En témoignage

À contretemps, n° 14-15, décembre 2003
vendredi 10 mars 2006
par  .
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Claude Kottelanne est un homme du « chant intérieur », un poète. Son amitié avec Navel dura une trentaine d’années. Ils travaillèrent ensemble, comme correcteurs à L’Humanité, s’estimèrent, se fréquentèrent et s’écrivirent souvent – à l’ancienne, c’est-à-dire en prenant leur temps. À la mort de Navel, Claude Kottelanne publia deux textes dans Cantonade, bulletin du Syndicat des correcteurs. Le premier, écrit peu de temps après sa disparition, trace un beau portrait de Navel. Le second, datant de 1969, présente un projet qui occupa beaucoup C. Kottelanne à cette époque et qui avait les faveurs de Navel : réaliser un disque à partir de Travaux. Le projet avorta, les « animateurs culturels » de l’époque, ceux-là mêmes que la médiocrité accablante d’aujourd’hui revalorise au-delà du nécessaire, le jugeant « ni professionnel ni commercial ». L’autorisation de reprendre ces deux textes dans ce numéro fut facilement acquise, ce qui, à dire vrai, ne nous étonna pas.



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Une amitié


J’ai appris la disparition de Georges Navel par ma femme qui venait de recevoir le Bulletin des correcteurs. J’étais à la campagne. Son coup de téléphone m’annonçait la mort de Georges avec le moins de brutalité possible. C’est dur de perdre un ami de cette qualité. Il est des expressions banalisées qui retrouvent soudain leur origine viscérale. « La gorge serrée », par exemple. J’avais beaucoup de peine à articuler. J’ai raccroché très rapidement, repris mon souffle, maîtrisé mon émotion : j’avais perdu un guide, un maître peut-être (parmi quelques autres – les seuls que je respecte ; j’entends par-là ceux qui vous apprennent sans s’imposer, qui ont à la fois le goût du tangible et le sens du dérisoire, mais ne perdent pas l’équilibre). Georges m’avait appris l’attention. Je le vois encore, furieux d’avoir brisé un verre : « J’ai horreur d’être maladroit ! »

Depuis plus de vingt-cinq ans, nous correspondions assez régulièrement. Ses lettres sont un trésor d’humour, d’attention, de lucidité et... d’écriture. Je l’ai rencontré à L’Huma (mes premiers services de presse), mais j’avais lu Travaux bien sûr ! L’homme au quotidien, je l’ai surtout connu en mai 68. Chaque soir, je le ramenais chez lui, à Meudon. Je partageais son repas, ses souvenirs, ses indignations. Il était heureux, je crois, de la présence de cette oreille qui non seulement l’écoutait, mais surtout l’entendait. Un soir où j’étais particulièrement fatigué (au volant de ma petite cylindrée la traversée de Paris avait été particulièrement éprouvante), il se rendit compte qu’une certaine torpeur m’envahissait. En manière d’excuse et non sans humour, il m’invita à lire Rolland de Renéville (dont il m’offrit L’Expérience poétique). Il l’avait raccompagné lui aussi de la maison Gallimard à son pavillon de Meudon, dans « une grosse cylindrée », et lui avait dit en le quittant : « Navel, vous parlez comme un livre ! »

Un livre, ça se lit, se relit, on peut l’abandonner, rêver entre deux pages, le « livre Navel » était souvent difficile à supporter, oralement parlant s’entend (l’accouplement de ces trois mots me réjouit). Je me souviens d’un de nos rendez-vous au comptoir du Richelieu (je travaillais à L’Aurore, lui toujours à L’Huma), il me parlait de lettres qu’il avait écrites, des rencontres qu’il avait faites, de Claire (sa fille) qui prenait des cours de danse avec la femme de Céline, d’où Céline, etc., et puis, soudain, le voilà bredouillant, à la recherche du mot exact, précis, me disant, presque en colère : « Mais enfin, aide-moi ! » Impossible. Je ne pouvais pas écrire son livre. J’en étais navré, à la limite je me sentais coupable de n’avoir pu lui porter secours. J’ai éprouvé le même sentiment en voyant Modiano à la télé, un Modiano pathétique, visiblement ailleurs, à la recherche lui aussi d’un mot précis, censé définir une couleur, un son... les autres invités essayant maladroitement de le secourir, comprenant sa détresse. Ce soir-là Pivot, manifestement irrité, l’interrompit brutalement pour donner la parole à un imbécile qui n’avait rien à dire, mais qui le disait bien. Manque d’attention. Dictature de l’horloge.

Georges était parfois imprévisible, et la violence de ses réactions souvent démesurée face à des problèmes d’équipe somme toute assez futiles. Elle m’a surpris comme elle en a surpris beaucoup d’autres. Le cassetin ne fut que rarement affecté face à ses sautes d’humeur, à ce côté soupe au lait dont il était parfaitement conscient. Seul un correcteur itinérant, écrivain, journaliste aujourd’hui reconnu, devenu « Monsieur Test » d’un hebdo parisien, spécialisé dans les jeux-vacances qui vous font savoir vos qualités de dragueur, de baiseur ou de bricoleur, m’affirma, il y a près de trente ans : « Navel est un fou. » Pourquoi pas l’enfermer ? Passons.

C’est précisément d’être enfermé que Georges ne pouvait supporter. Travaux le souligne bien : « J’ai toujours détesté les lieux ou j’étais enfermé : école, usine, caserne. » (Je cite de mémoire.) Travaux, j’en avais enregistré de larges extraits dans les années 1970 ; Georges en était satisfait (parfois critique quant à mon accent picard qui le faisait sourire. Nous aurions aimé en faire un disque. Denise, sa compagne, songeait à des plages musicales (les Suites de Bach). J’avais écrit un texte qui aurait pu illustrer la pochette. Par l’intermédiaire d’Henri Gougaud, la bande magnétique fut envoyée à Hélène Martin. Réponse : « Ni professionnel ni commercial. » Je me dis aujourd’hui qu’on ne peut pas trouver plus parfaite définition de la poésie.

Dans ma dernière lettre, je faisais part à Georges de ma solitude que j’essayais de combler par des balades, pas très loin du Chemin des Dames, là où l’on marche sur les morts. Je lui rappelais aussi ce jour de cafard d’il y a presque trente ans, au cassetin de L’Huma, cafard qu’il avait deviné, mais j’étais resté silencieux quand, la main sur mon épaule, il m’avait dit : « Tu sais, je connais des solutions pour être heureux. »

Claude KOTTELANNE,
Maisons-Alfort, le 6 décembre 1993.



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Préface à « Travaux » pour un disque mort-né


Ce que la plupart des militants révolutionnaires attendent d’un livre ce sont les idées à débattre, à confronter en une sorte de critique dynamique qui les maintienne dans la perspective du combat, avec des raisons supplémentaires de lutter. Ceux-là, je le crains, et je l’ai souvent constaté, passeront à côté de Travaux, ne retiendront de ce récit que sa chaîne autobiographique, que son support temporel. L’« esprit géométrique » règne le plus souvent en maître dans les milieux révolutionnaires, et tout se passe comme si l’« esprit de finesse », dans sa vulnérabilité, dans son manque d’aplomb, conséquence de son irréductible fidélité au vivant, à l’inexprimable, incarnait comme la mauvaise conscience du simplificateur, du propagandiste, de l’orateur. Tout se passe comme si cette voix du sensible devait être nécessairement étouffée pour les besoins d’une cause qui ne saurait s’embarrasser de l’essentiel  : « La science – et Bakounine y inclut la sociologie – est aussi peu capable de saisir l’individualité d’un homme que celle d’un lapin. »

Mais, forte de son second souffle, toujours cette voix renaît, sollicite en nous certains échos oubliés. Ici, par livre interposé, elle nous fait rompre avec un certain cloisonnement de la pensée dont l’habitude, sans que nous en ayons même conscience, asphyxiait notre propre unité vivante. C’est dans ce climat de retrouvailles que se dessine la trame véritable de Travaux, dont le charme très viril nous est en ce sens du plus grand secours intérieur.

Pourtant ne vous y trompez pas, les raisons primordiales de se battre, et ce ne sont pas des raisons économiques, sont contenues dans le récit de ces travaux. Car un exploiteur ne se nourrit pas seulement du travail de celui qu’il exploite, il lui vole sa gaieté, son sourire, son besoin de rêver, sa santé, sa joie de respirer, de marcher, de vivre enfin. Le travailleur n’est pas délivré de l’usine en quittant ses bleus et ses outils : « Dehors l’usine me suivait. Elle m’était entrée dedans. Dans mes rêves, j’étais machine. Toute la Terre n’était qu’une immense usine. Je tournais avec un engrenage. » Écoutez Georges exprimer son cafard, vous dire la « tristesse ouvrière ». Il la dit avec une sorte de pudeur qui échappe naturellement à l’injure comme au slogan, mais jamais le dos courbé, toujours le front haut : « Il y a une tristesse ouvrière dont on ne guérit que par la participation politique. »

Aisance, simplicité, naturel sont les pouvoirs fascinants de cette écriture qui nous émeut ou nous émerveille, qu’elle nous confie le rien à vivre des jours de cafard, ou la joie miraculeusement retrouvée : « L’arbre, l’herbe, l’homme sont là, à mon regard, comme une bulle de savon fraîche au chalumeau d’une paille. »

L’écriture parfois, à vrai dire très rarement, est riche de ses seuls pouvoirs, elle vous porte alors au-devant d’un poète ; c’est ainsi qu’un lecteur attentif rencontre Georges Navel. Il s’agit bien d’intrigue, de personnages, voire de psychologie ! Quand la main à plume déplace instinctivement la rocaille des mots à la mesure exacte de sa joie, de sa douleur ou de sa révolte : sans excès ni emphase, Navel nous introduit en réalité.

C. K., novembre 1969.



Claude Kottelanne a publié

- Le Mauvais Sang, Les Poètes de la Tour, 1965.

- Le Chien de garde, Gaston Puel, 1966.

- Comment dire ce peu, La Fenêtre ardente, Gaston Puel, 1967.

- Ici et maintenant, Encres vives, 1971.

- Loquèle, Guy Chambelland, 1975.

- La Nuit au jour, L’Impatiente, 1994.

- L’Apprentissage de l’ombre, L’Impatiente, 1994.

- Comment dire ce peu, réédition augmentée, L’Arbre, 1995.

- Sous une ombrelle de paille, L’Impatiente, 1995.

- Aux yeux de qui ne sait pas, L’Arbre, 1997.

- Le Feu de l’origan, L’Arbre, 1997.

- Si j’avais oublié quelque chose, L’Arbre, 1999.