Digression sur l’affect
Article mis en ligne le 12 septembre 2022

par F.G.



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Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien les rentrées politiques. Et particulièrement celle-ci, qui sent un peu la décomposition. On y respire, en effet, un drôle d’air aux embruns étranges. Moins bronzée que d’habitude, la Macronie s’est remise à cheval, mais ce qu’elle dit ne perfore aucun tympan. Son chef moumouté a beau en remettre, il parle dans le vide. Les médias mainstream ont beau y faire, le décrochage semble majeur. Comme si chacun savait désormais que, pour sapé slim bleu métal qu’il soit, le roi de la parlotte est à poil. Du moins relativement, comme sa majorité parlementaire.

Sur l’autre rive, le faux perdant de la présidentielle – JLM – a l’air plus en forme que jamais. Pas abattu pour un sou et libéré de toute charge institutionnelle, il sait que le temps joue possiblement pour son camp, la gauche dite de rupture de notre époque dont il se pense le théoricien. Rien ne l’atteint, cet homme, pas même le sérieux revers que vient de subir, au Chili, la Constituante du jeune Gabriel Boric. Lui, doit-il se dire, il l’aurait joué autrement, en vieux singe qu’il est. En continuant d’oublier qu’il n’est nul moment constituant possible sans mouvement destituant réel, c’est-à-dire produit par une poussée révolutionnaire parvenue au bout de son processus.

Mais bon, pourquoi ne savourerait-il pas, JLM, l’infini plaisir qu’il doit éprouver à entendre l’ex-rocardien Olivier Faure faire campagne pour un référendum sur la taxation des superprofits et le Vert Julien Bayou plaider pour l’interdiction des jets privés et soutenir les nouveaux saboteurs écolos de golfs et de piscines ? C’est mérité, non, son plaisir à JLM ? Pourquoi s’en priverait-il, lui qui a tant mouillé sa chemise en battant les estrades électorales et qui rêve de réunir, à Paris, à la mi-octobre en principe, sous la bannière des Insoumis et de leurs nouveaux collègues, le petit peuple de France accablé par l’inflation et les mesures antisociales annoncées par Macron II, alias « le Petit Homme ». On ira, pour voir, en attendant mieux.

Bien sûr, peu portés à l’affect mais toujours affectés par la suspicion de tiédeur qu’ils pourraient inspirer, les hypercritiques de tout bord – mais surtout du nôtre – diront, comme d’habitude accablés et accablants, que tout ça c’est du pipi de chat, des épiphénomènes, un jeu de masques ou je ne sais quoi encore. Et ils auront raison, les camarades. En attendant le Grand Soir qui, à les suivre, ne viendra que quand toutes les conditions objectives seront réunies, c’est-à-dire à la saint Glinglin ou jamais, tout ce qui serait objectivement méprisable devrait être clairement méprisé. La force de la Théorie, c’est sa capacité d’inertie. On l’a déjà constaté quand l’insurrection jaune occupait les ronds-points et forait l’asphalte en quête de pavés, les soupentes de la Théorie demeurèrent closes [1]. Et puis, puisque de conditions objectives il s’agit, nul ne pourra nier que, sinon toutes, quelques-unes du moins semblent désormais faire chorus dans la cohorte des temps qu’il nous incombe de connaître, de comprendre et de tenter de subvertir. Si rien ne dit, en effet, que le slogan « Fin du monde, fin du mois, même combat » puisse, par sa propre force, présider à une levée en masse des damnés de cette Terre, sa justesse est de plus en plus admise par des franges de la population qui, il y a peu encore, doutaient – c’est le moins qu’on puisse dire – de sa pertinence. Car les consciences moyennes avancent au pas des affects, et ceux-ci vont vite quand il est aisément constatable que la planète chauffe à la même vitesse que progresse la misère sociale. À grandes enjambées.

À bien y penser, l’été brûlant que nous venons de vivre n’a pas fait qu’enrichir les marchands de climatiseurs, selon cette folle logique qui crée, dans un même temps, la nuisance et la contre-nuisance, elle-même nuisible. Il a aussi révélé à beaucoup de ceux qui en doutaient encore à quelle vitesse, désormais, ce monde pourrait devenir climatiquement invivable. Et c’est en cela que l’affect participe de la prise de conscience, de sa première étape en tout cas. Voir souffrir une terre crevassée par la sécheresse, sentir son infinie plainte, assister à l’incendie massif de forêts, c’est comprendre instantanément que rien ne va plus dans l’ordre du monde. Si l’on ajoute à cela que les canadairs ne viennent pas parce qu’ils sont en panne, que les pompiers, en sous-effectifs chronique, ne suffisent plus, épuisés qu’ils sont, à lutter contre les flammes, nos impuissances du moment agissent comme un puissant accélérateur de l’hypothèse d’une tiers-mondisation galopante et généralisée de notre société livrée aux ravages d’un ultra-libéralisme prédateur qui lui vole tout et ne la sauve de rien. Tout est là, dans ce moment du désastre, d’une leçon de choses qui, par force, ouvre les consciences – ou du moins les plongent dans un choc émotionnel de haute intensité.

Loin de moi l’idée de survaloriser la force de l’affect dans la prise de conscience politique. Pas mon genre. Comme la dialectique catastrophiste si chère à la collapsologie, la catastrophe climatique réellement existante – et plus encore son infinie déclinaison – peut affecter à l’envers : inciter au repli, favoriser le sauve-qui-peut, provoquer la dépression. Mais je ne doute pas que l’affect – entre infinie tristesse et ferme colère – qui naît de ce spectacle accablant que rien ne peut suspendre puisque rien ne marche pour l’arrêter, peut favoriser une corrélation active entre la cause et ses effets. À partir de là, les catégorisations d’anthropocène ou d’ « androcène » (comme disent désormais Sandrine et ses copines) – pour ma part, je préfère « capitalocène » – perdent de leur effet savant. Ça crame et ça rame. Ça crame parce que le réchauffement climatique est le produit d’un système (capitaliste) d’exploitation insensée des ressources et ça rame parce que la paupérisation sociale qu’il génère nous prive de tout, même de canadairs en état de marche. « Fin du monde, fin du mois », gueulaient les Gilets jaunes, nos frères humains !

Un affect, c’est une inclinaison, un tremblement de je ne sais quoi – d’aucuns diront de l’esprit, d’autres du corps, d’autres de l’âme, d’autres du cœur – qui, au contact d’une cause extérieure, provoque une sensation, une humeur, une émotion, un sentiment susceptible de modifier, en l’augmentant ou en la diminuant, la puissance d’agir. L’état de misère sociale affecte sans mener nécessairement, comme on le sait, à la révolte, mais l’affect qui naît du tremblement d’âme, d’esprit, de corps et de cœur d’une improbable révolte en jaune peut, contre toute attente, faire sens et horizon communs pour qui n’étaient affectés que par leur misérable sort.

Ainsi, relisant Spinoza à la manière buissonnière qu’on lui connaît, Frédéric Lordon fait des affects la « matière même du social » et l’ « étoffe de la politique ». Bien sûr, bien que talentueux dans l’exposé des motifs, on le sait aussi enclin à la surinterprétation que prolixe en allers-retours dialectiques [2]. Dans son approche, pourtant, quelque chose porte loin : l’idée que l’affect est une transformation simultanée « de la puissance d’agir du corps et de la puissance d’agir de penser ». Simultanée, insistons. En être, des Gilets jaunes, c’était ça : vivre simultanément l’expérience de la puissance d’agir du corps et de celle de penser, parfois contre soi-même, c’est-à-dire contre les réflexes d’une pensée amputée, car privée de corps. L’autre point fort de sa réflexion, c’est qu’il existe, dans l’infinie prétention de l’État du Capital à domestiquer les esprits, les âmes, les cœurs et les corps, des « seuils de l’offense » qui, relevant de sa seule hubris et échappant à toute normalisation institutionnelle, peuvent libérer, une fois franchis, un contre-affect émeutier. La « taxe carbone » imposée à celles et ceux qui, éloignés de tout et privés du reste, n’avaient que leur pauvre bagnole pour se déplacer, fut un de ces « seuils de l’offense ». On connaît la suite, mais pas la fin. Car c’est du côté de l’abaissement des seuils de tolérance à l’offense de l’État du Capital qu’il faut attendre une conjonction d’affects suffisamment puissants pour mettre en déroute les logiques mortifères du Léviathan. La multiplication des catastrophes dites naturelles et qui ne sont que le produit d’un système d’exploitation et de domination, la misère sociale augmentée suivant une courbe ascensionnelle, la très faible base sociale du bloc bourgeois, l’état de déliquescence avancé des institutions d’un monde ravagé par l’illimitation du Capital, le retour de l’autoritarisme sans limites des maîtres du monde et de leurs petits valets, tout se voit, ou peut se voir, et affecter durablement les consciences.

Parler de révolution sans avoir le moindre moyen de la faire ni même, en l’état des forces présentes, de la désirer, est un luxe d’esthète. C’est ailleurs qu’il faut placer son désir – ce désir qui affecte si durablement nos esprits, nos âmes, nos cœurs et nos corps. La double séquence à laquelle nous venons d’assister – électorale d’une part, estivale de l’autre – devrait nous inciter à réaffuter nos grilles de lecture en en limant les barreaux. Il est difficilement contestable que le paysage politique a changé, que la Macronie est affaiblie, que les pantins qui l’animent – et leur « Petit Homme » en premier – le savent, qu’ils jouent le pourrissement par le chaos jusqu’à envisager, en temps utile, de dissoudre le réel de leur défaite – soit l’Assemblée – en espérant tirer les bénéfices de ce pari douteux. De l’autre, l’opposition de gauche, apparemment réunifiée sous la houlette d’un JLM aussitôt refait que défait, a gagné en amplitude. Le reste, c’est une droite classique devenue croupion alliée pour l’essentiel à Macron et votant ses lois et une grosse extrême droite ravie d’avoir réussi son coup grâce à la Macronie, mais peu encline à autre chose qu’à la gesticulation. Tout ça fait un théâtre d’ombres dont les Insoumis – certains d’entre eux, du moins – perforent parfois la grisaille. Cette gauche, elle revient de loin, de si loin que personne ne songeait un seul instant il y a encore six mois qu’elle pouvait faire élire 151 députés. Sert-elle à quelque chose ou à rien, cette gauche ? Les avis sont partagés. Il suffit, pour ma part, qu’elle fasse chier le « Petit Homme » et sa bande pour que je lui accorde un peu de crédit.

L’été, on l’a dit, fut le temps de la catastrophe. Pour avoir sillonné ses routes du Sud, j’ai vu ses effets. Et plus encore combien le commun des mortels les percevait. Pas l’écolo, l’alterno, le collapso du coin, mais tout un chacun, et ce quelque fût son vote ou son abstention au printemps du peuple. Et puis j’ai vu des copains, de ceux à qui on peut parler librement, sans risque d’être jugés, catégorisés, stigmatisés, des copains, des copines aussi, qui vivent ce monde qui part en vrille avec toujours dans un coin de leur tête, le rêve fou de le ramener à la raison en lui faisant épouser les rêves d’utopie sociale auxquels ils – nous – continuons de croire passionnément. Car là est notre affect, celui qui nous accompagne et nous unifie. Au fond, le vin aidant, aux heures avancées de la nuit, quand la fraicheur rendait enfin l’air respirable et que la splendeur de la voûte céleste nous chavirait l’âme, venait toujours ce moment où, d’une bouche ou d’une autre, refaisait surface le désir de révolution. Pas celle de la Théorie, mais celle des vieux copains que l’histoire, cette pute, a oubliés, ceux d’Espagne notamment, la belle, celle de juillet 36. Et là, toujours, quelqu’un disait : « Leur force, c’était d’avoir le sens du concret sans jamais cesser de prendre leurs désirs pour des réalités. »

C’est peut-être ce qu’il nous manque : une certaine aptitude à comprendre que les temps sont trop durs pour déserter, au nom d’une conception aussi pure qu’abstraite de la révolution, les luttes concrètes de toute sorte qui ne manqueront pas de venir. Car elles viendront, c’est sûr, de partout et de nulle part, car ce monde est invivable.

Freddy GOMEZ