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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Thèses sur le mouvement en cours
Article mis en ligne le 20 janvier 2020

par F.G.

■ Posté sur le site « Rouen dans la rue », le texte que nous reprenons ici – publié le 14 janvier dernier sous le titre « Il faut durcir le mouvement. » Réflexions sur la séquence de grève actuelle – émane de « grévistes non encartés de Caen ». Indépendamment du jugement que pourront susciter certaines de ses assertions, ce texte énonce, nous semble-t-il, quelques vérités d’évidence sur l’esprit du mouvement en cours, les potentialités qu’il recèle et les ruptures qu’il induit. Car son devenir, comme celui des Gilets jaunes l’a prouvé, réside dans ses capacités à faire désormais corps comme résistance durable, inventive, éclatée et insaisissable au monde tel qu’il va et tel qu’il faut le détruire.– À contretemps.


Le mouvement est à présent plus long que celui de 1995. Mais l’histoire ne se répète pas. Les temps ont changé et les comparaisons avec 1995 sont absurdes. Cette grève qui se mène depuis le 5 décembre ne s’inscrit pas dans les pas de son aînée de vingt-cinq ans, mais dans un cycle ouvert depuis le printemps 2016. Depuis 1995, le poids du monde syndical n’a plus rien à voir, celui de la social-démocratie non plus, et la précarisation du contrat de travail est maintenant le régime ordinaire du salariat. Dans ces conditions, la grève qui se joue n’a plus pour ambition de sauvegarder des droits arrachés au capital par la menace des armes au sortir de la Seconde Guerre mondiale ; elle n’a pas non plus simplement l’ambition de relever la tête qu’on ne cesse de nous maintenir sous l’eau depuis vingt ans : elle est un moment de la reconstitution d’une force de reconquête…

En 2016, les directions syndicales et leurs organisations des petits tours en ville une fois par mois ont été mises à l’amende par la foule hétéroclite qui composait les « cortèges de tête ». Espace festif et véritablement offensif, le cortège de tête ne reprenait pas à tue-tête « Ou alors ça va péter », il en avait la pratique. De manifs sauvages en débordements de parcours, ce qui a explosé c’est le consensus de la défaite : « Nous ne perdrons plus sans nous battre. » Depuis le 17 novembre 2018, le mouvement social s’est totalement affranchi des logiques du mouvement social de ces trente dernières années. La « journée d’action » ? Fin de la blague… Le mouvement ne peut plus se permettre de croire que la menace est un préalable à la négociation ; s’il devait y avoir négociation, elle ne pourrait qu’être la supplication de nos adversaires. Et ce, non parce que nous sommes tout-puissants, mais parce qu’ils ne considéreront notre puissance que lorsque son contrôle leur échappera.

Comment comprendre autrement le crachat que le gouvernement lance actuellement sur la CFDT. Quand le servile Laurent Berger se croit fort de sa « crédibilité au compromis », de son « sens de la responsabilité », ces mots-là ne servent que le pouvoir, et ce dernier n’a plus besoin de chien comme porte-voix. Séparé radicalement de ceux qu’il prétend gouverner, le pouvoir ne s’adresse plus à nous, il nous ordonne, il nous commande, il nous nie en tant qu’égaux. Le pouvoir capitaliste apparaît nu dans sa certitude : on suit ou on plie. « Vous n’obtiendrez rien », déclarait Aurore Bergé, porte-parole de LREM en face d’un représentant syndical CGT. Personne n’obtiendra rien, il nous faudra tout arracher.

Le mouvement est fort de cinq semaines de grève reconductibles en certains endroits. Du jamais vu depuis des lustres. Les lustres, c’est en ces termes qu’on parle des jours des conquêtes sociales… « Nous nous battons pour garder ce que nos anciens ont gagné », entend-on parfois. Mais nous sommes les anciens de demain. Il nous faut aujourd’hui nous battre, au sens littéral, comme aucun mouvement n’a eu besoin de le faire ces presque cent dernières années. L’État social, organisation de la misère, a su créer une classe moyenne suffisamment large pour que la paix sociale puisse sembler éternelle à une large part de la population. Mais les détenteurs du capital ne vivent pas de statu quo, leur vie ne se paye que d’une aggravation de notre misère. Si nous relâchons la peur que nous leur inspirons, ils plantent leurs crocs plus profondément dans notre cou. Alors, depuis quarante ans qu’à disparu la crainte d’un mouvement révolutionnaire, nous naviguons de défaite en défaite.

Les conquêtes à venir ne seront pas le fait de gros culs pleins de petits fours posés sur des chaises aux ministères. La grève retrouve aujourd’hui son sens plein. On bloque le sens établi et on reconstruit un sens possible. On a donc son avenir entre ses mains. On crée une communauté de lutte qui se fait véritable amitié et qui vaut plus que tous les spectacles dont on nous abreuve à longueur d’Hanouna. Ce qu’on crée, c’est la vie ensemble. Alors plus la grève dure et plus c’est la vie sociale entière qu’on veut changer et plus seulement une histoire de retraite. L’énoncé de cette révolte ne se contient plus. Les « parcours » organisés par la préfecture ne sont plus ressentis que comme une cage, la police est l’objet d’une détestation généralisée, d’une haine même, la justice s’est flétrie et il ne reste que les plus niais pour se croire encore dans un État de droit. L’IGPN est devenue une farce commune et les médias ne peuvent plus se déplacer en manif sans service d’ordre.

L’état de fait nous indique ce que nous n’osons pas encore nous avouer tous ensemble : les combats à venir seront sanglants. Celles et ceux qui croient au compromis, à la négociation, à l’importance d’une manifestation mesurée et pacifiée sont les agents conscients ou non du parti de l’ordre. Ce monde est mort il y a longtemps, la guerre qui nous est faite est à présent assumée et visible pour tous. C’est à ce titre qu’il nous faut analyser le mouvement en cours et penser les prochains.

Thèse 1 : la grève ne sera pas le fait d’une majorité

Les différents partis au pouvoir se sont bien assuré, par la précarité qu’ils instaurent et par l’éclatement de la communauté au travail, que la grève soit un outil trop risqué pour les travailleurs. Elle ne sera massive que dans une situation qui est déjà insurrectionnelle. Seuls certains secteurs peuvent encore se permettre d’être massivement en grève et d’opérer une gêne conséquente pour la production et circulation des marchandises. La grève peut donc être appuyée d’au moins deux façons. D’abord par un soutien financier et moral aux grévistes : caisse de grève qu’il nous faut maintenir et grossir en dehors des temps de mobilisation, organisation de fêtes, d’animations, distributions de bouffe ; bref : faire vivre la grève comme un temps désirable de la communauté en lutte. Ensuite il nous faut soutenir effectivement la grève par une attaque sur les marchandises, sabotage des engins de chantiers puisque le bâtiment ne peut participer à la grève, sabotage des lignes de chemins de fer quand les grévistes viennent à y manquer, destruction des radars, des antennes relais, blocage des flux, bref tout ce que notre imagination et nos connaissances sauront nous indiquer. Construire ces luttes, ces débordements du « jeu » institutionnel qu’incarnent encore celles et ceux qui croient ou veulent faire croire à la légitimité de nos instances de représentation impose une composition avec les forces qui s’émancipent de ce « jeu ». Le seul socle dont on doive exiger qu’il constitue une politique commune préalable à l’entente dans cette composition réside en ceci : concéder la légitimité de ceux qui luttent à déterminer les conditions de la lutte. Gardons ce qui fit la force des Gilets jaunes : refuser les représentants, ne pas remettre l’action au lendemain et nous faire confiance.

Thèse 2 : la lutte sera violente

Dans les corps et dans les esprits il faut nous préparer. Il nous faut nous prémunir de la police, c’est-à-dire du maintien de l’ordre économique par la violence. C’est à notre esclavage que veillent les milices. Toute manifestation doit œuvrer à son propre débordement ; sans cela elles ne seront que des simulacres de contestation, et même à être des millions dans la rue nous ne signerons que notre échec (en 2003, des millions de personnes descendent plusieurs fois dans les rues contre le projet de loi sur les retraites… et le mouvement échoue). Pour ce faire nous devons nous doter de matériel de défense et en diffuser la pratique : masques contre les gaz, casques contre les coups, bâtons pour effrayer, gants et foulards pour protéger son identité, banderoles renforcées contre les grenades et les charges. C’est parce que nous saurons rester solidaires et présents lors des attaques que nous briserons les lignes de flics. Nous ne devons pas fuir la rue, mais l’occuper et la tenir. Mais c’est surtout la dissémination des divisions du maintien de l’ordre qui assureront la possibilité de sa mise en échec. Les manifestations des villes de provinces ont une responsabilité historique, elles doivent viser le débordement, elles doivent imposer que leur préfecture supplie des renforts pour garantir l’ordre. Lorsqu’à Caen une soixantaine de manifestants tous les matins à 5 h suffisent pour pouvoir bloquer des axes de l’économie sans que la police ne puisse intervenir par défaut de violence ou d’effectif, alors la stratégie du pouvoir est mise en échec. C’est bien parce que des villes de province et la capitale se sont soulevées matériellement contre l’État que Macron, les jours qui ont suivis le 1er décembre 2018, s’est trouvé à se chier dessus et les patrons à supplier une hausse du SMIC. Si la police est « partout » c’est une bonne nouvelle, car elle ne sera alors plus nulle part en nombre suffisant. La logique ultra-répressive de l’État doit être mise en échec ; il en va pour nous de la simple possibilité d’énoncer une opposition contre ceux qui nous gouvernent. La peur doit changer de camp, police et justice ne sont pas ce qui est entre le pouvoir et nous ; ils sont le pouvoir contre nous. Ils doivent tomber aussi.

Thèse 3 : nous devons avoir confiance et être offensifs

À mesure que le mouvement s’étend chacun constate que toute l’organisation sociale tient par les mains de celles et ceux qui travaillent et par la confiance que nous mettons dans l’ordre économique. Renverser ce système ne fera pas disparaître nos savoir-faire, et nous savons faire tourner une vie sociale. Évidement que nous ne nous contenterons pas de réclamer une meilleure retraite ! Cette victoire ne réglerait pas les violences policières, l’impunité de nos dirigeants, le prix de l’essence ou la bouffe de merde qui est produite pour nous filer des cancers. Et si la retraite est bonne mais le monde en feu ou irradié pour toujours, ça nous fera une belle jambe ! Notre victoire ne peut être que totale. Nous n’avons rien à réclamer à nos dirigeants, ni rien à revendiquer, nous allons imposer ce qui est la vie désirable. Au fond, que le gouvernement cède ou pas, qu’il aille jusqu’à la démission ou qu’il nous plie comme Thatcher l’a fait aux mineurs au début des années 1980, nous avons déjà acquis une victoire essentielle : la démocratie représentative est une farce qui se paye de notre misère, et cela apparaît clairement. Nous ne devons plus rien céder en légitimité, on ne demande pas à l’État comment s’opposer à lui, ou ce qu’on a le droit de faire, on ne se demande pas si notre action est légale ou si elle est raisonnable, si elle nous ferait « bien voir ». Celles et ceux qui ne « voient pas » que nous sommes légitimes n’ont rien à nous apprendre. C’est nous-mêmes que nous respecterons parce que la lutte que nous menons engage notre vie toute entière. Comment le gouvernement peut-il croire qu’on accepterait que la réforme s’applique « seulement » à nos enfants et pas à nous comme le désire la CFDT ? Il faut avoir un bilan comptable à la place du cœur pour vivre en ne pensant qu’à soi. Parce que le sort de ceux qu’on aime nous importe, nous détruirons ce monde. Nous ne voulons pas de retour à la normale car la normalité c’est notre esclavage.

Thèse 4 : la lutte est une joie

Si ça pique les yeux de se lever pour trouver les piquets à 5 h du mat, on sait tout autant la chaleur qu’on y trouve. La joie qui était celle des Gilets jaunes autour des ronds-points, des ouvriers dans les usines occupées, des étudiants dans les facs… La vie dans la lutte est riche de milles rencontres, de milles bousculements, et s’il peut nous paraître désirable de passer les réveillons auprès des grévistes c’est qu’on y trouve là une famille bien plus serrée que celle des engueulades annuelles. On connaît la déprime qui nous touche à la fin d’un mouvement, parce que nous avons touché du doigt ce moment plus authentique dans nos relations où nos journées sont ce que nous en faisons et ne sont plus cadenassées dans un « emploi du temps ». Les amitiés et les amours se créent, se développent car c’est tout le sens qu’on donne à la vie ensemble qui se remet en jeu. La joie de décider ensemble, de voir notre action être efficace, de se sentir peser, de se trouver des pensées communes avec celles et ceux qui nous entourent. Bien sûr que la lutte pèse par les pertes de salaire et les risques pris dans nos chairs en manifestation, mais si nous nous y engageons si fort c’est que la joie qu’on y trouve est terriblement belle. La joie de la rébellion, l’ivresse de la solidarité. Parce qu’on s’y affirme, qu’on s’y sent vivre ! Alors il nous faut nous défaire de toutes les structures, tous les individus qui n’existent que pour décider à notre place, pour nous séparer de nos joies et de nos vies. Chaque instant arraché par la lutte au sort qui nous est fait est en soi une libération qui en vaut la peine. Cette lutte ne peut pas être perdue car elle nous a réveillés à nous-mêmes.

Thèse 5 : la lutte est une conquête

D’abord une conquête de la base, la gilet-jaunisation du mouvement social n’est pas prête de s’arrêter. Les appareils tremblent et les stratégies des directions syndicales ont explosé en plein vol. Ce sont les grévistes qui déterminent les conditions de la grève, et ça faisait longtemps qu’ils avaient perdu cette maîtrise. L’UNSA s’en souviendra longtemps, et la CFDT cheminots n’a pas osé lui embrayer le pas en appelant à la trêve. Tous les matins avant l’aube, des dizaines de personnes se retrouvent pour bloquer, se causent, se créent des amitiés, éprouvent leur force et voilà que, dans de nombreuses villes, des noyaux de dizaines, voire de centaines de personnes, sont contaminés par l’idée de leur légitimité à décider. C’est alors une conquête sur nos droits qui s’annonce, parce que, au point où en sont les fiches de paye de certains, c’est pas un mois de plus de grève qui va changer la donne : foutu pour foutu autant qu’on en sorte grandi ! Alors quoi ? Quand ce projet sera retiré et que se négocieront dans les boîtes les protocoles de sortie de crise, faudra pas se gêner pour réclamer le paiement des jours de grève ! Et faudrait pas se gêner non plus pour réclamer une hausse des salaires, et une réduction du temps de travail, et une meilleure retraite ! Bref tout ce que les syndicats se verront offrir pour acheter la paix sociale d’une base qui peut se prendre à rêver de faire tomber les palais d’hiver. Nous ne devons rien réclamer, nous obtiendrons tout ! S’il n’y a rien à négocier c’est qu’il faut renverser la table. Ce sont deux logiques qui s’affrontent, celle où la vie se tient dans un livre de comptes et celle où la vie ne se mesure pas.

Des grévistes non encartés de Caen, le 14 janvier 2020.

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