A Contretemps, Bulletin bibliographique
Slogan du site
Descriptif du site
Sur la situation aux États-Unis
Article mis en ligne le 19 mars 2025

par F.G.

■ Nous avons reçu de Larry, un camarade bien informé, ces notes sur les États-Unis. Elle traite des deux premiers mois du mandat de Trump. Par l’importance qu’elles accordent aux contradictions réelles du système étatsunien, mais aussi par le ton qu’elles adoptent, loin de toute grandiloquence militante, elles nous ont paru mériter diffusion.]



Texte en PDF

[C’est à dessein que je laisse de côté, dans ces notes, l’impact de cette nouvelle présidence à l’international, vaste sujet qui méritera un traitement à part.– NdA]

1) C’est une révolution politique (pas sociale ou économique) de grande ampleur que vivent les États-Unis, certainement la plus importante depuis au moins le New Deal. Le régime américain était déjà très présidentiel, mais la concentration actuelle de pouvoir entre les mains de l’exécutif tend à réduire les autres instances – le Congrès, les tribunaux, voire la Cour suprême – à un rôle essentiellement décoratif.

2) Le fameux système des contre-pouvoirs (« checks and balances ») dont les Américains tirent une si grande fierté n’a pas disparu, mais il tourne au ralenti. Il y a quelques procédures de droit en cours qui ont permis d’obtenir des sursis de courte durée à l’exécution de certains licenciements, mais cela ne pèse pas bien lourd. Quant au Congrès, certes dominé par les Républicains, ses membres devraient en théorie défendre leurs prérogatives (par exemple le droit de déterminer l’existence, le rôle et la composition des ministères et autres organismes de l’État fédéral), sauf qu’ils se montrent passifs – ou plutôt complices. Rappelons, par ailleurs, que, contrairement à ce qu’on raconte communément, si les « pères fondateurs » se sont dotés d’un tel système de dispersion/multiplication des instances de pouvoir, ce n’était nullement pour protéger les droits du peuple, mais au contraire pour mettre les institutions de la jeune République à l’abri de soulèvements populaires.

3) Le mariage entre une frange du secteur tech et la droite MAGA (Make America Great Again) a beau paraître saugrenu, il ne l’est pas. Sur le plan de la levée de fonds pour financer les campagnes électorales, les Démocrates ont devancé les Républicains au cours des présidentielles de ces dernières années. On notera, au passage que ce fait, rarement signalé par les médias de gauche, met à mal la thèse d’une oligarchie qui aurait soudain pris le pouvoir sous Trump. Car le Grand Capital, tout comme les couches très aisées de la population, préfèrent en général des élus raisonnables et prévisibles. Cependant, toute une série de problèmes non fondamentaux mais quand même embêtants pour les entreprises – la réglementation du secteur tech, de l’expression sur les réseaux sociaux et sur les DEI [1] – ont conféré à Trump et à son équipe le moyen d’amadouer une partie de ce secteur auparavant fidèle au camp « progressiste ». Le libertarien Peter Thiel, parrain de J. D. Vance et fondateur de PayPal, aura été la figure clé de ce rapprochement.

Ce n’est pas un secteur en crise ni en perte de vitesse, bien au contraire : à la différence de ceux qui ont financé Hitler en Allemagne, ce sont les grands gagnants des transformations de ces dernières décennies qui sont à la manœuvre. Cela fait d’ailleurs apparaître les limites de la comparaison avec l’avènement du nazisme. En revanche, la toile de fond à ne pas sous-estimer, c’est la rivalité avec la Chine, que toutes les grandes figures de la tech américaine ont bien en tête.

4) Ce qui nous amène à Elon Musk, qui a apporté à Trump près de 290 millions de dollars en amont de l’élection. Cela explique en grande partie le tapis rouge qu’il lui déroule. Il n’est pourtant pas typique des grands noms de la Silicon Valley. C’est avant tout un ingénieur universellement reconnu par ses pairs, d’origine plutôt modeste, centré sur la production matérielle (les autres étant majoritairement des « investisseurs » visant à établir des monopoles) et… d’une personnalité, disons assez pathologique. Sa façon de procéder – on casse d’abord, puis on voit ensuite ce que ça donne – est étroitement liée à son expérience d’ingénieur. Et contrairement aux autres, il ne s’intéresse pas spécialement au fric, ce qui le rend quelque part encore plus dangereux. Il est plus mégalo qu’âpre au gain.

5) De l’eau dans le gaz. Tesla est en difficulté, en partie certes parce que les pitreries politiques de Musk (salut nazi, soutien à l’AFD en Allemagne, etc.) ont terni l’image de marque de ses véhicules, mais plus fondamentalement parce que les investisseurs ont de plus en plus de mal à y croire. Le cours de l’action Tesla, après avoir atteint un sommet juste après l’élection de Trump, dégringole à présent, car les comptes de la boîte montrent des pertes. Dans le même temps, son concurrent chinois, BYD, a surpassé de près de 20 % ses prévisions de ventes pour 2024. De plus, Musk, ce champion de la chasse au gaspillage au niveau fédéral, a été arrosé, sous Biden (et au nom de la transition énergétique), de subventions qui vont sauter sous l’influence du courant largement dominant au sein du Parti républicain, à savoir celui qui ne jure que par le pétrole et le gaz naturel.

6) Réel est le risque d’une défaite des Républicains aux élections de mi-mandat (en 2026), notamment si la politique chaotique de licenciement et de désorganisation des services fédéraux menée par le DOGE [2] de Musk continue sans entraves. Dans beaucoup de circonscriptions, les élus républicains doivent déjà répondre, au cours d’assemblées publiques, devant des citoyens en colère. Sont-ils prêts à sacrifier leur siège au nom de la mobilisation idéologique derrière Trump ? À voir…

7) Et les réactions de la population dans tout ça ? Il y en a eu, mais elles me paraissent assez faibles. Rappelons d’abord que contrairement à l’élection de 2016 – que Trump avait gagnée grâce au système du collège électoral, mais sans majorité des suffrages – et à celle de 2020, qu’il avait carrément perdue, ce qui l’avait poussé à tenter un coup d’État déguisé en mouvement de révolte populaire, celle de 2024 lui a apporté la majorité absolue des suffrages. Vu les contributions colossales levées par le Parti démocrate, la foule de procédures à l’encontre de Trump et les mises en garde contre le péril fasciste, sa victoire a donc laissé le camp « progressiste » aphone. D’autant que Trump a fait des scores plutôt respectables auprès des populations que les Démocrates prétendaient protéger contre lui : femmes, Noirs, Latinos… Ce parti, défenseur affiché des intérêts matériels, mais surtout des références culturelles des couches moyennes-supérieures et des couches montantes au sein des « minorités ethniques », s’était raconté que les difficultés économiques éprouvées par 80 % des habitants du pays sous la présidence de Biden et leur peu de goût pour les valeurs woke et les questions identitaires n’auraient aucune incidence sur l’issue de l’élection. Bref, le schéma ouvriers = gauche et bourgeois = droite n’avait pas la moindre pertinence dans un tel contexte.

On est donc loin des grands rassemblements ayant suivi la première victoire de Trump en 2016, sans parler du mouvement contre les violences policières à la suite de la mort de George Floyd, ou même d’Occupy Wall Street (autant de mouvements qui m’avaient laissé sur ma faim, mais c’est une autre affaire). Comme l’a dit Marx dans Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte au sujet de la paysannerie française, on a plutôt affaire à une société atomisée qui ressemble à un sac de pommes de terre : pas de lien véritable entre les patates qui le composent. Tout de même, voici une liste partielle des actions entreprises : très tôt, des lycéens de Los Angeles sont descendus plusieurs jours d’affilée dans la rue pour protester contre la menace d’expulsion d’immigrés ; le 19 février, un nouveau regroupement syndical, le Federal Unionist Network, a organisé de petits rassemblements dans une trentaine de villes pour « sauver nos services » face au DOGE ; des rassemblements devant des showrooms Tesla ont eu lieu ; un rassemblement de 500 chercheurs médicaux s’est tenu à l’université de Washington ; le 1er mars, enfin, des milliers de personnes se sont rassemblées dans cent-quarante-cinq parcs nationaux pour protester contre des licenciements qui entraînent parfois, pour les concernés, la perte de leur logement. Parmi les renvoyés, on compte des pompiers, des garde-forestier, des biologistes, des botanistes, des ouvriers qualifiés et bien d’autres. La semaine précédente, un rassemblement devant le « capitole » de l’État de Montana a eu lieu pour défendre les terres publiques ; un manifestant y portait une pancarte avec cette inscription : « Ce n’est pas les immigrés qui ont piqué mon boulot, c’est le Président. »

Il est clair que, dans un pays aussi vaste, aussi peuplé et aussi riche, il faudrait de toute évidence passer à un niveau supérieur…

8) Il reste néanmoins un contre-pouvoir redoutable : celui des marchés financiers. Et ils sont à la fois impitoyables et sans préjugés, contrairement aux magistrats, aux élus, aux salariés fédéraux, voire aux militants syndicaux. Si Trump s’obstine à désorganiser les services de l’État fédéral comme l’Autorité de l’aviation civile (avec de nouveaux accidents en perspective), le Service météorologique (dans un pays fréquemment en proie à des ouragans) ou l’Autorité de surveillance des maladies infectieuses et si, en outre, il impose des droits de douane punitifs qui alimenteront l’inflation américaine, Dieu ne le punira pas, le prolétariat révolutionnaire non plus, mais les marchés financiers, si. C’est d’ailleurs l’une de ses obsessions, sauf qu’il ne semble pas y comprendre grand-chose, ce qui fait que, à ce stade, tout est possible…

LARRY


Dans la même rubrique

Désexpliquer
le 12 janvier 2026
par F.G.
Quand la réaction récupère Camus
le 29 décembre 2025
par F.G.
Un débat biaisé et dépassé
le 21 juillet 2025
par F.G.
Georges Navel : travaux et parcours
le 12 mai 2025
par F.G.
Embardées géopolitiques
le 14 avril 2025
par F.G.