■ Marina TOUILLIEZ
PARIAS
Hannah Arendt et la « tribu » en France (1933-1941)
Préface de Martine Leibovici
Éditions L’échappée, 2024, 512 p.
S’il y a du sens à lire précisément aujourd’hui ce gros livre qui, une fois ouvert, ne se lâche plus, c’est que, dans les temps délétères et inquiétants que nous traversons, il nous permet de comprendre, du dedans et par-delà le malheur de vivre des apatrides du moment, en quoi et comment le vieux rêve de fraternité humaine peut survivre dans les pires conditions. Au centre de cette saga, il y a la forte et lumineuse personnalité d’Hannah Arendt et sa capacité vitaliste à faire « tribu » – ou communauté humaine – avec des êtres de qualité confrontés aux affres d’un exil français où s’effondra très vite l’idée fantasmée qu’ils se faisaient du « pays des droits de l’Homme » et les espoirs qu’il avait nourris en eux. Pour Arendt, cet exil dura d’octobre 1933 à mai 1941, date à laquelle elle débarque, avec son compagnon Heinrich Blücher, aux États-Unis. « Huit longues années assez heureuses », déclara-t-elle en 1975, à l’occasion d’un discours de remerciement pour la remise du prix Sonning au Danemark. Tout est dans le « assez ».
Cette période de huit ans, Arendt ne l’a racontée que par bribes au gré de ses livres et de ses entretiens et toujours de façon duale, dialectique – comme relevant, d’une part, d’un temps d’effondrement généralisé des valeurs premières d’une République gangrénée par une extrême droite antisémite qui finit par faire corps, sur son cadavre, avec l’État français et, de l’autre, de réinvention, au quotidien de l’infamie, de pratiques de solidarités humaines rendant plus supportable la dureté du quotidien. Marina Touilliez mérite d’être saluée pour avoir su faire de son étude un chant choral à la « tribu » parisienne d’Arendt. Car c’est bien cette « tribu » qui permit à presque tous ses membres de survivre, mais aussi, dans le cas d’Hannah, de garder de ces « sombres temps » un souvenir « assez » heureux, ce qui n’est pas rien.
Parias est une fresque d’ampleur où l’auteure explore par le menu comment, « de trahison en trahison », la République française s’est perdue dans un dédale de compromissions où elle a fini par se renier. Ainsi, le récit des aléas administratifs auxquels furent soumis les « réfugiés “boches” antinazis » ayant fui l’Allemagne et leur discrimination comme « indésirables » au pays des encore « droits de l’Homme » est proprement hallucinant. Quand, de surcroît, le « boche » est juif et pauvre – c’est-à-dire le plus souvent –, tout se ligue contre lui : le flic vaguement antisémite qui traite son dossier, son supérieur « croix de feu » qui le valide et le Consistoire israélite de Paris qui ne manifeste qu’antipathie de classe pour les schnorrers, terme yiddish désignant les « mendiants », et qui préférerait qu’ils partent vers la Palestine, une colonie quelconque ou un pays encore plus lointain. À cette époque, les réfugiés judéo-allemands sont entre 8 000 et 10 000.
C’est au contact de cette réalité qu’Arendt, qui connaissait la notion de « peuple paria » de Max Weber s’appliquant à la situation du peuple juif dans un environnement chrétien, féodal et monarchique, s’intéressa, jusqu’à la faire sienne, à la distinction paria/parvenu établie par Bernard Lazare [1] à partir de son très précoce engagement dans l’affaire Dreyfus. Avec son corollaire, à savoir que, une fois les nazis arrivés au pouvoir avec l’intention d’en finir avec les Juifs en tant que Juifs, cette distinction avait tendance à s’abolir. Encore que, dans le trou du désespoir, le « paria » privé de moyens avait évidemment moins de chances de s’en sortir que le « parvenu » à hauts revenus et à carnet d’adresses bien rempli. Ce qui n’était le cas, hélas, d’aucun des amis de la future tribu, composée pour l’essentiel d’intellectuels aussi brillants que fauchés. Hannah Arendt-Stern – puisqu’elle était alors mariée avec Günther Stern, qui adoptera plus tard le nom de plume de Günther Anders –, elle, se débrouille mieux que Günther, qui aspire à la reconnaissance de ses qualités universitaires bien réelles, puis se laisse dériver dans des crises de désespoir infini. Elle, elle a décidé, après avoir enchaîné des petits boulots, de changer de plan. Alors proche du sionisme, elle s’investit dans des organismes plus ou moins liés aux institutions israélites – « Agriculture et artisanat », notamment, qui fait un travail social de formation en direction de jeunes juifs qui envisagent d’émigrer en Palestine. Le salaire qu’elle ramène à la maison n’est pas élevé, mais il permet au couple Stern de ne pas sombrer dans la misère.
Parmi ces lumineux exilés devenus « parias » d’un monde en marche vers le chaos, il y a aussi l’énigmatique Walter Benjamin [2], cousin de Günther Stern (et donc d’Hannah par alliance). Premier traducteur de Proust en allemand et amoureux de Paris, cet homme des passages essaie de joindre les deux bouts en travaillant d’arrache-pied à la Bibliothèque nationale sur son Baudelaire pour Zeitschrift für Sozialforschung, la revue de l’Institut de recherches sociales, basé à New York et chapeauté par Adorno et Horkheimer, dont les relations avec Benjamin sont tendues.
C’est à partir de « ce destin commun de marginalité et de précarité » – l’expression est de Martine Leibovici, préfacière de cet ouvrage – que vont se dessiner les contours de la « tribu ». Elle naît dans les garnis qu’habitent ses membres, les cafés qu’ils fréquentent en veillant à ne pas consommer trop, les discussions qui les animent sur le communisme trahi, la nature du sionisme, l’antifascisme, les divisions des organisations qui s’en réclament, la folie nazie, mais aussi sur la philosophie, la littérature, la poésie, le cinéma, le passage du temps. Hannah a quitté Günther, qui est parti pour les États-Unis à l’été 1936 pour tenter d’y reprendre pied. En août 1937, le divorce prononcé, elle s’installe avec Heinrich Blücher, son nouveau compagnon, qui deviendra l’homme de sa vie, dans une chambre d’hôtel de la rue des Ursulines, à deux pas du jardin du Luxembourg, qui sera bientôt leur jardin. Du point de vue du caractère, Heinrich est aussi « flegmatique » et « intrépide » que Günther Stern est « dépressif ». Pour ce qu’il en est des origines sociales, la différence est également nette. Heinrich vient d’un milieu pauvre de Berlin et son père est mort jeune dans un accident du travail. Spartakiste à vingt ans, il fut l’un des premiers adhérents du KPD (Parti communiste d’Allemagne), qu’il quitta en 1928 avant d’entrer au KPO (Parti communiste d’Allemagne-opposition), organisation dissidente fondée par Heinrich Brandler et des communistes antistaliniens. Quand il rencontre Hannah, c’est un expert en marxisme, mais le sien se veut ouvert, débarrassé de son interprétation léniniste et émancipé du stalinisme. On doute que ce soit cette seule qualité qui ait attiré Hannah – encore qu’elle dira elle-même avoir étudié Marx à l’école de Blücher. Non, ce qui fait l’aimantation, l’attirance, c’est que le bonhomme n’est pas seulement révolutionnaire et conspirateur aguerri aux combats, mais surtout qu’il est gai, désinvolte et flegmatique. En ces temps d’incertitude, on pouvait y voir autant d’atouts pour survivre. En attendant mieux.
C’est peu dire qu’il y a beaucoup de fraternité dans cette chronique des jours de peine. Et que par les temps d’effondrement politique, social, culturel et écologique que nous vivons, cet hymne à la fraternité humaine, au dépassement des solitudes, au bonheur d’exister tant que c’est encore possible, tient du baume sur une plaie ouverte et de la leçon de vie. Car cette « tribu » qui se tisse là, de page en page, peuplée de dissidents, de marginaux, d’artistes, de philosophes, de rêveurs, de praticiens, tous persécutés comme juifs, communistes, décadents ou simplement inclassables, donc suspects, fait fraternité humaine, famille au sens noble. C’est une belle famille, en effet, que cette « tribu » où se côtoient, s’entraident, s’admirent, se jalousent, s’asticotent, se chamaillent parfois des êtres de qualité. Nommons-les : Arendt et Blücher, au centre de la photo, Walter Benjamin et sa sœur Dora, Erich et Herta Cohn-Bendit, Chanan et Lotte Klenbort, Lisa Fittko, les médecins interdits d’exercer Fritz Fränkel et Rudolf Neumann et, enfin, Adrienne Monnier, grande prêtresse de la « Maison des amis du livre », libraire sise au 7 rue de l’Odéon, soutien indéfectible de ces bannis.
Le lieu de la « tribu », c’est le 15e arrondissement parisien, dans les environs du métro « Convention » – au 10, rue Dombasle plus précisément, un immeuble en béton armé de huit étages, avec ascenseur et chauffage central, flambant neuf à l’époque, qui compte vingt-cinq appartements. Les premiers à l’habiter seront les Neumann (Rudolf et Fränze), suivront les Fränkel, Dora Benjamin, Arthur Koestler et sa compagne Daphné Hardy, Walter Benjamin qu’une voisine appelle Waldgeist (« l’Esprit de la forêt »), les sœurs Lore et Gisela Heinemann et Lisa Fittko. Au-delà de ce centre névralgique, et comme l’entourant, Hannah et Heinrich demeurent au 68, rue Brancion, Erich et Herta Cohn-Bendit au 2, square Léon Guillot et les Chanan-Klenbort au 13, rue Jules-Simon. À deux pas les uns des autres, soudés dans l’adversité et soucieux de faire communauté et cause communes, donc. Le « 10, rue Dombasle » relève à la fois du refuge, du laboratoire, du forum et du lieu expérimental. On s’y tient chaud, on y pense, on y joue aux échecs, on y consulte, on y débat et parfois on y fait, discrètement mais réellement, la fête avec des riens de nourriture et de boissons récupérés ici ou là. C’est un monde, le 10, rue Dombasle, où à chaque étage on parle allemand, mais où la langue commune est celle de l’internationalisme et de la fraternité humaine.
En temps de faillite du sentiment d’humanité et quand prolifèrent à tous les étages du monde social les preuves les plus criantes d’un affaissement général des valeurs d’empathie et de solidarité vis-à-vis des plus vulnérables, les « parias » d’où qu’ils viennent, mais surtout pour le cas quand ils sont juifs et que souffle la tornade antisémite, sont là pour payer l’addition. Ceux de la « tribu » comprennent, le 23 août 1939, à l’annonce de la signature d’un traité de non-agression entre l’Allemagne nazifiée et l’URSS stalinisée, que l’heure de l’hallali est proche. S’ils ont été surpris par la nouvelle, on doute que les plus informés d’entre eux – Fritz Fränkel, notamment, qui avait combattu en Espagne – en aient été étonnés. La guerre d’Espagne, dont ils avaient suivi de près le déroulement, avait offert maintes preuves du cynisme politique des staliniens qui soutenaient la république espagnole en l’expropriant de ses devises bancaires en or et combattaient les putschistes de Franco en tirant dans le dos des miliciens anarchistes de la CNT et marxistes révolutionnaires du POUM, assimilés à des « fascistes ».
Avec la déclaration de guerre, le 3 septembre, le premier acte du cauchemar commence et la « tribu » n’est pas exemptée d’en payer sa part : Heinrich Blücher, Walter Benjamin, Arthur Koestler, Rudolf Neumann, Fritz Fränkel et Erich Cohn-Bendit sont arrêtés, puis expédiés dans des camps d’internement improvisés pour parquer les « indésirables ». Les conditions de survie y sont désastreuses, mais ce n’est rien à côté de ce qui les attend à partir du printemps 1940. Le 14 mai, les « réfugiés d’origine allemande » de 17 à 55 ans résidant à Paris sont appelés à rejoindre, sous menace d’arrestation, le stade Buffalo et « les femmes célibataires ou mariées sans enfant » celui du Vélodrome d’hiver. C’est grâce à l’intervention d’Adrienne Monnier auprès du diplomate Henri Hoppenot que Benjamin et Koestler échappent à l’internement. Le 10, rue Dombasle se vide de sa « tribu ». Du « Vél’ d’Hiv’ », les femmes partent pour le camp de Gurs, dans les Pyrénées-Atlantiques. Ouvert en mars 1939 par Daladier pour interner les républicains espagnols. Gurs, pour Arendt, c’est Hadès, le lieu des enfers, « la vie quasi normale des ombres », l’antichambre de la folie. À l’occasion de l’avancée des troupes allemandes vers Paris, un vent de débandade souffle sur le camp. La surveillance se relâche. La circulation se fait sans contrôle. Les portes du camp se dégarnissent de leurs patrouilles. Pour Hannah et Fränze (Neumann), c’est l’occasion. Le 21 juin 1940, une soixantaine de femmes, dotées de certificats de sortie falsifiés par leurs soins, s’en échappent. Pour aller où ? Elles ne savent pas, mais toujours la liberté, même incertaine, est bonne à prendre.
Le 13 juin, Paris a été déclarée « ville ouverte ». La capitale est tombée sans combats. Le 14, les bataillons allemands défilent place de l’Étoile. Le 17, la voix chevrotante de Pétain annonce la capitulation. Le 22, dernière trahison, l’armistice signé par Pétain contient une clause ignoble – la 19e – par laquelle l’État français s’engage « à livrer sur demande les ressortissants allemands désignés par le gouvernement du Reich et qui se trouvent en France, de même que dans les possessions françaises, les colonies, les territoires sous protectorat et sous mandat [3] ». C’est l’accablement chez les membres de la « tribu ». Koestler est au bout du rouleau. Il en a « assez de tirer des ficelles et d’écrire aux personnes influentes ; assez des consulats, des bureaux, des démarches ; assez d’avoir besoin de quelqu’un pour quelque chose ; assez de moi-même, de dix ans de luttes chevaleresques et de défaites misérables ». Il décide, le 17, comme Gabin dans Le Grand Jeu, de rejoindre la Légion étrangère pour entrer dans l’anonymat. Dès lors, il s’appellera Albert Dubert, de profession chauffeur de taxi. Benjamin, lui, s’est installé à Lourdes depuis le 10 juin. Il a eu juste eu le temps de confier à Georges Bataille, bibliothécaire à la Nationale, deux valises contenant son travail sur le Paris du XIXe et sur Baudelaire. Le reste des manuscrits est toujours au 10, rue Dombasle.
Pour le reste c’est la panique, celle qui couve sous le désespoir. Aucune conversation entre réfugiés n’échappe au seul sujet qui, désormais, semble compter : comment se procurer du véronal, de la strychnine ou du cyanure et en quelle quantité pour être sûr de leurs effets. Les suicides font épidémie : Ernst Weiss, Wolfgang Döblin (fils de l’écrivain Alfred Döblin [4]), Walter Hasenclever à sa sortie de l’aixois camp des Milles et tant d’autres. Koestler lui-même, perdu le 25 juin 1940 du côté de Bayonne en quête de son lieu d’affectation à la Légion, est à bout de forces. Il décide de lâcher prise, mais le poison n’agit pas. Ces temps sont d’apocalypse.
Arendt, de son côté, s’est séparée de ses compagnes d’évasion de Gurs. Elle préfère marcher seule, à son rythme, avec en tête un seul projet : partir à la recherche de son mari. De passage à Lourdes, elle est heureuse de revoir Benjamin et sa sœur Dora, mais elle s’est mise en tête de repartir au plus vite dans le Lot, à Monbahus, où se sont réfugiés son amie Lotte Klenbort et son enfant. Walter, effrayé par la distance à parcourir à pied – 200 km – et les dangers y afférents tente de l’en dissuader, mais Hannah est têtue. Quelque chose lui dit que son intuition est la bonne si elle veut retrouver Blücher. Et, en effet, elle l’est puisque le hasard s’en étant mêlé, à cent kilomètres de Monbahus, dans une rue de Montauban, elle tombe sur Heinrich, lui-même en marche vers le même lieu. Il vient du camp de Ruchard dans l’Indre-et-Loire. Ils seront rejoints plus tard par Erich Cohn-Bendit, interné dans divers camps entre Nevers et Brest, qui a parcouru 500 km à pied en zone occupée sur des routes balayées par la mitraille. De Beausoleil, banlieue de Montauban, où elle s’est installée avec Heinrich, les Cohn-Bendit et les Klenbort, Arendt écrit, le 4 août 1940, à Günther Anders, son ex-mari : « Si les Américains veulent faire quelque chose pour les intellectuels en Europe, qu’ils le fassent. Nous commençons à devenir une espèce rare qui devrait avoir droit à une protection. La chasse n’est pas encore ouverte, mais ça ne tardera pas… »
Ce fut plus qu’une chasse, une traque systématique. Avec tout ce qu’il faut pour la mener à bien et sans faillir : les fichiers et archives de la préfecture de police de Paris, notamment celui des rues de Paris renseignant sur la nationalité de leurs habitants, celui du Deuxième Bureau listant les antifascistes, ceux du Service administratif des étrangers et apatrides. Aucun service – ou bonnes volontés – n’a songé à les mettre à l’abri de la Gestapo. C’est comme un transfert de compétences, en somme, une collaboration dans le crime. Son point culminant. La Gestapo identifie les indésirables et, clause 19 de l’armistice aidant, les flics de Pétain les lui livrent. « Quand le coq eut chanté par trois fois, écrivit Koestler dans La Lie de la terre, on les remit en bonne et due forme entre les mains de la Gestapo ! ».
À Lourdes, Benjamin apprend que son appartement du 10, rue Dombasle a été perquisitionné par la Gestapo et qu’elle a saisi sa bibliothèque et ses manuscrits. Pour le reste, il apprend que les demandes de visa américain qu’il a déposées au printemps avec Arendt et Blücher n’ont pas de chance d’aboutir à court terme. C’est alors qu’Hannah apprend que des « visas d’urgence » délivrés « hors quotas » seraient disponibles à Marseille pour les artistes et intellectuels menacés de mort et que l’affaire serait traitée par un Comité de secours d’urgence constitué par Eleanor Roosevelt et pris en charge par Varian Fry [5]. Benjamin se rend donc à Marseille, où le rejoignent Arendt et Blücher. Mais rien n’est simple. Car s’ils ont bien reçu de Varian Fry leurs visas d’urgence, leur destination d’embarquement vers les États-Unis étant Lisbonne, il leur reste à se procurer des visas espagnol et portugais et surtout à passer clandestinement la frontière franco-espagnole, ce qui, au vu de ses faibles forces, terrorise Benjamin. C’est Lisa Fittko qui prend en charge son acheminement. La marche est de sept heures, presque à la verticale. Sur la fin, il est pratiquement hissé à bout de bras par Lisa et ses camarades. Arrivé exténué au poste frontière de Port-Bou, il apprend qu’un décret vient d’interdire de laisser entrer en Espagne les apatrides. Le soir même, dans la nuit du 25 au 26 septembre 1940, il met fin à ses jours, dans sa chambre d’hôtel, en absorbant une forte quantité de morphine. Dans la confusion que produit l’événement, ses compagnons de traversée seront autorisés, le lendemain, par la gendarmerie française à poursuivre leur route vers Lisbonne. Quatre mois plus tard, en janvier 1941, dotés des papiers nécessaires, Hannah et Heinrich se mettent en route pour Port-Bou, puis Lisbonne. Sur place, il leur reste à trouver deux titres de passage sur un bateau à destination de New York, où ils débarquent le 23 mai 1941. Martha, la mère d’Hannah, en attente d’un visa portugais de sortie, les rejoindra peu de temps après.
Fruit d’une enquête au long cours, d’un travail méthodique sur les archives et sur des témoignages inédits, ce livre de Marina Touilliez constitue un apport décisif à la connaissance des huit années françaises d’Hannah Arendt, mais au-delà il fera date dans la manière de rendre à l’histoire tragique d’un temps insensé où l’impensable toqua à sa porte, tout ce que des « parias » liés par une destinée commune et des liens d’amour et d’amitié partagés purent entreprendre pour résister à son rouleau compresseur. La force de ce recueil, on l’aura compris, c’est de restituer l’histoire de ces temps maudits dans toute sa dimension humaine, mais aussi romanesque, en s’attachant à cette « tribu » de femmes et d’hommes libres décidés à résister au rouleau compresseur des trahisons et des infamies humaines quand elles se conjuguent pour déshumaniser la vie en atteignant les corps et les esprits.
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À le lire, on partage, en outre, un sort qui nous est commun : demeurer infiniment attentifs aux possibles retours cauchemardesques, sous diverses formes, de la barbarie éternellement réinventée et perfectionnée dont notre monde est capable d’accoucher au nom des mêmes concepts criminogènes de « race », d’ « identité », d’ « espace vital », d’ « autorité » et de « supériorité civilisationnelle ». Face à l’ignominie des temps qui peuvent venir, il est plus que jamais nécessaire de se situer dans le camp de la résistance en cultivant nos amitiés, en minimisant nos divergences, en conjuguant nos forces et nos efforts, en fabriquant du commun.
Au gré des jours et des nuits d’un temps, le nôtre, menaçant parce qu’inouï, c’est-à-dire sans comparaison avec d’autres – pour reprendre la thèse d’Alain Deneault [6] –, nos « tribus » seront plus nécessaires que jamais pour éviter de revivre un impensable désastre.
Freddy GOMEZ