postmoderne est venue désagréger la puissance rassembleuse d’un tel récit émancipateur. Si les Gilets jaunes ont tenté de réactiver le rêve jamais tu de la colère plébéienne, un autre événement aurait pu servir de ferment à une énième prise de conscience de notre destin collectif : la « guerre » contre le virus du Covid-19 et sa succession de grands enfermements. Une séquence à tout le moins exceptionnelle, aujourd’hui refoulée des mémoires aussi brutalement qu’elle les avait colonisées comme un bad trip sans queue ni tête. Cinq ans après, il semble toujours difficile de dresser un bilan de la charge antisociale portée par cet hygiénisme policier, et ce, alors qu’un consensus de plus en plus large penche pour une fuite de labo à l’origine de la pandémie – hypothèse jugée scandaleusement « complotiste » il y a encore peu. De son origine à son hasardeuse et implacable gestion, la pandémie aura été, aussi, l’aubaine grâce à laquelle une caste techno-sécuritaire a pu tester en grandeur nature des dispositifs de contrôle – imposés ou auto-administrés – inimaginables en temps normal.

Depuis, l’OMS actualise son macabre bilan. Aujourd’hui, il avoisine les 7 millions de morts. Un chiffre sous-évalué, on le sait, notamment parce qu’il ne tient pas compte des morts « collatérales », dont certaines dues à des interventions chirurgicales déprogrammées pour anticiper des afflux de malades. Parmi ces morts collatérales, le père de Bruno : Jean Le Dantec, décédé seul, coupé des siens, le 7 avril 2020, dans une piaule aseptisée de la clinique Korian Valdonne (Bouches-du-Rhône) en milieu de premier confinement.

« Monsieur le pandore, je t’emmerde… »

« Au péage de Pont-de-l’Étoile, un gendarme en embuscade me fait signe de m’arrêter à la sortie du portique. D’un œil blasé, il toise mon attestation auto-délivrée à travers le pare-brise. Je rumine Monsieur le pandore, je t’emmerde. Mon père est en train de mourir tout seul – mais mon corps reste aussi impassible qu’un mannequin dans sa vitrine », raconte Bruno Le Dantec avec rage et impuissance.

Et mon père un oiseau ? relève du récit intime. Il entend « raconter une histoire particulière qui concerne tout le monde ». Intime ne veut pas dire nombriliste. Intime signifie que l’auteur part de sa propre sensibilité pour cerner un mal susceptible d’affecter chacun de nous. Intime s’apparente à « kafkaïen » quand, à coup de mails ou de téléphone, on suit ce fils navigant dans les arcanes d’un système de santé saturé, au bord de l’implosion, pour avoir des nouvelles de son père mourant. Ou pour récupérer ses quelques effets personnels après son décès. Cette intimité nous force à saisir cette étrange équation dans laquelle la pandémie nous a plongés : pour sauver des humains, notre mode d’organisation sociale a dû gagner en inhumanité. La barbarie étatique – ce grand machin qui gère nos existences du berceau jusqu’à la tombe – a toujours eu l’art des oxymores. La prophylaxie, c’est cette politique qui a permis de trier les malades et de laisser crever les vieux. Dans l’intérêt de tous – et notamment des forces productives de la nation. « Foutus technocrates à l’âme froide », accuse l’écrivain.

Dans ce récit, tout s’imbrique et se mélange. La vie vagabondée de l’auteur, celle plus posée de son père. Sans oublier Andrée, sa mère, et Marie, sa fille, guerrières dont les nerfs sont soumis à rude épreuve. Autant de personnages, autant de situations qui progressent en taches de léopard, strates passées et présentes s’empilant dans un désordre chronologique assumé où l’on se perd et se retrouve. Dans cette généalogie aux ramifications capricieuses, la voix du narrateur sert de fil d’Ariane et les anecdotes font diversion. Des personnages secondaires incarnent des solidarités inattendues. Comme cette secrétaire de mairie qui n’hésite pas à batailler avec la machine pour dénicher l’acte de naissance, prétendument introuvable, de Jean Le Dantec. Dans la jungle administrative, jamais l’auteur ne perd sa visée : contourner, autant que faire se peut, les infernales interfaces numériques et chercher l’humain comme un orpailleur son filon.

Et puis il y a cet art de décrire les clichés du passé. Une photo est reproduite en début d’ouvrage : un grand noir et blanc étalé sur deux pages, croquant les futurs parents au faîte de leur jeunesse : « Il existe, écrit-il, une photo de Jean et Andrée jeunes, je suis sûr que c’est la toute première où on les voit ensemble. L’instant capturé est celui où ils tombent amoureux, ça crève les yeux. Ils sont assis par terre, le dos contre un mur. C’est l’été, ils sont moniteurs de colonies de vacances [...]. Andrée regarde fixement l’objectif, la bouche entrouverte, sans sourire mais dans un paisible abandon, comme si elle reprenait son souffle après une course à travers champs. Tout contre elle, Jean sourit. Sa belle tête est penchée sur le côté, le nez en l’air, comme s’il observait la trajectoire d’un avion ou d’un oiseau dans le ciel ; mais peut-être veut-il simplement éviter de fixer l’objectif. »

La pudeur, sûrement. Bruno Le Dantec se perd en conjectures. Il doit son existence à cet amour qu’il essaie de reconstituer a posteriori. De quoi filer le vertige. De quoi permettre à l’ancien enfant terrible de rendre un hommage apaisé à ses parents. De quoi aussi saluer, par effet de ricochet, cet adolescent fougueux qu’il fut, minot qui connut sa première manif à quatorze ans, en soutien à Puig Antich, manif au cours de laquelle « un nervi au cheveu filasse » lui fila un grand coup de bambou sur le crâne. Première bosse pour celui qui allait apprendre à la rouler en dehors d’un Hexagone étriqué.

La blessure algérienne

Dans Et mon père un oiseau ?, Bruno Le Dantec s’adresse à son père, ce professeur de sciences « resté ce fils d’ouvrier qui doute encore de sa légitimité dans le domaine intellectuel ». Un homme curieux de tout ce qui l’entoure – faune, flore, géologie –, mais aussi de l’« histoire sociale et industrieuse des habitants alentours ». Un homme cerné de livres, insatiable chineur, animateur de balades contées. Un homme silencieux, aussi, tourmenté par ses six mois passés de l’autre côté de la Méditerranée durant la guerre d’Algérie. En 1956, Jean perdit son copain Antoine, buté par erreur par un appelé français. Pour venger la bévue, un sous-off’ d’active flingua un gosse algérien juché sur son âne. Tutoyant son père, Bruno Le Dantec poursuit : « Un carton gratuit, pour l’exemple : “Voilà comment on patrouille. C’est sur eux qu’on tire, pas sur les copains !”, t’aurait lancé la brute en uniforme après que tu as lâché un “Non !” viscéral, horrifié – en tant que lettré, tu avais été bombardé caporal sans qu’on te demande ton avis. Soixante-treize ans plus tard, les larmes aux yeux, tu m’as avoué : “J’ai encore dans la tête le cri de la mère du petit.” »

Les deuils se croisent et les douleurs se mêlent. Dans un « paysage saccagé par le progrès », Bruno Le Dantec cherche le vieux Marseille de ses parents. Ce temps d’avant les balafres d’asphalte et les boucans motorisés. Quand l’errance géographique s’épuise dans une artère raide et relookée, reste le ciel et les échelles pour y grimper. La voix d’un fils qui rêve à des slogans hors normes, du genre « Tout le pouvoir aux conseils ouvriers, aux oisifs et aux oiseaux ».

Sébastien NAVARRO

Signalons que Bruno Le Dantec tient un blog sur « Mediapart » et que sa dernière production –« Gaza et l’épidémie des couteaux »– mérite lecture.


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