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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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La vie comme elle trépasse
Article mis en ligne le 27 avril 2020

par F.G.


Il faut bien le constater : nous étions loin de nous imaginer, au plus fort de nos soupçons d’incompétence, que le porte-parolat de la Macronie, un jour, les confirmerait à ce point, c’est-à-dire bien au-delà du raisonnable. Le bilan, provisoire, est pourtant là : à ce jour, 22856 morts [1], aux dires, probablement minorés, du croque-mort en chef du royaume, l’impayable Jérôme Salomon.

On sait, on sait, ça douille partout, et dans les grandes largeurs. Mais, à l’heure qu’il est, ailleurs, à l’échelle de nations comparables je veux dire, les masques sont là et les tests aussi. Plus ou moins, d’accord, mais tout de même. La France, elle, est la risée du monde, ce qui, convenons-en, ne nous dérangerait pas si le risible ne recélait, pour nous, des données tangibles et insupportables : des sacs mortuaires et des cercueils en pagaille ; des vieux abandonnés à leur sort, celui de l’âge, et crevant, comme mouches, de maladie et de tristesse, dans la pire des solitudes ; des soignants dont les traumatismes accumulés au quotidien de ces jours et de ces nuits laisseront, au fond d’eux-mêmes, des traces ineffaçables ; des travailleurs condamnés chaque jour, parce qu’on ne vide pas les poubelles par télétravail, à choper le Korona au nom de la patrie même pas reconnaissante ; des prisonniers non jugés devant attendre en cellule trois mois de plus que le temps réglementaire (six mois au lieu de trois) avant que la Justice – qui, comme chacun le sait, est juste, mais lente – ne statue sur leur cas ; des misérables sans-logis abandonnés à leur sort de derniers de cordée ; des sans-papiers errant de galère en galère sans jamais croiser le moindre geste de solidarité humaine ; des amendes par centaine de milliers – presque un million – pour atteinte au règlement ; des drones de surveillance commandées en série (650 pour un coût de 3,5 millions d’euros) alors que le petit peuple tente, tant bien que mal, de s’auto-fabriquer des pseudo-masques en papier-cul. Risible, oui, mais modérément, même pour qui, confiné ou pas, garde le sens de l’humour… noir.

Il a bonne mine, le Jupiter, en sur-maquillé de la com’ quand l’heure est au coma, en premier de cordée sans autre corde que celle, imaginaire, que les colériques confinés du « nouveau monde » rêvent de lui passer au cou. Il a bonne mine dans son costard bleu police à nous la faire en curé après nous l’avoir jouée en chef de guerre. Le sabre en bois et le goupillon percé en un seul homme ! Et quel homme, ce petit homme si arrogant dans ses approximations, si vertical dans ses contorsions, que le poulailler qui l’entoure ne sait plus où donner de la tête pour « gérer » ses confuses intuitions de génial startupper. Il n’y avait qu’à écouter la conférence de presse sans presse du Premier dalmatien et de son sinistre de la Santé en berne : la cour va mal, si mal que Sibeth-tu-meurs ne moufte plus. Comme quoi, il n’y a pas que de mauvaises nouvelles au royaume d’Incompétence.

Donc, la mort nous gâche le printemps, et probablement davantage avec la constance qu’on lui connaît quand elle décide de s’entêter. Elle est là, la mort, qui rode en permanence. Elle est là, et il faut s’y faire. Y’en a pour un moment, camarades, car, hors l’intendance macronarde qui ne suit pas ou qui suit avec toujours trois coups de retard, Korona a le chic pour mettre cul par-dessus tête tout ce qui faisait que, malgré le Sida qui a sabré toute une génération qui pensait qu’on ne pouvait pas mourir d’aimer, malgré son souvenir, si présent, la mort avait bien été chassée de nos imaginaires collectifs. Elle restait une affaire privée. La mort de masse, c’était toujours ailleurs qu’on la voyait. On en tirait même une certaine crânerie. Pour eux, pas pour nous ! Le sanglot de l’homme occidental pouvait compatir, mais sans risque. Sa Science, sa Sécurité sociale, son Service public, ses Hôpitaux, son Personnel, tout contribuait à le rassurer. Au point que l’idée que sa « civilisation » pouvait être périssable lui était sortie de l’esprit. On ne dira pas, comme d’autres, que Korona aurait eu cet avantage de remettre les pendules à l’heure en démontrant, A + B, que l’illusion était illusoire, mais le fait est que, bon gré mal gré, la Mort est redevenue sujet collectif de préoccupation : la mort par décimation dans ces structures marchandes de non-vie que sont les EHPAD ; la mort par manque de tuyauterie dans des hôpitaux laminés par trente ans d’économies budgétaires managées ; la mort par piqûres létales administrées à domicile à des patients que personne ne peut prendre parce que tout est plein ; la mort sans plainte des SDF, des migrants sans couverture sociale aucune, abandonnés, comme des déchets à peine humains, à leur si triste sort. Oui, ça pue la mort partout, et c’était si peu prévu, surtout par l’Expertise, qu’il faut du temps, non pas pour s’y faire, mais pour l’admettre.

Et puis il y a l’autre mort, celle qui attend son heure mais qui, déjà, nous déshumanise à petites doses en nous transformant en citoyens délateurs, en merdeux petits auxiliaires de l’État policier qui compte bien sur notre collaboration pour parfaire ses ratonnades et son traçage des populations. Regarder BFM, CNews, LCI et consorts, c’est s’abandonner au désastre infini de cette mort hypnotique, mais c’est aussi collaborer à se défaire de tout ce qui fait l’humaine condition de nos existences confinées : la capacité de maintenir vivante nos solidarités détruites, le refus de nous soumettre aux injonctions de la machine à décerveler, la nécessité de comprendre ce qui déjà se joue dans l’entêtement qu’elle met à nous convaincre que notre seul avenir serait de revenir à cette normalité qui nous a conduits où nous en sommes. Notre humaine condition tient, désormais, à nos capacités – multiples et conjugables – de faire sécession d’avec ce monde de l’inhumaine condition. Car ce serait démériter et mourir de honte que de se rallier à l’idée funeste que ce Système-Monde pourrait continuer à décider de nos vies au nom de ses profits.

Et c’est bien là que tout se joue : leur monde contre le nôtre. Il ne faut pas être particulièrement sagace pour comprendre que, derrière le sermon de Jupiter et les déclarations adjacentes de ses ministres, ce qui comptait, ce n’était pas la santé publique, mais la remise au travail des confinés – et d’abord des parents d’élèves qui, par nécessité, le sont pour garder leurs mômes. En cela, nos maîtres ne sont pas différents des autres. Ils détestent l’oisiveté, surtout quand ils la supposent. Leur différence, c’est de s’être trompés sur à peu près tout et de persister à penser qu’ils pourraient convaincre de leur efficience. Ça doit être dans leur nature. Il n’y a pires crétins que ceux qui se voient intelligents. C’est ainsi qu’il faudra se souvenir, comme nouveau cas d’école, de l’inconcevable indécence dont ont fait preuve les Tartuffe et les Diafoirus de l’expertise télévisuelle mainstream au soir même et au lendemain de la solennité du docteur Macron-Follamour. On les a vus, les Elkrief, les Cabana, les Apolline de…, les Prout – pardon, les Praud – se vautrer dans la fange superlative ou roter par avance contre ceux qui oseraient, profs et parents d’abord, contrecarrer, par chocotte, les grands desseins déconfinants du roitelet de la Lanterne. On a beau être habitué ; le tir groupé impressionnait. Mais, plus encore, il en disait tant et tant sur ce monde supposément indépassable qui leur comprime les neurones que, d’un coup, ce monde, leur monde, celui de la bouffonne Macronie et du Capital exigeant sauvetage pour ne pas couler, devenait si intensément détestable que son naufrage faisait nécessité d’évidence pour quiconque en subit les méfaits accumulés.

Car il y a mort et mort… En les voyant pontifier, improviser, faire allégeance, éructer, ces pitres à la sinistre figure, il était parfaitement légitime, tant la coupe est pleine, de se repasser le film à l’envers et de penser à ceux qui, aujourd’hui morts pour de vrai, l’auraient, par indiscipline, bien cherché, comme le suggéra, avant de se reprendre, le Casquetté de préfecture, ce Lallement qui vaut deux Papon – ce qui n’est pas peu dire. L’État d’urgence, c’est eux, ceux pour qui une vie ne vaut que comme variable d’ajustement. Quand l’urgence exige qu’on ne laisse pas s’engorger un système sanitaire durablement déglingué par ceux-là mêmes qui sont aux manettes et qui poursuivent en les aggravant les politiques de leurs prédécesseurs, le confinement s’impose pour éviter le risque de collapsus. Quand, sur la base de chiffres probablement manipulés, l’objectif serait supposément atteint, l’urgence s’inverse : c’est l’Économie qu’il faut sauver au plus vite, quitte à provoquer une nouvelle expansion du virus. Dans un cas comme dans l’autre, la mort ne compte, dans les calculs de l’État, que comme hypothèse, contrariante ou « gérable », dans la marche des affaires. Ce n’est pas la résistance humaniste de La Peste qui inspire Jupiterminator, mais le relativisme moral de L’Homme sans qualités en son royaume de « Cacanie ». Chez lui tout se vaut qui lui permette de jouer les rôles qu’il décide de tenir, même si tous sonnent faux. Car le petit homme, que le théâtre a conduit à la banque et la banque à la présidence, est incapable de la moindre empathie humaine. Il est ce qu’il est, un pantin que l’histoire, celle dont il ignore tous les ressorts, renverra tôt ou tard à son néant.

Au tableau statistique des rares « succès » de la Macronie, on pourra désormais ajouter aux amendes de Castaner-l’Éborgneur – qui tombent comme à Gravelotte, surtout en Seine-Saint-Denis – un chiffre étrange. Il émane d’une apparemment sérieuse institution sanitaire : l’École des hautes études en santé publique (EHESP), sise à Rennes. Dans un rapport publié en anglais et intitulé « Impact d’un mois de confinement sur le poids de l’épidémie en France », on apprend que le premier mois de confinement aurait permis d’éviter 61 739 morts à l’hôpital. On pourrait chipoter sur la diabolique précision d’un chiffre qui comptabilise des morts non morts, mais ce serait faire preuve d’une inaptitude aux subtilités du comptage prospectif. Ce qu’il faut, en revanche, retenir, c’est que, si le confinement a bien eu ce spectaculaire effet sur un mois, les hésitations de la macronarde expertise à le mettre en place peuvent, a posteriori, être jugées criminelles. Car, là, les morts sont réellement morts, et par fournées entières. De la même façon, on pourrait se demander si le déconfinement prévu, en principe et sans que personne n’en connaisse encore les modalités, le 11 mai – jour de la sainte Stella (les Belges doivent bien rire !) – ne répond pas, a priori cette fois, aux mêmes improvisations criminelles de la même macronarde expertise. La question reste en suspens jusqu’au prochain rapport de l’EHESP, dont on souhaiterait, pour le coup, qu’il soit également publié en VF à l’usage du petit peuple.

La vie comme elle trépasse, donc… Un ami m’écrit ce jour depuis son confinement gardois. Il a visiblement le moral dans les chaussettes ; c’est vrai qu’il est assez naturellement porté au pessimisme. Je le cite : « Le refoulement de l’idée de la mort paraissait bien consolidé dans nos sociétés “modernes”. Effacée par le culte du bien-être et par le mythe du progrès, la mort était comme qui dirait honteuse, et la maladie parfois, et de plus en plus, ressentie comme une punition (méritée ?). Dans cette configuration, la mort était considérée comme l’échec de la médecine. Et la voilà, la mort, qui s’invite en masse au festin de la vie. La maladie déborde de partout. » Par la suite, l’ami cite Siegfried Kracauer (1889-1966), et notamment Les Employés, son chef-d’œuvre rédigé en 1929 à Berlin où il s’attache à portraiturer cette classe à laquelle, aujourd’hui, chacun est sommé de s’identifier, cette classe, nous dit Kracauer qui « se distingue du prolétariat par le fait qu’elle se trouve spirituellement sans abri ». Et l’ami de conclure : « Le besoin de combler ce manque est un magnifique terrain de chasse pour tous ceux qui font commerce de l’espérance narcissique. Mais l’ombre de la mort plane sur cette humanité recroquevillée sur la démonstration de sa bonne santé. Le petit commerce de ses recettes et les manifestations ostentatoires du bien-être que l’on éprouve en communion se fait dans le respect des normes qu’elle impose implicitement. » Il y aurait à dire, l’ami… Walter Benjamin, après Pierre Naville, était de ceux qui pensaient qu’il fallait « organiser le pessimisme ». C’est une bonne méthode pour désespérer, mais sans jamais oblitérer la perspective historique, ce que présumait par ailleurs ce magnifique graffiti, vu sur un mur parisien de l’année dernière et déjà cité ici : « Abhorrer l’optimisme, déborder d’enthousiasme ! » Car les temps sont vraiment trop durs pour s’offrir le luxe de désespérer.

Au fond, si la déclaration qui suit est avérée, et tout porte à croire qu’elle n’est pas une de ces fake news qui saturent la Toile, c’est le patronat suisse – où sa fraction la plus mortifère – qui, ces jours-ci, nous donne toutes les raisons d’ « organiser notre pessimisme ». Dans une note du « service d’information » du Centre patronal helvétique [2], on peut en effet lire ceci : « Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… Cette perception romantique est trompeuse, car le ralentisse¬ment de la vie sociale et économique est en réalité très pénible pour d’innombrables habi¬tants qui n’ont aucune envie de subir plus longtemps cette expérience forcée de décroissance. » Tout y est dit de la folie destructrice de ce Système-Monde qui parie ad libitum sur la circulation infinie des marchandises, des bagnoles, des avions, des nuisances de toute sorte. Tout y est craint de même de ce qui pourrait entraver, même à la marge, le mouvement illimité du capital par un retour à la « vie simple », c’est-à-dire désencombré du fétichisme, du narcissisme et de l’aliénation. On accordera à ces Helvètes patronaux l’avantage de faire simple et clair dans l’expression du malaise qui les anime jusqu’à la terreur de voir leur putain de monde s’effondrer de l’intérieur. Rien à voir avec l’empâtement lexical du très français Geoffroy Roux de Bézieux – mais quel nom, bordel ! – qui dissimule à peine la sienne – de terreur – derrière ses circonvolutions.

L’hypothèse est en effet recevable d’une sorte d’accoutumance, non pas au confinement, mais à ce qu’il a peut-être modifié en mieux dans la perception d’un monde déshumanisé et que l’actuelle crise sanitaire révèle pour ce qu’il est. Comme elle éclaire ses carences, ses mensonges, ses prétentions, ses turpitudes, ses désirs inavoués mais perceptibles de le rendre chaque fois plus mécanique, chaque fois plus policier, chaque fois moins humain.

« Organiser le pessimisme », c’est garder les yeux ouverts sur l’horreur de ce monde, mais c’est aussi rendre crédible l’hypothèse que cette vie comme elle trépasse sous nos yeux signe peut-être, sûrement, potentiellement, heureusement, un moment de rupture historique dans le consensus de la servitude marchande qui le cimente encore. Notre espoir, le seul qui nous lève jusqu’à l’enthousiasme, c’est d’élargir partout les brèches du dissensus.

Freddy GOMEZ

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