« La propagande obsessionnelle
tend à persuader qu’il n’y a qu’avantages
à ne plus entendre par soi-même ;
la machine à regarder peut servir à créer
une inédite variété d’aveugles. »
Armand Robin, « Le peuple des télécommandés », La Fausse Parole, 1953.
Convenons-en, cette époque des lendemains de guerre fut désastreuse pour la pensée libre. On l’a sans doute trop oublié tant la nôtre est faste pour la pensée molle. D’où cette lancinante nostalgie qui en émerge, pour un temps où, dit-on, l’avenir aurait irradié de lendemains chantants. L’ignorance moderne est sans limite.
Du haut de ses citadelles imprenables et tirant parti d’une résistance qu’il dénonça jusqu’en 1942, le Parti stalinien français exerça alors, au moins quelque dix ans durant, une authentique terreur intellectuelle contre quiconque venait à contrarier ses dogmes et sa volonté hégémonique. Dans cette chasse générale, les déviants n’avaient pas tous, à ses yeux, le même intérêt. Il réserva un sort particulier aux quelques canards sauvages – trotskistes, marxistes révolutionnaires et anarchistes – qui, contre vents et marées, continuaient de se réclamer d’une perspective révolutionnaire.
Partant du présupposé que lui seul incarnait les lumières socialistes, il s’occupa, avec une rare constance, de vouer ses ennemis – et particulièrement ceux de gauche, insistons – aux ténèbres de la trahison ou de la déraison. Pour ce faire, il disposait d’un appareil de propagande puissant et bien huilé, dont L’Humanité et Les Lettres françaises – sous direction d’Aragon – étaient les fleurons. Au-delà, il savait pouvoir compter sur une cohorte de flics de la pensée toujours prêts à traquer la dissidence, chacun sur son terrain. On les appela les compagnons de route. Ils furent surtout des idiots utiles.