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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Du blues de l’enseignant dématérialisé
Article mis en ligne le 12 décembre 2022

par F.G.


■ Marion HONNORÉ
LES COURS EN VISIO ME DONNENT ENVIE DE MOURIR
Le Monde à l’envers, 2022, 80 p.

■ Renaud GARCIA
LA DÉCONSTRUCTION DE L’ÉCOLE
La Lenteur, 2022, 140 p.



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Ils ont en commun d’enseigner tous deux la philosophie dans le secondaire : elle au « prestigieux lycée F. » de Grenoble, lui dans un lycée des quartiers Nord de Marseille. Autre référence commune, leur ancrage dans la sphère militante : elle, d’abord formée dans le giron du NPA puis soudainement émancipée de certains dogmes gauchistes lors d’une célèbre fièvre des ronds-points ; lui, libertaire un temps porté par le legs kropotkinien, à présent défenseur d’une écologie radicale essayant de sauver nos dernières socialités des prédations techno-capitalistes. De Marion Honnoré, puisqu’il s’agit d’elle, on se souvient de son Devenir Gilet jaune dont nous avions porté haut les couleurs dans ces colonnes il y a tout juste un an [1] ; quant à Renaud Garcia, puisqu’il s’agit de lui, le patient pourfendeur de la déferlante postmoderne sur fond de numérisation de nos vies, est-il encore besoin de le présenter tant ses livres ont fait l’objet de recensions aussi serrées qu’enthousiastes sur ce même site [2] ?

En l’espace de quelques mois, les deux enseignants nous livrent chacun leur journal de bord : Les cours en visio me donnent envie de mourir de Marion Honnoré et La Déconstruction de l’école de Renaud Garcia. Deux textes assez courts et incisifs, portés par l’urgence d’une époque aussi volatile que profondément inscrite dans le programme de casse néolibérale à l’œuvre depuis une quarantaine d’années. Deux textes sous forme d’angoissante introspection et de sombre état des lieux où nous est décrit par le menu le quotidien d’un prof de philo enserré dans l’étau d’une double charge virale : la pandémie de Covid et la peste numérique. Précisons d’emblée : l’ambition des deux auteurs ne rend en rien superposables leurs intentions. Le texte de Marion Honnoré peut se lire comme un retour à chaud sur le trauma d’une prof de lycée confrontée à la soudaine dématérialisation de son environnement professionnel (et donc de ses élèves de chair et d’os) et celui de Renaud Garcia comme l’expression d’un regard critique sur les dernières possibilités qu’il nous reste de dégager nos espaces de vie et de travail des crocs du Big Data (avec, pour point de départ, la fronde de quelques professeurs de philo refusant de corriger des copies numérisées). Les deux récits s’articulent parfaitement en dressant, chacun à sa manière, un bilan vertigineux d’une « éducation nationale » de plus en plus soumise aux canons d’un post-taylorisme hyper-technologisé où chacun, de l’élève au prof, est sommé de s’adapter – comprendre par-là de devenir un appendice des interfaces numériques tandis qu’est pulvérisée, lentement mais sûrement, toute idée de partage de temporalité et d’appartenance communes. Que ceux qui trouveront exagérées ces envolées dystopiques méditent sur ce sujet : entre le lycée à la carte promu par la réforme Blanquer et le développement du télé-enseignement, n’est-ce pas l’idée – et accessoirement la réalité – de la « classe » telle que nous la concevions traditionnellement qui se vide de son sens ? Vous avez deux heures…

Les cours en visio me donnent envie de mourir et La Déconstruction de l’école se font d’autant plus écho que le journal de Marion Honnoré couvre la période allant de mars 2020 à février 2021 et celui de Renaud Garcia la relaye de juin 2021 à juillet 2022. Le tout fait continuum et passage de témoin au gré de l’inquiétude et de la révolte que ressentent deux professeurs de lycée aussi lucides sur la structure qui les emploie qu’imprégnés de leur mission de transmission des savoirs – des fonctionnaires en somme sachant fonctionner, pour reprendre la boutade de Renaud Garcia, mais qui se retrouvent dans l’incapacité de faire leur métier tels qu’ils l’entendent : avec un minimum d’autonomie et de sens, mais surtout dégagé de l’envahissant appareillage informatique qui le déshumanise. Accablés de voir apportée la preuve, dans un vécu quotidien soudain devenu invivable, de tout ce qu’ils avaient redouté, la solidarité partagée avec quelques collègues, sur un plan amical ou dans un collectif de lutte, ne réduit qu’à la marge le montant de la douloureuse, tant affective que morale, dont il faut s’acquitter. « Être professeur dans une Éducation nationale saccagée revient, diagnostique Marion Honnoré, à faire, chaque année d’avantage, l’expérience déchirante d’une dissonance cognitive ».

Dans le ciel du distanciel

Tenaces et pugnaces chacun dans leur genre, Marion Honnoré et Renaud Garcia résistent comme ils le peuvent au nœud qui noue leurs tripes, au regard aveugle des machins Moodle et Santorin [3], à la passivité de leurs collègues et aux directives de leur administration, aussi experte dans le maniement du bâton (et incidemment d’une retenue salariale à hauteur de 22/30e en guise de sanction pour un boycott de correction en ligne) que de la carotte en exprimant son plus franc soutien et sa disponibilité accompagnante aux troupes enclines à marcher d’un même pas vers le Progrès. Ainsi d’un Jérôme Poisson, proviseur du « lycée F. », très à l’aise dans son bocal et qui poétise : Si vous ne maîtrisez pas / Les cours en distanciel, / Progressez pas à pas / Grâce à nos tutoriels.

Car la vérité est finalement toute simple : si quelques réfractaires nostalgiques de la bougie et « adeptes de la plume d’oie » se cabrent, c’est qu’ils voient du malheur partout. Le fait est qu’au royaume des processeurs et de l’infini des bandes passantes, tout n’est que mousseline et convivialité. Le récit est fluide, sa réalité non moins. Contester cette évidence est plus symptomatique que politique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nos deux enseignants en philosophie font une brève référence à l’incontournable Souffrance en France de Christophe Dejours, psychiatre spécialisé en psychodynamique du travail, qui s’est attelé à comprendre comment, enrôlés dans des collectifs de travail où toute échelle de valeurs communément admises est pervertie, des « braves gens » doivent procéder à des bricolages psychiques souvent dévastateurs pour supporter quotidiennement l’insupportable. « La société de contrainte, écrit Renaud Garcia, avec ses techniques toujours plus invasives, retourne chacun d’entre nous comme un rouage, un exécutant sommé d’accomplir des actes qu’il réprouve moralement. » Et c’est là une des plus douloureuses leçons de ces deux témoignages : la compréhension de ce qui nous maltraite, nous et nos semblables, ne protège pas forcément de ses effets délétères sur nos propres équilibres mentaux. Deus extraits l’attestent : « Je me souviens qu’une fois je n’ai pas pu – écrit Marion Honnoré. Je suis restée assise devant l’ordinateur, tétanisée, muette, non pas folle, habitée, mais au contraire toute vide, dépossédée de moi, aliénée ? C’est ça l’aliénation, quand on est étranger à soi-même ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, ce n’est pas moi qui fais ce cours, ce visage et cette voix sont ceux d’une étrangère » ; « Je ne supporte pas son insolence – note Renaud Garcia –, j’exclus l’intéressé avec virulence, puis la digue lâche. Cris purgatifs et déferlement de violence verbale. Les quatre vérités de quelqu’un pour qui tout fait sens, partout, à l’excès. Du trop de réalité. Je rabaisse à mon tour les élèves […]. J’invective le ministre, Parcoursup, leur expose avec fébrilité leur statut de victimes sacrificielles du management par l’évaluation individualisée des performances et les place devant la réalité de leur situation : non, ils vous ont menti. Pour vous, tout ne sera pas possible. Silence de mort dans l’assistance pétrifiée. J’ai franchi allègrement la ligne rouge du devoir d’exemplarité du professeur. »

La continuité pédagogique fut ce mantra répété en chœur par la Macronie en guerre. On se souvient de ces images de notre Foutriquet national s’offrant un bain de foule sous haute protection policière (pas folle la guêpe) et soudain interpelé par une mère d’élève terriblement inquiète de ce que son marmot en bas âge n’avait toujours pas vu le visage de sa maîtresse portant masque depuis des mois. Et notre bon roitelet de s’offusquer grandement, défendant le bilan de sa martiale prophylaxie et invitant la harengère à comparer le sort fait à son môme à celui beaucoup moins reluisant des morveux scolarisés dans nos contrées voisines. Car de fait, l’école de la République start-uppisée avait beaucoup mieux résisté que ses équivalentes européennes. « Changement de paradigme ! », avait même martelé le ministre ad hoc, grande tige chauve comme un lampadaire brillant seul dans un black-out généralisé. Du virus à l’oxymore, tout serait vaincu : car mêmes fermées, les écoles resteraient ouvertes grâce à la magie des « classes virtuelles » et, une fois rouvertes pour-de-vrai-dans-notre-réel-bien-tangible, des protocoles sanitaires dûment validés par la communauté scientifique et promis à d’incessantes réévaluations permettraient un progressif « retour à la normale ». Sauf que non.

En régime de Progrès pour toutes et tous, le retour à la normale (entendre : vers le schéma, éprouvé collectivement, de nos traditionnelles socialités) n’existe pas. Les nouveaux « outils » développés pour pallier l’urgence et, dans un même élan capitalistique, bientôt cautériser les futures tailles d’une masse salariale jugée toujours trop débordante, ne retournent jamais au néant qui les a vus naître [4]. Ils s’empilent et nous bouchent la vue. Ils nous cernent, nous prothèsent, nous conventionnent. Mieux : ils nous innovent. Et tout ce bordel de va-et-vient et d’harnachement entre l’homme et la machine se naturalise au fil de l’eau, des crises et des réunions zoom. Quel mal y a-t-il à confondre ligne de l’horizon et lignes de codes ? Aucun désormais, puisque tout n’est plus que question de perspective personnelle selon l’axiome d’un postmodernisme granulométrique. Pour les junkies du joystick, ça marche aussi avec lignes de coke et lignes de codes.

Moodle 1, Socrate 0

De ce nouvel accès de fièvre disruptive, soit du dégraissage allégrien à l’équarrissage blanquérisé, le mammouth de l’Éducation nationale peut difficilement sortir indemne. À l’intérieur des entrailles de la bête, des poignées de Mohicans soudés par quelques espérances communes, mais de plus en plus isolés, font office de vigie et font tout pour nous alerter. Juin 2022, l’académie Provence-Alpes-Côte d’Azur organise une réunion de travail pour caler les critères de correction des épreuves de philosophie. Les réfractaires à la correction de copies dématérialisées prennent la parole. Ils réexpliquent la teneur de leurs engagements et les sanctions encourues. La salle applaudit poliment. Traduisons : sans engagement. Les grévistes de la e-notation comprennent qu’ils resteront seuls. L’un d’eux s’énerve et demande à son parterre de collègues ce qui les empêche de les rejoindre puisque tous semblent d’accord sur leur position : « Est-ce par paresse, par cynisme, par fatigue (qui a bon dos), ou par lâcheté ? ». Le climat se dégrade d’un coup, l’accusation de lâcheté pique au vif les amours-propres et déclenche son lot de récriminations. Pour qui se prennent ces technophobes hystérisés ? L’inspectrice académique siffle la fin de la récré. Mâchonnant le pathétique du moment, Renaud Garcia hésite à qualifier la passivité de ses collègues et les attaques perfides de certains d’entre eux qu’il classe quelque part entre des régurgiteurs enthovénisés et des « fatigués du bulbe » : « Il faut en effet être assez paresseux intellectuellement pour ne pas voir que la critique de Santorin n’a jamais été pour nous qu’une voie d’entrée vers des problèmes beaucoup plus larges, touchant à la “déconstruction” de l’école ».

Un an auparavant, en pleine vague numérotée de Covid, Marion Honnoré avait soudain les batteries faibles. Coupée de toute vie sociale, de tout collectif de lutte, de ses élèves, l’enseignante qui avait chevauché le feu des ronds-points en 2018-2019 finit par se retrouver coupée d’elle-même. Avant de se recoudre, elle mijotait les pensées suivantes : « La machine numérique a raison de ma chair. Sans mon corps, sans leurs corps, la pensée s’évapore et je suis asséchée. Je n’arrive plus à rien. Moodle 1, Socrate 0. On n’accouche pas les esprits quand on annule les corps, on n’enfantera rien dans un monde à distance, voilà, je suis stérile. » Échec de la maïeutique. Naufrage des amis de la sagesse. Et pourtant, c’est bien de ces tourments enkystés dans nos écrasements les plus intimes qu’il faut partir. Afin que tout ce qui est dans le cœur remonte vers la tête, comme disait le théoricien critique et ami Jordi Vidal, au détour d’un ancien collectif de lutte. Des mots sur les maux. L’homonymie a beau être de bluette, elle n’en recèle pas moins le nerf de la guerre en cours. Les pasticheurs enthovénisés pourraient même en prendre de la graine. Après tout, le cœur de leur métier est là : accoucher les idées, dissiper les brouillards, réunir les êtres non pas en tant qu’individus séparés mais en tant que sujets politiques embarqués dans une communauté de destin.

Il y aurait presque urgence : la start-up d’Elon Musk, Neuralink, promet des implants connectés dans le cerveau pour 2023. Qu’on croit ou pas à cette énième farce biotechnologique, rien que le fait d’imaginer les minots de demain pucés et n’ayant qu’à battre de la paupière pour télécharger dans leur cortex un digest des Méditations métaphysiques de Descartes provoque le pire des abattements.

Alors l’école serait définitivement déconstruite et un certain rêve d’humanité aussi.

Sébastien NAVARRO


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