Le travail de la main à plume

À contretemps, n° 14-15, décembre 2003
lundi 13 mars 2006
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« La main à plume vaut la main à charrue... »

(Arthur Rimbaud)

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Il faut en toutes choses savoir de quoi l’on parle et, par force, préciser : il y a maldonne à faire de Georges Navel un « écrivain prolétarien ». Non que l’étiquette soit infamante, plutôt le contraire, mais, dans son cas, elle ne réduit pas seulement la portée de son œuvre, elle en nie, surtout, la parfaite singularité. Ici ou là, pourtant, certains de ses analystes, et particulièrement ceux qui se sentent en communauté d’idée avec lui, ont été tentés de le ranger, à la meilleure place il est vrai, dans cette approximative catégorie de la littérature prolétarienne. Un peu par commodité, un peu par intérêt. En oubliant le clair avertissement que Navel lui-même adressa à la postérité : « Je ne me sens pas plus ouvrier que Paul Valéry. »

« Se maintenir comme individu »

Si Navel n’est pas un « écrivain prolétarien », c’est d’abord parce qu’il ne cherche pas uniquement à témoigner de la condition prolétarienne, qu’il fuit à tout prix le pathos et le misérabilisme, qu’il exerce sa lucidité – et avec quelle acuité ! – en premier lieu sur ceux de sa classe, qu’il déteste le manichéisme militant et qu’il n’hésite même pas, au risque de déplaire, à décrire ici ou là quelques patrons humains. S’en tenir, donc, à cette appellation d’ « écrivain prolétarien » serait passer à côté de l’essentiel : Navel est un prolétaire qui écrit parce qu’il se sent un être à part et qu’il se sait, comme être à part, non réductible à sa condition de prolétaire. Cette étrange activité à laquelle il se livre – ce travail de la main à plume – n’a finalement qu’un but à ses yeux, comme il s’en ouvre à Bernard Groethuysen dans Sable et Limon  : « se maintenir comme individu ». Comme individu, et non comme prolétaire.

Drôle de prolétaire, d’ailleurs, que ce Navel qui passe le plus clair de son temps à fuir l’ennui « des tâches qui assurent la croûte » ou celui des « journées mortes » et à s’inventer des méthodes de survie pour se libérer de la « crasse sociale », de la « vie stagnante » ou de la « tristesse ouvrière ». Drôle de prolétaire que ce trimardeur qui chemine de place en place pour ne s’en faire aucune et demeurer, avant tout, un éternel en-dehors de la contrainte salariée. Chez lui, pas de sanctification du travail, mais plutôt une critique en actes de « cette vie pour rien et sans floraison » que le travail implique et où il dit se sentir « assez cadavre ». Pour Navel, le travail, on s’y refuse ou on en crève. Entendons-nous bien, c’est le travail industriel que refuse Navel, celui de l’usine-bagne, qui mutile autant les esprits que les corps et fait de l’ouvrier un « engrenage » de la grande machine, un absent de lui-même, un pue-la-sueur du capital. Rien à dire de ce monde-là hormis qu’il est la mort lente et que ceux qui s’y conforment sont des esclaves. Rien à faire dans ce monde-là sauf à s’y résigner.

Ce malentendu, il faut sans doute en chercher la cause dans son œuvre. Auteur d’un seul livre sans cesse remis sur l’ouvrage – Chacun son royaume, Parcours et Passage n’étant finalement que d’admirables variations de Travaux, son premier livre –, Navel, écrivain de la « vie ordinaire », inscrivit avec constance ses pas dans ceux de sa classe – dont il s’affirmait « moralement » solidaire. Mais, au-delà de cette belle fidélité, ce « Navel, du Syndicat des terrassiers » – comme il l’écrivit à un juré du Goncourt – était d’abord un insoumis définitif, un réfractaire à tout enfermement, un franc-tireur de l’écriture.

Le prolétaire qui écrit est confronté à deux écueils : ou il témoigne ou il imite les littérateurs bourgeois. Imiter, c’est se nier comme être à part. Témoigner, et ne faire que cela, c’est aussi se nier, et doublement, comme être à part et comme écrivain. Témoigner pour les siens, au nom de sa classe, en prolétaire conscient, c’est finalement accepter de réduire son univers à cette unique place, très bien admise au demeurant par les gendelettres aussi sûrs de leur « bavardage supérieur » que friands d’exotisme.

Pour Navel, la conscience de classe n’est pas le degré le plus élevé de la conscience, mais un passage obligé quand on est né prolétaire. À s’y tenir, cependant, on risque de s’enfermer dans une « prison de classe ». La perspective est autre, plus large : s’inventer une autre vie possible, où le travail des mains éveillerait la plus haute conscience de soi, où la division entre l’homme qui fait (la main à charrue) et l’homme qui pense (la main à plume) serait enfin abolie, où la révolte – nécessaire, même illusoirement – n’empêcherait pas une certaine forme d’ « accord au monde ».

Aucun homme digne de ce nom ne peut accepter sans révolte la condition de prolétaire et aucun prolétaire conscient ne saurait déserter sa condition sans trahir sa classe. C’est à travers ce double refus qu’on comprend la quête de l’humain, chez Navel, permanente, presque obsessionnelle. Pour lui, la vie consciente passe par l’invention d’un langage capable de rajeunir la vieille mémoire du médiocre, de la souffrance, de la fatigue, la vaste mémoire de l’oppression. Dès lors, c’est pour vivre qu’il écrit et c’est pour pouvoir écrire qu’il choisit, comme gagne-pain, les travaux les plus durs ou les plus précaires. Et en écrivant pour les sans-voix, Navel trouve la sienne propre.

« On a une voix, et on ne la force pas »

Écrire, pour Navel, c’est tendre « à communiquer dans une forme précise ce qui est confus », mais c’est d’abord trouver une écoute. Il ne s’en cache pas : « Ma communication la plus naturelle, c’est une lettre adressée à quelqu’un. » D’où l’importance, dans sa vie, de sa rencontre avec ce « bon dieu camarade » que fut Bernard Groethuysen – un « miracle », écrira Navel – et celle, dans son œuvre, de Sable et Limon, recueil de ses lettres à l’auteur des Origines de l’esprit bourgeois. Là, dans ce lieu d’échange entre deux hommes si culturellement et socialement différents, on assiste à la genèse de l’écrivain Navel, à ce va-et-vient de l’écriture entre exaltation et découragement, au travail qui la fonde, à l’accouchement d’une voix pour dire tout à la fois la « vie ordinaire », l’usine, l’amour, la pensée, la « révélation irradiante », à la naissance d’un style, net et sans emphase. Sable et Limon est un grand livre, dont la lecture devrait suffire à mettre à bas la légende du « Navel écrivain prolétarien » déjà évoquée, car ces lettres – qui n’étaient pas destinées à être publiées – révèlent d’abord une ambition humaine : « Écrire notre vie. En la circonstance c’est celle des prolétaires conscients, ça n’est pas tout à fait la vie des prolétaires, c’est celle de ceux qui touchent de plus près le changement social. C’est celle de vieux copains et de jeunes égarés. Égarés du point de vue strictement communiste. Nous nous perdons ; nous ne retrouvons jamais le chemin, sauf quelques-uns, moi peut-être, encore que pour moi le vrai chemin soit celui d’écrire nos égarements. Personnellement, je pataugerai encore longtemps, le doute fait partie de moi. Je ne pense pas logiquement, mais sensiblement, comme les femmes. » L’égarement, la perte et le doute, rien de plus éloigné en fin de compte de la littérature militante...

Mais il y a davantage. Si Navel a finalement préféré « remâcher de la vie vécue » tout en évitant de sombrer dans la « pesante littérature documentaire », c’est en guetteur qu’il l’a fait, en « voleur d’étincelles », pour reprendre l’expression de Tristan Corbière. Comme s’il avait toujours retenu de son expérience poétique des débuts cette idée si chère à André Breton du ré-enchantement du monde, seul remède contre l’ennui de vivre. Là encore, Sable et Limon nous en dit beaucoup sur la multitude de voix qui habitaient Navel. La singularité de sa quête multiple fut de les explorer toutes et de trouver la sienne propre au bout d’une patiente attente où alternèrent les « états poétiques » – illuminations imprévisibles et de courte durée – et les longues périodes arides éclairées du seul souvenir nostalgique de l’état d’éveil fugacement entrevu. Pour bouleversants que soient ces « attitudes mentales », ces « fulgurances », ces « rayonnements » vécus comme autant de folies soudaines ou d’extases mystiques – « Peut-être suis-je seulement “sonné” », écrira-t-il alors à Groethuysen –, le rationaliste Navel y résiste, et d’abord parce qu’il les redoute, parce qu’il ne parvient pas à les traduire en mots, en mots qui lui conviennent, s’entend. Cette expérience poétique – qu’il délaissera par méfiance de « l’artisterie » et par crainte de la « folie douce » – fut sans doute déterminante pour Navel. C’est à travers elle qu’il eut l’intuition d’un émerveillement possible devant la beauté du monde, le « bel entour ». C’est par elle qu’il saisit le fil qui relie à l’enfance et qu’il perçut que vivre pouvait devenir une « aventure », un moment d’unité entre l’esprit et le corps et, bientôt, une nostalgie. C’est grâce à elle qu’il élabora une technique d’écriture faite de travail, d’ « excitants légers », de lectures, de marches, de « songeries » et d’attentes. C’est enfin contre elle qu’il trouva sa voix, la seule possible, désormais, celle de Travaux, livre unique, qui le tirera définitivement du doute poétique et dont il ne se départira plus. « Il faut s’attacher à la justesse de la voix. On a une voix, et on ne la force pas. »

« Ma langue est pauvre ... »

Pour Navel, « tout ce qui est important sollicite une expression ». Sans elle, il ne peut y avoir de « vraie vie », de « bonne vie ». D’abord, il y a la pensée, qui est conscience du corps et de l’esprit, mais aussi travail de mémoire. Privé de cette faculté, on n’est, pour Navel, qu’un « gars en proie aux réalités », sans maîtrise sur rien, perdu. Mais penser, c’est laisser la réflexion se mouvoir et se déployer librement, en acceptant ses mouvements hésitants, sa fluidité. Pour la retenir, cette pensée, il faut la parole, l’expression, l’écriture. Ingrate et douloureuse écriture puisqu’elle suppose que la main à plume soit capable non seulement d’exprimer la pensée, mais aussi « d’évoquer, de contempler, de mirer, de transformer ou de caricaturer la vie dans son ensemble ». L’écriture est une porte ouvrant sur l’existence. À condition de s’en tenir à sa propre voix, car la pensée juste ne se lit nulle part ailleurs que dans le mouvement régulier de la phrase, dans son balancement, dans sa clarté, quand elle a levé l’obstacle du mot et trouvé langue à sa mesure, une langue qu’on s’invente à partir de ce qu’on a. « Ma langue est pauvre, écrira Navel, elle est celle de ma mère. » En ajoutant qu’il lui devait beaucoup : une forme de sensibilité, une constante inspiration, un ton, un style.

Devant la page blanche, Navel procède toujours de la même façon : la composition du tableau – il était également peintre – naît de l’articulation de récits fixant divers moments significatifs de son existence. Travaux inaugure la méthode. Parcours, Chacun son royaume et Passages n’y dérogeront pas. Navel refuse l’autobiographie, mais il traque le souvenir pour l’intégrer dans une « large esquisse qui ne s’encombre pas trop de la marche des faits et de leur chronologie ». Le matériau, le seul dont il se serve, c’est le souvenir, celui qui fait mémoire collective. Son écriture n’invente rien, elle sélectionne, elle compose, elle détache ou elle équilibre, et ce faisant elle restitue le souvenir et le déjà vécu, « ce qui est vrai » et « ce qui meurt », dans une langue « pauvre », naturelle, familière qu’aucun académisme ou raffinement bourgeois ne viennent corrompre. « Écrire, c’est seulement choisir, disait Navel, laisser une part importante dans le silence. » Écrire, c’est aussi travailler à s’inventer sa propre langue, celle qui ne démentira pas la sincérité du propos : dire « le désespoir de ce monde-là », et le dire sans ornement. Certains critiques ont parlé à propos de Navel – positivement, soulignons-le – d’écriture du ressassement.

Alors que son œuvre était à venir, Navel confia à Groethuysen : « Je cherche à éviter l’histoire... à écrire seulement un livre de récits séparés ». Il en écrira quatre. Quatre livres pour une seule narration, le récit d’une vie en marche. « Le roman, disait-il, doit être de grande classe pour être supportable. » Quant à la poésie, il en avait fait, pensait-il, le tour et retenu que le dépouillement qu’elle supposait impliquait « de vivre à l’état d’ombre, de refuser la conscience collective, c’est-à-dire l’ironie devant les activités émotives, de s’y laisser aller, de jouer au non-savoir ». D’elle, cependant, il retint qu’elle était « un contenu et non une forme » et c’est ainsi qu’il l’intégra à ses récits pour en faire des objets sans modèle où l’appréhension du vécu ouvre nécessairement sur la méditation poétique.

De l’attention

L’écriture, pour Navel, est une autre dimension de l’attention, un état de présence au monde, une vigilance. Écriture attentive où chaque mot compte pour restituer « ce qu’on a déjà senti, éprouvé et pensé ». Car il s’agit d’abord de cela : porter attention au souvenir du « temps perdu », élargir le présent par le « retour dans l’imagination de toute la durée écoulée ».

Navel s’est souvent vanté d’avoir trouvé la méthode pour réduire la distance entre soi et le monde. « La plus grande fatigue, c’est d’être absent, sans intérêt à ce qu’on fait. » Seule l’attention, disait-il, peut transformer la tâche en épreuve, et par là même donner conscience à la main qui opère. Le geste alors n’est plus machinal, mais pensé. Il est le prolongement de l’esprit qui habite le corps. La main devient vivante et l’expérience la plus banale pure métaphysique. Un chapitre de Travaux – « Solitude » – nous éclaire admirablement sur cette méthode de l’extrême attention, que Navel expérimenta d’abord sur les chantiers pour résister à l’ennui et à la dépossession de soi et qu’il assimila à l’ « intelligence ouvrière ». C’est une nuit de cafard que, pour tuer le temps, il se met à raccommoder un pantalon. Mais il le fait « avec tendresse », en reliant son geste à celui, ancestral, de sa mère, en dialoguant avec elle, « dans la rapidité du songe », réconcilié. Cet épisode aura sur Navel valeur de révélation : le geste attentif de la main peut aussi relier, par-delà le temps, à la vie passée. Dès lors, expliqua-t-il, c’est l’au-delà du geste qui rend la mémoire millénaire, qui unifie. Tout à sa découverte, il écrira à Groethuysen : « La vie n’est rien à l’homme qui se divise, il est seulement le reflet de ce qui se passe dans ses yeux, ses oreilles, semblable à tellement d’hommes et de bêtes que son image peut disparaître dès que l’illusion de vivre, d’avoir une personnalité distincte l’a quitté. » Cette règle de l’indivision, ce désir de maîtrise, cette quête d’un au-delà du souvenir fondent une écriture de l’expérience – du monde social et du monde sensible –, une écriture de l’attention, une écriture de la solitude, une écriture de l’âme – « un mot discrédité », disait Navel.

In fine ...

Nous sommes donc loin, on l’aura compris, des définitions réductrices de l’écrivain Navel car une vérité s’impose d’évidence : le concernant, et c’est heureux, aucune case ne convient vraiment. D’emblée pourtant, et très paresseusement, on en fait, au choix, un barde de la condition ouvrière, un contempteur de l’usine-bagne, un amoureux de la belle Nature, un maître ès révoltes ou un poète-philosophe vitaliste. C’est ainsi. La critique littéraire a ses tics. Elle encense ou elle défait, mais d’abord elle classe, au gré des certitudes d’une époque que la suivante balaie. À terme, c’est toujours l’oubli qui gagne. Navel connut ce sort-là : Travaux loupa de très peu le Goncourt et se vendit comme petits pains. Puis rien. Parcours, Chacun son royaume, Passages laissèrent la critique à peu près indifférente. Sable et Limon, un des plus beaux livres de la littérature contemporaine, toucha moins de 900 lecteurs en trente ans. Au dixième anniversaire de sa mort, aucune ligne n’est venue rappeler, dans une presse pourtant friande de célébration, le rare bonheur de lire Navel. La critique avait sans doute mieux à faire.

Lisez Navel, donc. L’invitation est fraternelle. Vous y trouverez, c’est sûr, une mémoire vivante des prolétaires. Vous y entendrez aussi les échos de la souffrance humaine, de la difficulté de vivre, de l’extrême solitude, de la belle hérésie et de l’indispensable mélancolie du temps perdu. Et vous y percevrez ce qui rend au fond la lecture de ses livres si féconde, la seule dimension que la plupart de ses analystes oublient le plus souvent de retenir : l’humour. Car si Navel trimballait une certaine « fringale de vrai » et quelques tentations panthéistes, il n’en fut jamais tout à fait dupe, jamais en tout cas au point de sombrer dans le sérieux. « Je serai toujours du côté des rieurs, et du côté où le rire reste permis ou seulement toléré. » Pour qui sait lire, ce sain précepte est au cœur de l’œuvre de Navel, irradiant, évident. Et si, sous sa plume, nombre de portraits ou de situations demeurent à jamais mémorables, c’est précisément pour cela. L’humour, pour Navel, c’est le pas de côté, le principe de fuite, la vie même, celle qu’aucune doctrine ne saurait emprisonner. Car, lecteur, il y a aussi du Calet chez Navel, un même goût pour l’humeur vagabonde. Et ce n’est pas un mince compliment, croyez-le bien.

Arlette GRUMO