Chacun son royaume d’anarchie

À contretemps, n° 14-15, décembre 2003
dimanche 12 mars 2006
par  .
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« J’avais bien raison de plaindre le commun des mortels, les ouvriers sans foi et sans espoir, dans la brève et exaltante durée où j’ai été un jeune ouvrier anarchiste. »

Georges Navel, Sable et Limon.



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Le rapport de navel à l’anarchie est contradictoire : il en a parcouru tout le spectre – de l’anarcho-syndicalisme à l’individualisme, variantes comprises –, en est sorti, puis y est revenu, à sa façon, très singulière. Son œuvre est pleine de souvenirs du temps d’anarchie, égrainés tantôt sur le ton de la nostalgie, tantôt sur celui de l’humour, en positif et en négatif, sans tromperie, avec la suffisante distance pour la dégager de l’idée fixe et de la revendication doctrinale. Pour Navel, l’anarchie relève plutôt de la pensée courbe. Son principal avantage, c’est de maintenir en éveil l’esprit de celui qui s’en réclame et de lui conférer le sentiment d’être unique. Viatique philosophique, elle ne sert, in fine, à rien, sauf à inscrire le refus dans un questionnement permanent, éthique et esthétique, et, ce faisant, à le protéger comme exigence première, y compris contre les anarchistes, que Navel irrita souvent.

Rencontre avec des hommes de qualité

C’est en prolétaire – « le sang de la famille était du sang d’usine » – que Navel entre en anarchie. Par la grande porte, celle du syndicat. L’Union des syndicats du Rhône, confédérée à la CGT, garde l’esprit des fondateurs, syndicaliste révolutionnaire et libertaire. La guerre touche à sa fin. La révolution a embrasé la Russie. Pour Navel, un gamin de quatorze ans, le monde qui s’ouvre à lui, c’est celui de la promesse – « ja-mais je n’avais imaginé que le monde ouvrier puisse être aussi riche en hommes d’une telle qualité » –, celui de la fraternité agissante, celui de l’énergie révolutionnaire.

L’adhésion de Navel à ce monde est immédiate. « [Un prolétaire] ne devient révolutionnaire, écrit-il dans Chacun son royaume, que par un acte de rupture avec les idées communes à son entourage. C’est un choc, un bouleversement exaltant. Il passe d’une communauté large, mais aux liens vagues, peu unie, à une communion plus chaleureuse... Il a le sentiment d’avoir vécu jusque-là dans une sorte de somnolence. » Cette idée de l’éveil, si chère à Navel, il la doit à ces hommes de qualité dont les noms reviendront fréquemment sous sa plume : Bécirard, Redzon, Nury, Argence, Fourcade, Leclerc, Thioulouze. Des hommes contre la soumission, fiers d’appartenir à leur classe et convaincus de la justesse de leur combat. Dans la vaste mémoire de Navel, cette rencontre restera marquée du sceau de la révélation et son souvenir toujours empreint de nostalgie, celle qui naît de la perte. Ce monde qu’il découvrit à l’âge de toutes les illusions est un monde qui disparaît, celui de Pelloutier et de la « science du malheur », celui des « amants passionnés de la culture de soi-même ». Car l’année 1919, celle où Navel se lance à l’assaut du monde, inaugure, pour ces hommes-là, le début de la fin. Même s’ils ne le perçoivent pas encore, ils ne sont plus que des témoins d’un temps que la guerre a suspendu et que la révolution russe abolira.

Dedans-dehors : culture et engagement

« Jusqu’à douze ans, j’ai beaucoup lu. À quatorze ans, je suis devenu syndicaliste. Dans cette démarche, il y avait un appel vers la culture. » Autodidacte, Navel l’est authentiquement. Il a quitté l’école à douze ans, pour inadaptation à l’enfermement. Pour lui, l’anarchie – qu’il découvre, insistons bien sur ce point, en fréquentant des syndicalistes –, c’est d’abord un idéal d’auto-éducation. Il s’agit d’apprendre non pour parvenir en désertant sa classe, mais au contraire pour s’y maintenir en devenant un prolétaire « plus apte, plus fort », ouvert à la critique sociale. L’idée du prolétaire-philosophe tient alors une place de choix dans l’imaginaire anarcho-syndicaliste. Navel y adhère avec force. De « causerie populaire » en conférence de l’Université syndicale, il s’éveille à la conscience, s’instruit, se forme. Il apprend même, précisera-t-il plus tard, ce qui « ne s’enseigne nulle part », à vivre, c’est-à-dire à résister. « Des années plus tard, écrit Navel dans Passages, s’il m’avait fallu définir le caractère du groupe des “Causeries populaires” ou d’autres groupements anarchistes de Paris ou d’ailleurs, j’aurais pu dire qu’ils rassemblaient des hommes chez qui la lecture est une passion, sans oublier de souligner que ces camarades avaient aussi d’autres traits communs : la générosité, l’esprit de révolte, leur idéalisme. » Pas mal, avouons-le, pour une initiation, d’autant qu’en fréquentant les anarchistes, Navel a appris autre chose encore qu’on pourrait énoncer ainsi : il ne s’agit pas de tout sacrifier à la société future, mais de vivre dans le présent le moins mal possible, c’est-à-dire en homme libre.

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