Retour sur et détours de l’idée d’émancipation sociale

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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■ Jean-Claude MICHÉA
LES MYSTÈRES DE LA GAUCHE
De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu

Paris, Climats (Flammarion), 2013, 144 pp.

DE LA MÊME FAÇON qu’« il n’y a que dans l’Université qu’on puisse confondre, comme disait hier Georges Hyvernaud, la Sorbonne et la culture », il n’y a que chez les modernes idéologues télévisuels du social-libéralisme qu’on puisse associer aujourd’hui la gauche à l’idée d’émancipation. Sur ce point, la chose devrait être aisément entendue. En revanche, on saisit moins le postulat sur lequel repose cette équivalence – à savoir la conviction qu’il est nécessaire de terrasser, au nom d’une modernité conquérante, tous les « conservatismes » et « archaïsmes » qui la freinent –, et moins encore la corrélation existant entre cette apologétique du bouleversement perpétuel et le positionnement culturel d’une gauche convaincue qu’il n’y aurait marqueur plus efficient d’une appartenance au parti du progrès que la lutte incessante pour une avancée anthropologique illimitée des droits du genre humain.



POUR Jean-Claude Michéa, essayiste percutant, la cause est entendue depuis longtemps : droite et gauche ne sont, en réalité, que les deux faces d’un même système – le « libéralisme réellement existant » – dont la particularité est de reposer, depuis ses origines, sur « les horlogeries parallèles et complémentaires du Marché et du Droit » [1]. Partant de là, il est tout aussi vain, nous dit-il, d’opposer un mauvais libéralisme (économique) de droite à un bon libéralisme (politique et culturel) de gauche. Cette thématique, comme celle du ralliement de la gauche au capitalisme, Michéa la développe inlassablement de livre en livre. Sur sa route, il a ainsi essaimé, outre deux textes importants consacrés à Orwell – Orwell, anarchiste tory (1995) et Orwell éducateur (2003) – et L’Enseignement de l’ignorance (1999), quelques pièces de choix très directement liées à ce sujet, dont Impasse Adam Smith (2002) et L’Empire du moindre mal (2007), ouvrage prolongé par La Double Pensée (2008). Car Michéa, qui a l’esprit de suite, reprend parfois la plume pour répondre aux nombreuses interrogations que ne manquent pas de susciter, chez ses lecteurs – de gauche surtout –, les saillies qu’il leur décoche. Ainsi, Les Mystères de la gauche, sa dernière livraison dont le titre est un évident clin d’œil à Eugène Sue, doit se lire comme un prolongement du Complexe d’Orphée (2011), livre qui éveilla, pour le coup, dans le même lectorat, plus que des interrogations puisqu’on n’hésita pas à y voir, ici ou là, la preuve absurde que l’orwellien Michéa était désormais passé… à droite.

C’est à partir d’une réponse à une lettre – « d’une rigueur critique et d’une honnêteté intellectuelle exemplaires », note-t-il – de Florian Gulli, professeur de philosophie à Besançon et militant communiste du Front de gauche, que Michéa a donc décidé de rendre publics – à la demande, d’abord, de Paul Ariès pour la revue Les Zindigné(e)s, puis des éditions Climats – les commentaires que suscitèrent, chez lui, les remarques de son contradicteur.

On dira d’emblée qu’il importe peu, du moins pour nous, de savoir s’il faut encore se dire, ou pas, de gauche, pour se mettre en marche vers une « sortie du capitalisme », même si l’on comprend que, pour un homme qui vient de cet horizon [2] et qui débat avec un interlocuteur qui se revendique de la « gauche de la gauche », la question de l’abandon de cette filiation – et du « langage commun » qu’elle véhicule – ne relève pas forcément d’un point de détail. On le comprend et l’on admet d’autant plus aisément, d’ailleurs, que la mutation d’imaginaire que propose, depuis longtemps déjà, l’ancien militant de gauche Jean-Claude Michéa le pousse à puiser sans compter, et il a raison, à l’autre tradition du mouvement ouvrier, celle que, de livre en livre, l’auteur des Mystères de la gauche réhabilite avec constance et qui, du socialisme utopique à l’anarchisme, en passant par le syndicalisme révolutionnaire et le marxisme critique, s’inscrit précisément au plus près de nos inspirations.



AU-DELÀ, donc, de l’interrogation qui fonde cet essai – et à laquelle Michéa répond d’emblée que, comme l’écrivait Castoriadis il y a plus d’un quart de siècle, « il y a longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques radicalement opposés » [3] –, les pistes de réflexion qu’il ouvre sont non seulement intéressantes sur le plan d’une nécessaire ré-appropriation de la « généalogie oubliée » de l’idée d’émancipation, mais aussi sur l’absolue nécessité qu’il y aurait à s’en inspirer, aujourd’hui et avant qu’il ne soit trop tard, pour redéfinir, contre une gauche ralliée au « capitalisme total », un « projet socialiste » digne de ce nom, c’est-à-dire soucieux de « préserver, contre le mouvement capitaliste d’atomisation du monde, les conditions premières de toute vie véritablement humaine et commune ».

Il fut un temps, nous rappelle opportunément Michéa, où le « mouvement ouvrier socialiste » mit son point d’honneur à opposer, « en toutes circonstances », sa propre logique, héritée de sa seule histoire, aux forces qui, de la droite cléricale et monarchiste à la gauche libérale et républicaine, représentaient des intérêts qui n’étaient pas les siens. Ce séparatisme, vécu comme l’expression d’une fierté de classe, détermina, dans la seconde moitié du XIXe siècle, le type de fonctionnement autonome que ce « mouvement ouvrier socialiste » se donna et la « précieuse indépendance politique et organisationnelle » qu’il maintint en résistant, longtemps et sans faillir, aux sirènes du « camp du Progrès ». Il est vrai que les faits et gestes d’un Cavaignac, en juin 1848, et d’un Thiers, en 1871, responsables directs des « deux répressions de classe les plus féroces et les plus meurtrières qui se soient abattues, au XIXe siècle, sur le mouvement ouvrier français », n’avaient pas de quoi inciter les rouges à l’alliance avec les « bleus ».

C’est, nous redit Michéa, l’Affaire Dreyfus qui aurait permis, après de nombreuses résistances de la part des socialistes, que s’établissent enfin les bases d’un compromis historique « vécu au départ comme purement provisoire » et « qui allait peu à peu conduire à dissoudre la spécificité originelle du socialisme ouvrier » dans la gauche bourgeoise et républicaine de Combes et de Clemenceau pour donner naissance à cette « gauche moderne » dont Jaurès fut la grande figure de légitimation. On se doit de contester, une fois de plus, cette lecture quelque peu réductrice de l’histoire à laquelle se livre Michéa en faisant de l’Affaire l’élément fondateur, le seul en tout cas qui semble mériter à ses yeux d’être retenu, de l’intégration du mouvement ouvrier organisé au camp de la gauche politique. Sans nier son rôle, évident, dans un processus à long terme – que l’Union sacrée de 1914 parachèvera –, il nous semble que la sur-valorisation de l’Affaire comme événement fondateur permet surtout de sous-valoriser les riches débats internes qui le traversèrent –depuis la fondation, en 1864, de la Première Internationale – et finirent par le scinder en deux courants strictement antagonistes : les partisans (socialistes) de sa transformation en force politique s’inscrivant dans une stratégie de conquête du pouvoir et les défenseurs de son unité de classe comme force autonome séparée travaillant à la révolution sociale. Cette ligne de clivage, l’Affaire ne la brouillera pas ; elle permettra simplement à la fraction socialiste du mouvement ouvrier, celle qui était déjà gagnée à l’idée de l’assujettissement de ses intérêts spécifiques à une stratégie politique de conquête institutionnelle des leviers du pouvoir, d’élargir le cadre de la nécessaire alliance de classes qu’elle imposait. Le reste ressemble effectivement à ce que décrit Michéa, mais qui ne s’applique qu’à cette fraction socialiste du mouvement ouvrier. Comment comprendre, sinon, que, sur son autre rive, très nombreux furent les militants ouvriers de sensibilité anarchiste qui furent, à la fois, des « dreyfusards » particulièrement actifs dans les combats de rue contre la canaille antisémite et des adeptes inconditionnels de l’autonomie de classe dont le syndicalisme révolutionnaire allait être, jusqu’à 1914 et en franche opposition aux illusions électoralistes du socialisme parlementaire, le principal vecteur.



SI L’ON TIENT à rappeler ces nuances, c’est que leur dévoilement permet sans doute de comprendre, à qui le veut du moins, qu’une partie importante du mouvement ouvrier organisé de l’époque se situait clairement dans une logique fort différente de celle qu’adopta sa fraction socialiste en rejoignant le camp de la « gauche moderne », c’est-à-dire en liant définitivement son sort – et plus largement le sort commun des exploités – aux seuls intérêts de ses progressistes élites. Le nœud du problème se situe probablement là, dans ce double mouvement où s’opéra, d’une part, un glissement consenti vers une mise sous tutelle de « gauche » des aspirations premières du mouvement ouvrier et, d’autre part, une résistance décidée à tout abandon de ses prérogatives. Ce moment, essentiel, il faut désormais l’examiner, à la lumière de l’histoire, pour ce qu’il fut, celui qui ouvrit la vanne des défaites.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, le recul, plus net cette fois, de l’idée d’autonomie ouvrière eut évidemment beaucoup à voir avec l’émergence de la désastreuse illusion qui vit dans le bolchevisme le moyen de régler la question sociale – illusion dont on sait aujourd’hui les effets mortifères, à long terme, sur le projet même d’émancipation sociale. Il faudra attendre trois quarts de siècle pour que la social-démocratie et le communisme de parti s’effondrent, en tant qu’impostures historiques, dans un monde en marche vers un « capitalisme total » auquel la première s’était ralliée depuis belle lurette et que le second avait fini, ironie de l’histoire, par rendre attrayant. Nous en sommes là, contemplant, médusés, l’étendue du désastre.

D’où l’impérieuse nécessité – Michéa a raison –, de retisser une généalogie de l’idée d’émancipation. Reste à le faire le plus précisément possible, c’est-à-dire sans perdre de vue que bien des débats qui animent aujourd’hui la critique anti-capitaliste ont agité, dans un lointain désormais ignoré par presque tous, le mouvement ouvrier des origines. Ces débats, ils ont été menés et tranchés. Comme disait le vieux lutteur Errico Malatesta, il est une vérité intangible : « Qui se met en chemin et se trompe de route, ne va pas là où il veut, mais où le mène le chemin qu’il a pris. » Ce chemin fut celui des défaites, mais il en était d’autres possibles. Pour avoir quelques chances de pouvoir imaginer, dans le désastre de ce monde, un avenir possible, il n’est d’autre façon – Michéa a encore raison – que d’en revenir, contre la gauche telle qu’elle s’est construite et telle qu’elle est devenue, aux sources du socialisme premier. Et de les explorer une à une, sans autre souci que d’y chercher des pistes à reprendre, des chemins à tracer, des perspectives d’émancipation à ouvrir. Pour résister, au nom de la décence humaine et du sens commun, à l’infernale marche en avant du mouvement du capital.

Freddy GOMEZ


[1Ces citations sont extraites de L’Empire du moindre mal (2007), ouvrage recensé, sous le titre « Vivre et laisser mourir : variations sur la théologie libérale », dans le n° 29 (janvier 2008) d’À contretemps.

[2Et qui manifeste encore, notons-le, quelques illusions sur sa gloire passée, ce qui l’empêche parfois de repérer en quoi, par exemple, l’antifascisme de gauche sous direction stalinienne bloqua, au nom de l’alliance de classes dont il était porteur, toute perspective anticapitaliste réellement émancipatrice. Aux heures chaudes de la révolution espagnole notamment, mais également en 1945.

[3Cornelius Castoriadis, Le Monde, 12 juillet 1986. On lira, par ailleurs, avec profit la postface – « L’âme de l’homme sous le capitalisme » – que Jean-Claude Michéa a donnée pour l’édition, chez Climats (Flammarion), en 2012, d’un entretien de 1986 entre Cornelius Castoriadis et Christopher Lasch : La Culture de l’égoïsme.


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