Une aventure espagnole :
un entretien avec Georges Navel

À contretemps, n° 14-15, décembre 2003
samedi 11 mars 2006
par  .
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C’est grâce à l’ami Phil Casoar que nous avons la joie d’offrir à nos lecteurs cet entretien inédit avec Georges Navel. Réalisé à l’été 1984 en sa demeure de Meudon, il avait pour principal objet de recueillir le témoignage de Navel sur sa participation éclair à la révolution espagnole dans les rangs de la colonne Francisco Ascaso. En effet, parti rejoindre les combattants espagnols le 29 juillet 1936, Navel rentra en France un mois et demi plus tard, victime d’une insolation doublée d’une gastrite carabinée. Cette brève expérience, il l’avait racontée à sa manière – inimitable – dans un papier sobrement intitulé « Août 1936 en Espagne et publié dans les colonnes du numéro 583 (juin 1972) de La Révolution prolétarienne. Sans doute conscient que ses propos pourraient choquer certains panégyristes du « génie spontané des masses », il l’avait fait précéder de cet avertissement : « À propos de l’inorganisation militaire, le départ de cette colonne de la CNT résultait d’un effort hâtif, inattendu, improvisé de militants déjà absorbés par d’autres tâches civiles. Organiser ce départ était en somme un miracle d’organisation. »

Quelque dix ans plus tard, cet entretien permettait à Navel de revenir sur cet épisode espagnol en le situant dans son parcours. Les savoureuses remarques qu’il dispense sur ses compagnons d’anarchie lyonnais, sur sa drôle d’adhésion au « parti des vestes de cuir », sur la fête de Barcelone libérée, sur cette armée-bande livrée à elle-même pour le meilleur et pour le pire, sur l’anarchisme chapelle et sur son avenir incertain ont, indiscutablement, de la gueule et prouvent un certain toupet.

Mais, davantage, elles restituent ce Navel que nous aimons, celui qui pense par lui-même et qui assume ses propres errements. Il fut un temps où certains de ses propos eurent fâché les pontifes en anarchie. L’époque, heureusement, en est avare. C’est un des rares mérites que nous lui reconnaissons.

Un mot pour finir. Quiconque a écouté Navel se rendra immédiatement compte que la transcription présentée ici relève sans doute de la trahison. Le choix fut longuement pesé : respecter la forme de l’entretien au risque de rendre illisible le témoignage ou le « cuisiner » suffisamment au risque de trahir quelque peu son auteur. Nous avons choisi la seconde solution, et consciencieusement lesté ses propos de leurs hésitations et de leurs repentirs, cette marque de fabrique navélienne.

Nous ne pensons pas nous être trompés, mais nous devions en avertir nos lecteurs et ajouter, pour conclure, cette parole de Navel : « L’enregistrement vocal exige la même voie de transmission. Il se fait par rapport aux gens auxquels on parle. On voit leurs yeux, ils ont compris, on ne s’étend pas. »

En 1936, quand tu pars pour l’Espagne, tu passes par la filière anarchiste de Perpignan et tu te retrouves dans la colonne Ascaso. Pourtant, à cette époque, tu es encarté au PC...

Ça ne veut rien dire... J’avais été insoumis de 1927 à 1933. Insoumis sans ennui, car je vivais avec d’autres papiers. Il est difficile de rendre compte du climat de la crise des années 1930, des soupes populaires, de la menace de guerre. Moi, à ce moment-là, j’ai fait un peu ma révolution. Je me suis rapproché de la pensée marxiste. Disons que j’étais d’abord révolutionnaire avant d’être anar. Dans le Midi, les copains que je connaissais, c’était pas des gars du Libertaire, mais une poignée d’individualistes, de végétaliens, d’espérantistes, de bouddhistes ou d’amour-libristes. En tout cas, c’était sûrement pas des révolutionnaires.
Quand je me rapproche du parti, c’était pas le parti de maintenant, mais un parti d’action, dont j’ignorais tout. À vingt ans de différence, ma position était celle de Monatte. La révolution impliquait la prise du pouvoir, l’exercice révolutionnaire de l’autorité, ce qu’on appelait la dictature du prolétariat. À vrai dire, je me suis converti au parti au titre d’expérimentateur. J’y étais pour ne pas être seul dans la nature. Je n’étais ni stalinien ni trotskiste. En 1934, il y avait l’idée que la Russie, c’était le pays où la machine était au service de l’homme et où il n’y avait pas de chômage. Ça ne signifiait pas plus... Cronstadt, j’aurais pu connaître, mais je ne connaissais pas.

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