■ Floréal CUADRADO
DU RIFIFI CHEZ LES ARISTOS
Ou le crépuscule du Syndicat CGT du Livre parisien
Le Lys Bleu Éditions, 2025, 498 p.
Dix ans après son Comme un chat – recensé ici – sous-titré « Souvenirs turbulents d’un anarchiste – faussaire à ses heures – vers la fin du vingtième siècle », Floréal Cuadrado, toujours dans le registre du souvenir, remet le couvert sur une période postérieure de sa vie, celle où, par un étrange concours de circonstances, l’anar anti-syndicaliste qu’il était se trouva propulsé, d’étape en étape, à la tête du très singulier Syndicat des correcteurs, et ce en un moment historique particulièrement complexe. Dans les années 1990, en effet, le Syndicat CGT du Livre parisien – « l’aristocratie de la classe ouvrière », comme on le qualifiait au vu des conquis sociaux qu’elle avait à son palmarès – entra dans un conflit interne de haute intensité où, derrière une opposition radicale entre défenseurs des syndicats de métier et de leur autonomie et partisans avoués de leur fusion en un syndicat unique d’industrie, s’affrontaient, certes, deux lignes stratégiques opposées depuis longtemps, mais aussi, ce qui n’étonnera personne, des intérêts de pouvoir contradictoires.
Que le lecteur se rassure, l’intention n’est pas d’entrer, ici, dans le détail des coups tordus, des bassesses avérées et des tenaces rancœurs que cette guerre intra-syndicale activa, mais il convient, pour la clarté, d’en révéler quelques éléments. Par son histoire, par la place tout à fait singulière qu’il occupait au sein du Comité intersyndical du Livre parisien (CILP), le Syndicat des correcteurs, héritier d’une longue tradition syndicaliste révolutionnaire – celle de la glorieuse CGT des origines – faisait figure de défenseur tenace des syndicats de métier et de leur autonomie. C’est ainsi que, lorsque, à l’automne 1997, les sections des imprimeurs-rotativistes (force de frappe du Syndicat du Livre) et des Messageries (Paris Diffusion Presse – PDP – et Routage, expédition, communication – REC) choisirent, contre les diktats de leur direction, la voie de la dissidence en risquant par là-même d’être déconfédérées, le Syndicat des correcteurs, à la demande des dissidents et fidèle à sa tradition de solidarité, leur accorda, à titre transitoire, d’être hébergés par ses soins.
Faire mémoire
Il est clair que ce récit aura peu de lecteurs hormis ceux d’un petit cercle de happy fews [1] d’une époque radicalement close. Au demeurant, il est probable que le spadassin Floréal Cuadrado s’en foute. Ce qui l’intéresse et le motive (c’était déjà vrai dans Comme un chat, c’est de faire mémoire de tranches de vie ou d’aventures existentielles et politiques qui l’ont confronté à un collectif contradictoire en motivant, en son for intérieur, des implications assumées. Il y a du jeu là-dedans comme il y a un côté vachard dans le jugement de certains camarades, des mises en perspective contestables, des surinterprétations discutables. Ce n’est pas là un livre d’histoire, mais de témoignage, une plongée dans les entrailles d’un paritarisme – de négociation ou de confrontation – où, entre représentants du Livre et patrons de presse, les accords se signaient à la bonne franquette sur le coin de table d’un luxueux restaurant parisien ou à la faveur (ou défaveur) d’un rapport de forces brut, voire sauvage, instauré par le Syndicat du livre, comme du temps de la longue lutte (1975-1977) contre Émilien Amaury, patron du Parisien libéré qui s’était mis en tête de se passer des ouvriers du Livre. Sous la plume acérée et volubile de Cuadrado, rien ne nous est épargné des mécanismes de collaboration, parfois limites il faut bien en convenir, car non exempts d’une certaine corruption, que ce paritarisme induisait presque naturellement.
Dans ce jeu de quilles, le « chat » apprend vite. Il est vrai que le bonhomme manifeste – son expérience d’activiste et son premier volume de souvenirs en attestent – un certain goût pour l’aventure, voire l’aventurisme. Ainsi, débarquant, comme représentant du Syndicat des correcteurs, dans le saint des saints du Livre – le Comité intersyndical du Livre parisien (CILP) – il n’en mène pas large mais ne le montre pas. Sa réputation n’est pas déjà faite, mais son profil est pour le moins atypique. Il ne vient pas du syndicalisme, mais de l’illégalisme. Comme, par ailleurs, il est probable que les Renseignements généraux aient organisé des fuites du côté des instances patronales et syndicales, on le regarde comme une bête curieuse – et d’autant plus inquiétante qu’il a du sang ibère dans les veines et quelques appétences pour la provocation. Mais bon, le CILP est une grand-messe où l’on n’intervient pas à tort et à travers. Il prend donc des notes pour se mettre à niveau, ce qui ne tardera pas.
C’est plutôt à l’intérieur de la confrérie – le Syndicat des correcteurs, celui auquel appartinrent (excusez du peu !) Pierre Monatte, Marcel Body, Nicolas Lazarevitch, Victor Serge, Louis Lecoin, Benjamin Péret ou May Picqueray – que son secrétaire affrontera une opposition confuse, mais déterminée à le faire chuter. La question du pourquoi cette hostilité, Floréal Cuadrado l’aborde dans le détail, mais sans viser toujours juste. À la manœuvre, il discerne, en son sein, un conglomérat aux contours flous allant de quelques ralliés au syndicat unique d’industrie – finalement rares –, de quelques aspirants à la direction des affaires jouant misérablement de ce conflit pour y parvenir et d’un « marais » plus attentiste qu’interventionniste. Factuellement juste, cette explication omet pourtant l’essentiel, à savoir la nette perte de substance militante du Syndicat des correcteurs depuis que, à partir des années 1980, il s’est mis, par obligation plus que par choix, dans une situation de subordination à d’autres intérêts que les siens propres en matière de recrutement [2]. Cette époque, Floréal Cuadrado ne l’évoque pas, ce qui est bien normal après tout si l’on admet que notre « chat » avait alors des occupations probablement plus exaltantes que celles relevant d’une quotidienne gestion des affaires syndicales. De l’avoir connue pourtant, cette époque, il aurait constaté que ce qui, de génération en génération, avait fait la singularité du Syndicat des correcteurs, à savoir sa capacité à se pérenniser sans jamais renier sa filiation syndicaliste révolutionnaire originelle et les méthodes qu’il préconisait, était en train de changer avec le passage du temps. Certains virent dans ce moment de modernisation informatique l’occasion de s’appuyer sur les projets patronaux pour favoriser une professionnalisation du syndicat et, du même coup, une normalisation de ses méthodes. D’autres, moins acquis aux avantages supposés de la mutation et plus portés au militantisme de base n’oubliaient jamais de rappeler aux nouveaux que leurs conditions de travail, ils les devaient surtout aux anciens, qui les avaient arrachées de haute lutte. Et que, la roue tournant, il faudrait bien qu’ils s’y mettent un jour pour ne pas tout perdre.
Vieille garde et jeune troupe
À diverses reprises, Floréal Cuadrado insiste sur l’importance qu’eut dans le Syndicat des correcteurs ce qu’il appelle la « vieille garde » qui formait une sorte d’assemblée des sages dont l’avis était précieux pour éviter les bourdes. Chacun de ces « sages » avait exercé, à différentes périodes de sa vie militante, des responsabilités syndicales. Ils connaissaient, tous, les statuts du syndicat sur le bout des doigts. Ils avaient une culture des luttes et des conflits internes au Livre qui pouvait être très précieuse en cas de besoin. J’ai souvenir qu’il n’était pas rare, dans les assemblées générales syndicales, auxquelles les retraités participaient, qu’un « sage » prenne la parole pour offrir une porte de sortie à un débat qui, faute de références et de repères tangibles, risquait de s’enliser. Cette transmission opérait naturellement, au gré du quotidien de la vie syndicale. C’est à partir des années 1980, désastreuse époque, qu’elle commença à s’effriter et qu’apparurent les premiers signes d’une évidente mutation d’imaginaire chez nombre de nouveaux adhérents finalement acquis à l’idée que le statut d’ouvrier du Livre était moins enviable – dans l’ordre symbolique, s’entend – que celui de journaliste. Dans ce processus, il est certain que les nouvelles formes de recrutement et de formation jouèrent un rôle non négligeable dans le formatage de nouvelles aspirations. Ainsi, il n’était pas rare, j’en fus témoin, de voir débarquer au bureau de placement syndical des gens ayant vu leur formation validée par l’école et cherchant du boulot, qui n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être un syndicat et à quoi il pouvait bien servir.
Quinze ans plus tard, à l’époque où se situe le « rififi » que Floréal Cuadrado nous narre dans le moindre détail, c’est sans doute encore une fois – la dernière probablement – que la « vieille garde » joua son rôle de vigie en éclairant le conflit en cours de son savoir et en encourageant son secrétaire à ne pas déroger aux principes des syndicats de métier et de leur autonomie de fonctionnement. C’est en ce sens qu’elle approuva la proposition qui fut faite aux dissidents du Syndicat général du Livre de les héberger le temps nécessaire au règlement de leur conflit interne. Quant aux affiliés du Syndicat des correcteurs, ils naviguèrent pour beaucoup à la godille, sans idées bien arrêtées sur le conflit en cours et les enjeux stratégiques qui le sous-tendaient. Les coups tordus internes vinrent d’ailleurs. D’une hybride fraction apparemment moderniste du syndicat qui, peu instruite de son histoire et incapable de s’en inspirer, était prête, par opportunisme, à profiter de ce conflit pour en finir avec les « archaïsmes » d’une Vieille Cause qui leur semblait peu porteuse pour réaliser leurs plans de carrière. Elle fut battue, c’est sûr, et plutôt largement, cette fraction hétéroclite, mais son juridisme foireux, son manque de courage, sa manière de défaire des réputations et la constance qu’elle mit à salir des engagements, dont ceux de Floréal Cuadrado, marquèrent indubitablement un moment inédit dans l’histoire du Syndicat des correcteurs : celui où une conjuration de médiocres et d’arrivistes rate sa cible, mais atteint l’image même de l’organisation qui, faute de vigilance et d’implication, l’a laissée prospérer. Autrement dit, elle révèle que ce syndicat à bien des égards exemplaire n’était plus ce qu’il avait été.
C’est en quoi Du rififi chez les aristos dresse un portrait étayé sur un moment d’histoire agité du Syndicat CGT du Livre parisien et ses répercussions au sein du Syndicat des correcteurs. Ses détracteurs y verront surtout un autoportrait complaisant de son auteur en Commandeur, mais il serait étonnant qu’ils lui répondent. Hier comme aujourd’hui, ils ont toujours eu la mémoire courte.
Freddy GOMEZ