■ Jérôme LEROY
LA PETITE FASCISTE
La Manufacture de livres, 2025, 190 p.
En mars 2018, le Front national tient son XVIe congrès à Lille. La fille du Borgne est réélue à la présidence du parti avec un score poutinien : 97,1% des voix. Dans la foulée, le Front devient Rassemblement un peu comme le crotale se débarrasse de son enveloppe. Histoire de tromper les imbéciles et les éditocrates, qui souvent sont les mêmes.
En mars de la même année, le romancier Jérôme Leroy publie La Petite Gauloise [1], un noir ristretto qui se déroule dans une « grande ville portuaire de l’Ouest » tombée dans l’escarcelle du Bloc Patriotique – émanation fictionnelle du FN/RN. La scène inaugurale où un flic arabe se fait dessouder par un képi facho de la municipale ne manque pas de sel – sur la plaie. Surtout qu’elle se déroule rue Jean-Pierre-Stirbois anciennement rue Émile-Pouget. C’est avec ce genre de clin d’œil topographique que Jérôme Leroy annonce la couleur de ses obsessions : la gangrène brune, la flétrissure démocratique, les nihilismes flingueurs et comme dernier refuge : le romantisme des poètes oubliés et des amours inachevés.
Sept ans plus tard, le romancier signe La Petite Fasciste qui n’est en rien la frangine de La Petite Gauloise, même si entre les deux paumées un genre de continuum sociologique pourrait être tracé. À treize ans, la Gauloise avait lu Rimbaud et depuis la prose du « petit pédé ardennais lui coul[ait] dans le sang ». Las, la comète aux semelles de vent l’avait laissée orpheline et désemparée face au bestiaire du monde. Si Rimbaud avait fini trafiquant d’armes dans le golfe d’Aden, la Gauloise signera l’épilogue de sa brève vie dans un Algéco de son lycée, une ceinture d’explosifs autour de la taille. Victoire de la barbarie ? Leroy affinait le legs de son personnage : son acoquinement avec des cramés du djihad n’était en rien le produit d’une adhésion à une quelconque martyrologie mais le précipité d’un chaos intérieur commandant une seule issue : celle de « partir en beauté » fleur de carnage sur un monde désenchanté.
Passant du « fascisme » des barbus à celui des crânes rasés, Leroy continue de pétrir sa pâte polareuse avec comme unique toile de fond un banquet où des chacals opportunistes se partagent les derniers lambeaux de la social-démocratie. Saturne dévorant son fils, voyez Goya. Pour les profanes, rappelons que le genre littéraire qui nous intéresse ici est avant tout « instrument de critique sociale » [2]. Polysémique et argument commercial, l’étiquette « polar » entendue ici accuse toujours la société quand son pastiche conservateur (« thriller » ou « roman policier ») cherche à encabaner le ou la coupable. La matière première de la littérature noire, pour parler comme Manchette, ce sont les rapports de production, les appareils idéologiques et les charniers fumants du darwinisme social. Dans cette atomisation tous azimuts, les personnages font ce qu’ils peuvent. Comprendre : ils trimballent au mieux les nœuds de contradiction leur tenant lieu de squelette.
« Interdit aux non-blancs et aux chiens »
Ainsi, de même que la Gauloise kamikazée faisait semblant d’adhérer aux sourates massacreuses, Francesca Crommelynck, surnommée affectueusement par les siens « la petite fasciste », fait semblant d’adhérer au crédo paranoïaque et débilitant de l’extrême droite. C’est d’un œil dubitatif qu’elle évalue le bazar néo-païen de cette Nouvelle Droite, née dans le ressac des années 1970, « qui croit à la race aryenne indo-européenne, aux nymphes dans les fontaines, à l’énergie des menhirs autour desquels il convient de faire danser nues des vierges coiffées de couronnes de fleurs, aux légendes celtes et aux dieux de l’Olympe. Des genres de beatniks cryptonazis, si vous voulez ». L’héroïne de La Petite Fasciste est à l’image de l’époque : déracinée d’elle-même et charriée par une Histoire réduite à un présent obsidional. Elle fume du shit et lit Laforgue, cet autre poète du spleen. Elle a des lettres, une année passée en khâgne, mais surtout elle garde comme une blessure vivante la perte de son amour d’enfance : une gueule de Caucasien au sang pas très net, un certain Jugurtha Aït-Ahmed, un « joli garçon nourri de folklore communiste par son père docker, secrétaire de la section PCF de Frise ».
Frise est cette ville fictive du Nord où se passe l’action de La Petite Fasciste. À Frise va se jouer une « affaire » qui va entraîner « la chute de notre République ». À Frise, comme partout ailleurs dans un Hexagone au bord de la crise de nerfs et de la guerre civile, se profilent des élections où gauche molle et droite dure se tirent la bourre, tandis que l’extrême droite fait chauffer sa cote sondagière. Si l’Hexagone est sous haute tension, c’est qu’il est piloté par un avatar macronien dont on ne saura pas grand-chose à part qu’il est surnommé « Le Dingue » et qu’il multiplie les dissolutions comme Jésus les petits pains. Aucune portion du territoire n’est épargnée par la colère sociale : émeutes en banlieue, manifs dans les rues, ZAD dans les champs. Au-dessus de cette mêlée incandescente, le Bloc patriotique tend ses palangres et ses ZID (« zones identitaires à défendre »). La famille de Francesca Crommelynck est du sérail. Côté paternel, ça puise même jusqu’au fascisme historique de l’éphémère république de Salò. Quant à la mère, elle est secrétaire du Bloc patriotique de Frise. « Petite fasciste », Francesca l’est d’abord par le bain familial où seyants sont les bubons de la peste brune. Ainsi, quand elle ne s’embrume pas les neurones à coup de THC afghan, elle fait le coup de poing avec les Lions des Flandres, une bande de nervis dont le QG – « Le Bouclier » – est un bar identitaire « interdit aux non-blancs et aux chiens ».
Voilà pour le contexte narratif de cet « été brûlant », voilà pour une partie des protagonistes de ce texte court et rythmé, sublime et sans pitié. « Sans pitié » ne veut pas dire que le texte lorgne vers les giclées de raisiné – même si on meurt pas mal dans les romans de Leroy. « Sans pitié » signifie que Leroy, en digne continuateur des auteurs « behavioristes » (de Hammett à Manchette pour faire court), ne s’embarrasse pas de psychologie. Jamais esthétisées, violence et mort frappent comme dans la vraie vie : de manière sèche et imprévisible. Quant aux personnages, des plus troubles aux plus ignobles, ils ne sont que les acteurs involontaires de deux théâtres qui les dépassent : celui d’un moi intérieur inapaisable et celui d’une configuration sociale écrasante. S’ils ont des affres et des vieux rêves de gosse, c’est au lecteur d’en deviner les contours au gré de quelques-unes de leurs pensées distillées par l’auteur.
Briser les reins du fatal
Au lecteur, d’ailleurs, on souhaite bon courage car il se peut que rapidement il abandonne toute velléité de comprendre quoi que ce soit de la cartographie mentale des personnages. Les gens font l’histoire qui fait les gens. Il y a là un cycle fermé qui lie petits et grands ensembles, intimités blessées et prédations géopolitiques. Absence de fatalité, aussi, qui fait que même les salauds peuvent avoir leurs gestes de beauté dernière. Des fois ils calculent leur coup, des fois le démiurge Leroy le calcule pour eux et les fait bifurquer. Leroy souffle le froid et le chaud : maître dans l’art de l’ironie froide et distanciée, il peut quelques pages plus loin tout miser sur l’amour improbable d’un homme et d’une femme : « Ils sont aussi heureux l’un que l’autre dans ces chambres luxueuses, impersonnelles, où ils baisent sans être entravés par des preuves de leurs vies passées. » Historiquement, le polar croit à la puissance consolatrice du coup de foudre. Si ça ne fait pas une révolution, ça peut briser les reins du fatal et le lecteur, bluffé dans sa sombre prémonitoire, se tape la cuisse en s’exclamant : « L’amour, sans déconner ! »
Car des fois Leroy déconne. Comme quand il insère en épigraphe des strophes de variétés (« Besoin de rien, envie de toi ») ou qu’il modifie dans ses fictions quelques-unes des trognes de notre trombinoscope politicard. Une vieille habitude qu’il a prise depuis la publication du Bloc en 2011 [3] où la fille du Borgne était incarnée par l’ambitieuse Agnès Dorgelles, autre blonde déjà aux portes du pouvoir, dans un pays bordélisé par des émeutes de quartier. Par ces petits arrangements avec le réel, Leroy créé des points de tension qui décalent le lecteur dans l’appréciation de son environnement. Il pousse les curseurs de la radicalisation, l’uchronie hystérique c’est son truc. Son infernal talent. Alors, sous les arêtes soudain acérées de notre malheur collectif, craque le vernis d’un storytelling qui ne bluffe plus personne. Obligé de côtoyer les méprisables combinards de la chose publique et les mercenaires de la guerre civilisationnelle, le lecteur mesure tout ce qu’un « destin national » contient de viles contingences, de frustrations sexuelles et de blessures narcissiques. Avec parfois d’étonnantes progressions : dans Le Bloc, un des personnages tutoyés devient fasciste à cause « d’un sexe de fille » ; dans La Petite Fasciste, c’est la passion folle qui noie de ses sécrétions intimes les flambeaux de la rage ethnoraciale.
Chez Jérôme Leroy, l’abîme est une instabilité permanente : les choses tiennent jusqu’à ce qu’elles ne tiennent plus – ou bien elles tiennent juste grâce à la force brute des gardes prétoriennes et des loups aux portes de Paris. Ce qui revient au même. En contrepoids de ce clair-obscur gramscien où « surgissent les monstres », la mélancolie reste une inépuisable ressource. Il y a les vieux noms qui ont fait l’Histoire des vaincus : Louise Michel, Charles Delescluze, Victor Serge. Leroy les ressuscite et les colle à des couennes de tueurs ou de paillasses corrompues. Histoire de dire que même avilis et récupérés par les moches propagandes, ils sont toujours là, aux aguets de la prochaine brise qui viendra du grand large où s’écument les espérances. Après le noir des nuits, l’aube recommencée "telle une mer allée avec le soleil" [4]. Illumination rimbaldienne : « Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace. » Révélée à elle-même, Francesca Crommelynck largue les amarres : « Les dieux du réchauffement climatique sont indifférents à nos agitations microscopiques. Les dieux, dit Héraclite, considèrent comme jeux d’enfants les opinions des hommes. C’est ce que lit et relit la petite fasciste, qui est de moins en moins petite fasciste, dans son anthologie de la Pléiade consacrée aux présocratiques. »
Sébastien NAVARRO