A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Digression sur l’effet meute
Article mis en ligne le 26 mai 2025

par F.G.


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On sait depuis longtemps que la caste médiatique manifeste une certaine addiction pour la chasse en meute, penchant qui se confirme ces temps-ci au vu du procès qu’elle instruit – de CNews à France Culture – contre La France insoumise en promouvant, sans la moindre prise de distance critique, un libelle intitulé La Meute pour désigner LFI. Ses auteurs – deux investigateurs de la presse mainstream : Olivier Pérou, du Monde et Charlotte Belaïch, de Libération – y tissent, sur la base de témoignages de déçus, de congédiés ou d’exclus de la maison-mère le plus souvent, un tel écheveau d’accusations et de griefs que tout lecteur moyennement informé en tirera la conclusion qu’il y a, à gauche, pire que le RN, à l’extrême droite, à savoir une organisation pyramidale sous étroit contrôle d’un deus ex machina chapeautant, sous la houlette de sa compagne, une jeune phalange d’affidés essentiellement carriéristes et sans scrupules en charge d’interpréter et de mettre ses diktats en musique.

Le cadre pourrait être ainsi posé : c’est donc l’histoire d’un livre foncièrement accusateur et médiocrement conçu qui, livré à l’exégèse de la nomenclature médiatique et à sa puissante capacité de nuisance, devient, en quelques jours, best-seller pour le duo et, du même coup, machine de guerre contre la seule organisation qui, quoi qu’on en pense – et on peut à l’évidence en penser du mal –, représente, en ces temps inquiétants, le seul bastion institutionnel de gauche capable, en coalisant, de résister institutionnellement au vent électoralement mauvais qui pourrait nous emporter.


Écrivant cela, je sais par avance que, me lisant, quelques-uns de mes amis – anarchistes au cuir tanné, autonomes en mal d’aurore, sectateurs de la Vieille Cause, fanatiques du A cerclé et obsessionnels du cortège de tête – vont ciller. Défendre une organisation autoritaire, c’est quoi ça ? Il m’arrive parfois de penser moi-même, mais seulement les jours chaque fois plus rares où l’enthousiasme d’un mouvement multitudinaire et inventif le permet – la dernière fois, ce fut celui des « Gilets jaunes » – qu’aucune organisation partidaire ne représentera jamais rien d’autre que la défense de ses intérêts spécifiques d’organisation, le plus souvent étrangers à l’indispensable autonomie des luttes et aux modes de fonctionnement qu’elles s’inventent. C’est un point. L’autre, c’est que, dans le dispositif médiatique dominant, il n’est, cela dit, jamais vain de saisir ce qui se joue de nouveau à la faveur de situations nouvelles. Or, pour être nouvelle, la situation politique que nous vivons l’est plutôt, et dans les grandes largeurs. On assiste, à l’échelle nationale, à une reconfiguration complète d’un paysage politique où, d’un côté, les tenants du néo-libéralisme, dont la crise est réelle et peut-être finale, sont en train de basculer, par pur intérêt et pan par pan, du côté du post-fascisme et où, de l’autre, l’ancienne gauche sociale-démocrate, devenue entre-temps libérale-démocrate, tourne sur elle-même comme un canard sans tête avec pour seul projet de ne pas disparaître, ce qui est d’autant moins gagné que, plus ça va, plus il est clair que personne ne regrettera sa disparition. Moi, le premier.

Dans le panorama chaotique de cette recomposition politico-institutionnelle inédite, LFI fait indéniablement barrage parce que « l’insoumission » qu’elle incarne structure, que cela plaise ou non, un front de résistance non négligeable au discours dominant et incarne, par sa double dimension – « mouvementiste » et « partidaire » – qu’elle n’a pas abandonnée au niveau de ses instances de direction et de prise de décisions réelles – une alternative capable de coaliser des colères et des aspirations. Autrement dit, dans un monde politique ravagé par le macronisme, contaminé par un post-fascisme devenu hypothèse plausible et où la gauche de collaboration dans ses diverses variantes ne pèse plus que son poids de ridicule, LFI est devenue la seule incarnation institutionnalisée d’une option résistante assumée, mais aussi d’un courage politique. En attestent sa constance dans le soutien à la Palestine martyrisée et les ignobles accusations, convocations, menaces, insultes et disqualifications que cette invariance lui a values. Et de même l’effort programmatique que fournit LFI quand aucun autre aspirant au pouvoir ne semble se préoccuper de savoir ce qu’il en fera, sauf une machine de répression infernale et toujours plus perfectionnée contre ses opposants, c’est-à-dire ce « nous » diversifié et varié qui nous coagule.


La « meute », c’est peut-être la bande à Méluche quand elle n’investit pas la fragile Garrido, le brave Corbière, la subtile Autain ou le très démocrate Ruffin, mais on concédera facilement que, sur ce point, la meute de Glucksmann n’est pas très différente, et pas davantage celle d’Attal, celle de Le Pen, celle de Philippe (qui s’investit tout seul), celle du Chouan Premier flic de France, celle des écolos – même si, dans leur cas, c’est toujours plus compliqué –, celle des cocos déconstruits pour qui Roussel un jour, c’est Roussel toujours. Autrement dit, dans tous les cas, c’est de la cuisine de parti. Et comme dans toute cuisine qui se respecte il y a un chef. Que Mélenchon le soit à LFI, c’est une évidence. Mais cette évidence n’atteste que d’une logique de parti, pas d’un effet de meute.

Cet effet, c’est bien sûr ailleurs qu’il faut le chercher. Dans l’alignement des planètes interprétatives sur toutes les radios et télés du PAF et dans tous les journaux mainstream, et au-delà, pour promouvoir le libelle en question en accusant LFI des pires turpitudes. C’est grossier, brutal, outrancier, primaire. Ce livre, y entend-on, constituerait un « macro-événement », la preuve incontestable en tout cas que LFI serait devenue une « secte » (Albert Ventura) experte en « enfumage et maquillage de l’antisémitisme » (Étienne Gernelle), un « mouvement fasciste » dirigé par un « Goebbels-Mélenchon » (Alain Jakubowicz). Quant à ses militants, ils seraient des « nazis de gauche » (Thierry Keller), de surcroît « jeanmarielepénisés » (Thomas Legrand). Une chiasse majuscule de plateau, en somme [1].


Dans cette curée, Mediapart fait sûrement cas à part, mais cas tout de même. On sait que son fondateur, Edwy Plenel, aujourd’hui retraité actif toujours vigilant sur sa ligne, ne porte pas Mélenchon dans son cœur, ce qu’on peut comprendre à condition que cette détestation reste professionnellement contrôlée. Donc Mediapart a commis trois journalistes – Lenaïg Bredoux, Youmni Kezzouf et Antton Rouget – pour chroniquer La Meute, dans son édition du 7 mai [2], en en rajoutant dans le croustillant, et en concluant, sur ce ton donneur de leçon qui fait sa marque, que « l’hypocrisie du bloc central, la jubilation de l’extrême droite, voire la joie un peu honteuse des socialistes et des écologistes, ne suffiront pas à disqualifier l’enquête publiée ce jour, nourrie de deux cents entretiens de témoins. Elle vient apporter des éléments supplémentaires à un tableau qui se dessine depuis plusieurs années : celui d’un mouvement dans lequel l’absence de démocratie a nourri la toute-puissance du chef, et de sa compagne, et qui exclut méthodiquement, au fil des années, les voix trop dissidentes. Au point d’instiller la “peur” et la “boule au ventre” auprès de tous ceux et toutes celles qui auraient envie d’apporter un point de vue critique. » Tout est dit : entre confrères on se soutient. L’ennemi, on le terrasse. En meute. La question, cela dit, reste ouverte : elle tient à la place qu’occupe ce brûlot dans le dispositif médiatique général, à la manière dont il a été pensé et aux intérêts qu’il sert. Ils sont clairs, en fait : après avoir tout fait, de diffamations en calomnies, de campagnes de dénigrement en accusations infondées, pour détruire LFI depuis le 7 octobre 2023 et la guerre de destruction massive des Palestiniens entreprise par le pouvoir fascisant israélien, la même meute médiatique, augmentée de Mediapart, tente une offensive conclusive tendant à démontrer que, décidément, LFI mérite d’être « détruite ». Comme Carthage ou Gaza. Ce n’est plus du journalisme, mais une battue.


Dans son blog, hébergé par Mediapart, Samuel Hayat, chargé de recherche au CNRS et chercheur en science politique, a livré un texte qui pointe quelques vérités sur LFI [3] : la première, c’est qu’elle « réussit là où d’autres partis connus et reconnus médiatiquement échouent » et qu’elle « semble être la seule vraie machine efficace à gauche » ; la deuxième, c’est que sa direction a maintenu la forme-parti au sommet de l’organisation et adopté la forme-mouvement à sa base, ce qui ne fait pas d’elle une organisation « démocratique », mais une « machine politique efficace » dans sa stratégie de conquête du pouvoir ; la troisième, c’est que le « charisme » de son chef repose, certes, sur ses talents propres, mais surtout sur le fait que la « communauté charismatique » qui l’entoure le protège dans l’épreuve ; la quatrième, c’est que la forme de « léninisme » organisationnel que LFI développe au sommet de sa pyramide n’est au service d’aucune révolution bolchevique à venir, mais d’un « projet social-démocrate » repensé et ambitieux, comme en atteste L’Avenir en commun, son programme. « Plutôt que d’accuser LFI d’être une meute et Mélenchon un gourou, pointe Samuel Hayat, il faudrait se demander pourquoi ces formes de militantisme sont fonctionnelles, adaptées tant au présidentialisme de la Ve République qu’aux logiques médiatiques et aux mutations de l’engagement militant. » Inutile de préciser que Samuel Hayat – on comprend pourquoi – squatte moins les plateaux de télé que les duettistes Olivier Pérou et Charlotte Belaïch…

Dans un autre texte publié sur le même blog [4], Samuel Hayat rappelle opportunément que, si le combat de LFI est directement axé sur la conquête du pouvoir par la voie électorale, et donc dépendant des moyens et logiques pas toujours démocratiques que cette priorité impose – quel que soit le parti y aspirant –, il existe, pour faire vivre la démocratie directe et l’aspiration à l’émancipation sociale et humaine, d’autres voies où s’invente et se recrée, au quotidien d’une multitude d’insoumissions non étiquetées, une très ancienne tradition libertaire qui n’attend d’aucun pouvoir le droit à l’expérimentation sociale, et même aux soulèvements. Longtemps portée par le syndicalisme révolutionnaire de la première CGT, ce fil ne s’est jamais cassé. Apartidaire par nature et par conviction, il tisse, d’actions directes en ZAD, des dynamiques de démocratisation réelle de la société. « Le désintérêt [de LFI] pour la démocratie interne, ponctue ainsi Hayat, a au moins le mérite de la clarté : si vous voulez la démocratie réelle, il faut aller la chercher et la faire vivre ailleurs, dans les syndicats, les associations, les luttes. » À chacun sa tâche, en somme, à chacun son terrain et ses méthodes.

Dans le paysage ravagé qui nous environne et les menaces existentielles qu’il génère, aucune insoumission n’est de trop.

Freddy GOMEZ


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