Les quatre cercles de la mémoire

À contretemps, n° 14-15, décembre 2003
mardi 14 mars 2006
par  .
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« Toute la vie est à refaire lentement »

Georges Navel, Sable et Limon.

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Maidières, première étape d’une géographie de la mémoire que Navel ne cessera d’explorer à travers ses livres, un village de Meurthe-et-Moselle où Georges, le « queulot », dernier-né d’une longue fratrie – treize frères et sœurs, dont cinq sont morts à sa naissance, le 30 octobre 1904, à Pont-à-Mousson – a appris l’essentiel de la vie des hommes : la gêne, le dur labeur et la fierté. Il est venu au monde dans une famille pauvre de paysans lorrains prolétarisés. Ses frères et sœurs travaillent depuis leur plus jeune âge, le père est manœuvre aux fonderies de Pont-à-Mousson, la mère s’occupe de la maison et des travaux des champs. L’enfance a son espace, son « bel entour ».

Figures d’enfance

« Ma mère m’a eu à quarante-sept ans. Je l’ai toujours connue comme une mère, comme une femme dont la beauté ne compte pas, mais seulement la bonté, la chaleur, la main à tartines. » (Travaux.)

La mère, elle est tout cela, et davantage : elle est celle qui initie aux choses de la nature, celle qui fait lien avec l’ancien monde, celui d’une paysannerie qui répète infiniment des gestes et des coutumes qu’elle sait condamnés à disparaître dans ce nouveau siècle qui balbutie. Leçons de choses que Navel retiendra pour la vie et auxquelles il demeurera fidèle. Aux champs et dans les bois, en voyant sa mère heureuse, il finit par croire à l’enchantement du monde, à la joie simple, aux forces cosmiques.

« Je devais m’efforcer de comprendre le langage secret de la nature et de son âme. Les yeux fermés, dans l’effacement de mon existence, un moment, le souffle suspendu, j’essayais de rejoindre le silence du caillou ou de la sève des arbres pour attendre l’illumination espérée : la connaissance du plus haut bonheur. » (Chacun son royaume.)

La mère, c’est à la fois le partage – « la mère et moi on était une seule âme » –, le rituel des pauvres – la croix sur le pain, la maison « tenue propre » et le linge bien repassé dans l’armoire –, la douce soumission aux puissants, au curé et à l’ordonnancement du monde, enfin.

Le père a vécu sa meilleure part, l’armée d’Afrique, sa jeunesse. Il en est revenu patriote, républicain, anticlérical, et à jamais déçu. Depuis, la vie, sale vie, l’a confirmé dans ses regrets : l’usine l’a brisé, la République contrarié et ses fils accablé.

« Il avait plus de soixante ans, il s’en allait vers sa quarantième année de présence à l’usine. On lui avait déjà remis la médaille de trente ans de bons services. Quand il n’en pourrait plus, qu’il s’arrêterait de travailler, l’usine lui verserait une pension, dix sous par jour en ce temps, juste la valeur d’un litre de vin ou d’un paquet de tabac. » (Travaux.)

Une fois, il a fait grève, en 1905, aux Forges, sans être le plus ardent, certes, mais avec fierté. Il l’a perdue et cher payée. À soixante ans, il travaille encore au crassier, comme manœuvre, sa vie rythmée par le « gueulard ». Les patrons ont la revanche tenace. Lui, il s’« exhort[e] à la résignation », avec, pour tenir, quelques « à-coups d’ivrognerie ». Pour rêver aussi. Rêve de pauvre.

« Ma jeunesse ne fut pas malheureuse, je n’eus jamais faim. Mon père, ma mère ne me battirent pas, que je me souvienne. Je n’ai jamais vraiment souffert que de l’école, que ce soit la maternelle ou la grande. » (Travaux.)

Pas un sale type, pourtant, l’instituteur, M. Joly... Rien à voir avec le curé, « l’homme aux larges battoirs » qui inculque les valeurs saintes à coups de taloches. Non, le hussard noir, passionné de Jules Verne et d’Erckmann-Chatrian, sert la République avec ferveur et veille à la formation des esprits. À sa manière, en déclamant des mots vagues dans une salle de classe endormie, dont l’enfant Navel retient la beauté des cartes de géographie et des planches d’anatomie fixées au mur, celle aussi du globe terrestre posé sur le bureau de l’instituteur. Et rien d’autre, excepté l’idée d’enfermement, qu’il apprend à détester. Pour toujours.

« J’avais comme tous les enfants plus de questions à débattre, à soulever intérieurement, plus de préoccupations qu’il n’y en avait dans les leçons de grammaire, de géographie, de calcul. Je les ai oubliées, c’est le point le plus regrettable... J’aurais pu apprendre autant et plus, différemment. » (Travaux.)

À la rentrée de 1914, l’école demeure fermée pour cause de baïonnette au canon.

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