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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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La vie comme elle vient
Article mis en ligne le 10 février 2020

par F.G.



Au-delà du mensonge, l’inhumanité

Tout se voit, désormais, pour qui veut voir, d’un pouvoir qui tient sur sa milice et ment comme il respire. Chacune de ses paroles relève, en fait, du mensonge. Un mensonge à sa petite mesure. Même pas déconcertant puisque, hors ses cercles privés et ses laquais de base, tout un chacun de sensé est en voie de comprendre que, quand il dit blanc il faut entendre noir, et vice versa. Car ils mentent mal ces porte-voix en marche vers le néant de leurs propres ambitions. Si mal qu’il est permis de se demander ce qu’il peut bien y avoir, hormis l’insignifiance, dans leurs cerveaux de managers du vide. C’en est au point que jamais peut-être novlangue ne fut aussi aisément décelable que le macronard. Les exemples, qui font florès ici et là, l’attestent aisément : de Castaner à Belloubet, de Buzyn à Blanquer, de Ndiaye à Guerini (gloire à la parité !), le mensonge est si évidemment perceptible et perçu par le commun qu’il faut être aussi militants de « la-démocratie » [1] qu’un Demorand et une Salamé pour y voir, paritairement et sans la moindre aspiration à la mise au net, autre chose que du bidonnage de gagne-petit.

Soit, donc, le mensonge court sur pattes, mais répété à satiété… À la longue, ça peut fatiguer, le mensonge, à un point tel qu’on finit par s’en lasser, par penser à autre chose. Là, c’est le contraire qui se produit. Articulé à ce point d’amateurisme et de bêtise crasse, le mensonge homologué « larem » fait concours de masse sur les réseaux sociaux, dans les AG, les manifs et les médias alternatifs non censurés par You Tube. C’est devenu comme un jeu de société, presque amusant. À chaque jour sa nouvelle menterie dévoilée. Oui, tout se voit quand on veut voir, quand on sait voir. Sauf ce que cache d’immoralité publique cette perpétuelle atteinte à la vérité des intentions et des faits.

Et là, il n’y a pas de quoi rire, ou alors jaune – si l’on osait dire, sans offenser nos vaillants Gilets. Ce qui fait la logique de cette pratique si uniment répétée du mensonge en politique macronarde, c’est un profil généralisé d’inculture, et plus encore d’inhumanité, porté à un point tel de suffisance apparemment satisfaite que, passé le premier effet de sidération, l’on pourrait être en droit de souhaiter la plus rapide éradication qui soit de ces freluquets poudrés qui font régime et système. Car qui peut les écouter sans frémir, ces robotisés de la start-up nation, ergoter, avant de rétropédaler, sur l’impossibilité d’augmenter le congé lié à la perte d’un enfant au prétexte, s’échauffa une sereine mais borgne égérie de la bande, qu’ « on s’achète[rait] de la générosité à bon prix sur le dos des entreprises » ? Qui peut entendre sans hoqueter de rage le sinistre de l’Éducation dite nationale parler du « 0,1% de radicalisés » qui tenterait de mettre le feu à la plaine de ses contre-réformes ravageuses quand, affreusement paupérisé, son périmètre d’intervention frémit de mille colères rentrées, conjugables et explosives en faisant coalition enseignants-enseignés comme jamais depuis longtemps ? Qui peut voir sans haut-le-cœur, le bien-nommé Lallement, chef de la maison Bourrmann du Paris sous occupation bleue, parader sous son seyant képi de préfet d’une République « bénallisée » en proclamant, se mouchant dans son supposé devoir de réserve, qu’il a choisi « son camp » ? Ce camp, c’est celui de l’autorité bestiale, de la relégation des surnuméraires, de l’appauvrissement généralisé des populations, de la stigmatisation des dissidences conséquentes, mais c’est aussi celui de la bêtise surarmée, à front de taureau, sans repères historiques, incapable de penser un rapport de forces autrement que comme écrasement de l’adversaire. C’est en cela que le macronisme restera un cas d’école, une sorte de névrose obsessionnelle postmoderne que l’histoire, c’est-à-dire la vie comme elle vient, débordante, finira par purger, comme l’inhumanité qu’elle génère dans les esprits « excellisés » de ses gestionnaires de malheur, ces winners pétris de fausse conscience qui justifient, par avance, toutes les exactions des maîtres qu’ils servent sans même se rendre compte que leur détestable monde est détesté à un point tel que les colères qui montent de partout risquent bien de n’épargner personne : ni leurs maîtres ni eux-mêmes.

Une mère des batailles à effets prolongés

Dans une déclaration prononcée, le 16 janvier dernier, devant les cheminots grévistes de la gare de Vaugirard, Jacques Rancière déclarait : « La retraite, c’est comment du temps de travail produit du temps de vie et comment chacun de nous est lié à un monde collectif. Toute la question est de savoir ce qui opère ce lien : la solidarité ou l’intérêt privé. Démolir le système des retraites fondé sur la lutte collective et l’organisation solidaire, c’est pour nos gouvernants la victoire décisive. [2] » Le constat est juste. Pour le mouvement de grève, massive et dure, initié le 5 décembre, notamment par les bases de la RATP et de la SNCF, la lutte fut comprise comme cela. Il s’agissait de la mère des batailles, celle qui imposerait le retrait de cette contre-réforme. Elle fut belle, cette bataille, solide, imaginative, horizontale. Elle tissa des solidarités essentielles, de celles qui marquent un temps de reconquête sur nos propres vies, enfin présentes à nous-mêmes. Les piquets furent agoras, lieux d’affrontements quotidiens avec la horde bleue des casseurs de grève. Ni eux, pourtant, ni aucune trêve ne vinrent la rompre. Ce fut un temps exemplaire où, par-delà nos différences d’histoires et dans un grand mélange, nos complicités furent agissantes. Dans le clair prolongement de l’esprit des Gilets jaunes, très présents sur les piquets et les actions sauvages, le mouvement des bases refusa, depuis le début, de s’en tenir aux seules journées de grève et de mobilisation nationale convoquées par l’Intersyndicale. Il se mit en grève reconductible et paria sur un phénomène de contagion progressive. Nombreux furent d’ailleurs les non-syndiqués qui les rejoignirent – et qui ne furent pas les moins actifs au combat. Malgré la répression, les sanctions administratives, les vexations, la bataille des cheminots et plus encore de la RATP, âpre et déterminée, aura duré deux mois. Un record dans l’histoire sociale française. Il faut la saluer chapeau bas comme elle le mérite. Et verser aux caisses de grève.

Tout mouvement social d’ampleur se donne ses propres repères. Dans le cas qui nous occupe, la référence à dépasser était celle de l’hiver 1995. Elle le fut par bien des aspects. Reste que la société a bien changé en vingt-cinq ans : le monde du travail y a été dévasté par la précarité et l’ubérisation, la centralité ouvrière y a disparu, le code du travail y a été réduit en miettes, le service public y a été ravagé, la misère sociale s’y est répandue de manière affolante, la répression d’État y est devenu systémique, d’une brutalité inouïe et sans limites. C’est pour toutes ces raisons, pour d’autres encore qui tiennent à la fragmentation du vivre-ensemble savamment orchestrée par les politiques néolibérales individualisantes de « droite » et de « gauche » depuis un presque demi-siècle, que le paradoxe crève les yeux : les sondages continuent d’indiquer que cette contre-réforme des retraites est une infamie, mais les sondés qui le pensent très majoritairement ont perdu, pour la plupart d’entre eux – précarisés, ubérisés, individualisés, menacés de perdre le peu qu’il leur reste – tout moyen de le faire savoir par leur propre lutte.

Cette spécificité d’époque, les Gilets jaunes l’avaient comprise et dévoilée avant tout le monde. Cela reste même leur principal apport théorico-pratique au désencerclement des impuissances d’une plèbe qui ne fait plus classe, mais multitude. Le champ intellectuel, plus largement gagné qu’on ne l’aurait imaginé au macronisme, y a vu, pour sa grande majorité, le retour du refoulé, de la horde, de l’innommable, de l’indicible. Saisi de terreur, il s’est roulé dans le tapis de son savoir abstrait. Le champ artistique, pour beaucoup composé de soutiers de l’intermittence dont le seul capital disponible est symbolique, a dû se secouer beaucoup, quant à lui, de ses interdits culturels – aussi inclusifs qu’excluant – pour oser la rue des samedis jaunes. Très minoritairement. Tard aussi, même s’il n’est jamais trop tard pour faire. De même que les profs, les hospitaliers et tant d’autres secteurs humiliés, mais par trop empêtrés dans leurs corporatismes, leurs douleurs et leurs singularités. Le bal des convergences se chercha longtemps une piste où mélanger ses rythmes et ses gestuelles. La mère des batailles a sans doute eu cet effet.

Champ ouvert aux résistances plurielles

La nouveauté indiscutable de ce mouvement social aux contours très larges tient, en effet, à sa capacité de muter, de passer le relais, d’adopter des formes de résistance inattendues, de jouer de la discontinuité, d’agréger sans les dissoudre les couches successives d’humiliations accumulées depuis des décennies, de mordre même sur les marges d’un « bloc bourgeois » désormais réduit aux intégristes de la Macronie sous protection de leur milice. La « gilet-jaunisation » a opéré au gré des temporalités du mouvement en cours, et sans jamais cesser : dans les bases syndicales en grève reconductible, dans les occupations de lieux de pouvoir, dans le retour du courage, dans la désidentification des appartenances, dans le fond et les formes d’une révolte déterminée à faire face à la destruction du principe égalité.

L’entrée progressive en mouvement de catégories aussi diverses que les profs, les égoutiers, l’orchestre et les danseuses de l’Opéra de Paris, les avocats, les éboueurs, les bibliothécaires, les chercheurs, les étudiants, les lycéens, tant d’autres encore, indique que le réservoir des colères est sans fond. Ces colères, elles convergent quand elles veulent et où elles veulent, sans autres consignes que celles qui circulent, entre égaux, dans les manifs, dans les AG, sur les piquets, dans les rencontres. Tout un chacun est pour la grève, la sienne quand il peut la faire ou celle des autres quand il ne peut pas.

Ce qui bouge, c’est la perception du bourrage de crâne médiatico-politique, l’aptitude à le déceler dans les images ou dans leur manque, dans les discours et entre les lignes des experts en faux. Ainsi, utilisé à l’infini, le levier « prises d’otages » n’eut aucun effet, pendant la longue grève des transports, sur le taux d’impopularité de la contre-réforme. Plutôt que de décroitre, il se serait même renforcé. De même, le traitement strictement policier de la révolte des lycéens et des profs contre les E3C eut pour évidente conséquence de retourner la grande majorité des parents d’élèves contre le sinistre Blanquer et son chief officer dès lors qu’elle comprit, de visu, que les épreuves continues de gazages, blessures, gardes à vue et déferrements en justice subies par leurs enfants disaient, in fine, la vérité vraie de l’innovation macronarde en matière pédagogique : tu plies ou tu morfles. Au bout du bout, l’effet recherché – terroriser les jeunes récalcitrants, comme à Mantes-la-Jolie en décembre 2018 – n’a pas fonctionné. Comme il n’opère pas davantage, malgré le méthodique ciblage dont ils sont l’objet de la part de l’État policier, sur les plus déterminés des Gilets jaunes, ces stigmatisés par excellence de la Macronie flicardisée. Il faut croire que, passé un certain stade dans l’expérience de la scélératesse, la peur ne se transcende que par la résistance et la prise de risque. C’est en cours.

Jets de manuels scolaires usagés, de robes d’avocats, de blouses de médecins, d’habits d’égoutiers, d’outils d’ouvriers très qualifiés : autant de manières de signifier la sécession de la communauté humaine du travail, son refus de sombrer dans les eaux glacées du calcul égoïste de la start-up nation. C’est une guerre des signes. Il faut être attentif à la respiration secrète des choses. Elle en dit beaucoup sur le monde tel qu’il ne va pas. Partout, les réflexions prolifèrent sur la meilleure manière de bloquer la machine à broyer. Partout, on tâtonne, on se teste, on invente, on corrèle, on improvise, on agit. Et c’est une excellente nouvelle. Car tout est à repenser, à refonder. Aucune révolution qui vaille ne s’est jamais inscrite dans le continuum de l’histoire, dans sa logique linéaire. Elle en interrompt, au contraire, le cours. C’est un « non-moment », disait Walter Benjamin, une irruption de la mémoire des vaincus, de leur passé non aboli, dans la marche infinie vers l’abîme.

Les Gilets jaunes nous l’ont rappelé : aucune révolte sociale n’est chimiquement pure. Elle coalise des contraires, elle les conscientise, elle les fédère en les transformant. Ce qu’il reste de l’histoire du mouvement ouvrier, ce sont, dans les esprits, quelques taches de rouge mémoire et, dans les cœurs très vaillants d’une époque désespérante de bassesse politique, une tenace nostalgie des premiers temps de la lutte finale. Assez, en somme, pour faire socle de résistances communes. Mystérieuse reste la diffusion lente de certains refus, et plus encore le moment où ils atteignent leur point d’intensité. Ce qui définit une période de rupture d’imaginaire, c’est ce « non-moment » encore plus mystérieux qui produit une accélération de l’idée des refus, dans les faits, dans l’état des choses. Nous en sommes peut-être là, à un carrefour de l’histoire où il n’est plus question de reculer.

Le « nouveau monde » macronard, c’est l’Ancien régime… en 1788.

Toutes ses bastilles sont à prendre.

Freddy GOMEZ

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