La passion d’Edward P. Thompson

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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« Un pacte secret a été conclu entre les générations passées et la nôtre… À notre génération comme à toutes celles qui nous ont précédés est dévolu un pouvoir messianique très mince, que revendique le passé… Rien de ce qui s’est un jour produit ne doit en effet être considéré comme perdu pour l’histoire. »

Walter Benjamin

The Making of the English Working Class a été publié pour la première fois à Londres en novembre 1963. Sans s’appesantir sur les tribulations, de ce côté-ci de la Manche, de ce classique précédé d’une aura mythique, on peut avancer que ce livre événement déjà connu, commenté, critiqué dans d’autres pays européens, aux États-Unis également, s’est heurté en France à une résistance des clercs. Rares sont les brèches dans ce silence : un article de présentation de Patrick Friedenson dans le Débat  [1], des réflexions de Cornelius Castoriadis [2] et de Maximilien Rubel.

Dimension de l’ouvrage ? Provincialisme ? Souci de protéger un monopole révolutionnaire ou cette légende chère au libéralisme français, selon laquelle l’Angleterre serait le pays de la réforme, et la France celui de la révolution ? Désintérêt pour la question sociale dans la décennie 1970-1980 ? Autant d’éléments susceptibles de rendre compte de ce silence. La traduction maintenant publiée, on peut prévoir deux formes principales de résistance, soit des tentatives d’appropriation idéologique, soit l’enfermement académique dans l’histoire du mouvement ouvrier [3].

Pour tenter de prévenir cet accueil, il convient de se tourner d’abord vers Edward P. Thompson, figure atypique d’intellectuel dans l’univers français contemporain – ce qui montre combien s’est éteinte parmi nous la tradition de Michelet et de Quinet. Qui est E. P. Thompson ? Un historien, un sociologue radical, un marxiste teinté d’ouvriérisme, un polémiste de la « nouvelle gauche », un penseur socialiste ?

Répondons plutôt un écrivain politique. Entendons un penseur qui ne sépare pas l’écriture de l’histoire de la question politique ici et maintenant – convaincu, en outre, que l’intelligence du politique, en même temps qu’elle permet de surmonter l’économisme des uns et l’empirisme des autres, permet de ressaisir l’être politique, l’agir-en-commun dans le temps des groupes sociaux qui, sur la scène de l’histoire, se constituent et se manifestent à un moment déterminé, en tant que classes. Un écrivain politique qui ne sépare pas l’interprétation de l’histoire de la question de l’expression. De là l’importance qu’il attache aux « sources littéraires », traces innombrables quasi effacées, à la frontière de l’anonyme, qui disent le vécu de l’événement. De là une écriture pugnace où se mêlent le mordant des grands satiristes anglais et des modes de perception issus de la tradition romantique. Un penseur qui, averti des aventures de l’émancipation dans la modernité, ne déclare pas pour autant close l’ère de la liberté. Non-résignation, « endurcissement » pour l’émancipation qui se nourrit de la traversée de ces traditions multiples, de l’écoute de la voix des vaincus à peine audible – voix jacobine, voix radicale, voix luddiste, voix millénariste, voix utopique – pour relancer sans relâche une interrogation interminable sur les formes à venir de la liberté [4].

À retracer le trajet d’E. P. Thompson, un fil directeur apparaît aussitôt, une lutte récurrente contre ce qu’il nomme « l’exterminisme », soit sous la forme du fascisme, soit sous celle de la nucléarisation planétaire.

Communiste dès le milieu de la Seconde Guerre mondiale – peu après, en 1947, il participe aux côtés des partisans à la construction d’un chemin de fer en Yougoslavie –, E. P. Thompson milite, la guerre achevée, au sein du Mouvement de la paix et se consacre par ailleurs à l’enseigne-ment pour adultes (extra-mural studies) en littérature et en histoire. Parallèlement, il apprend à « faire de l’histoire » au sein du groupe des historiens du parti communiste : il se passionne pour les archives et, grâce à un climat de débats et d’échanges, découvre une série de questions controversées au croisement de son travail d’historien et de l’élaboration de ses positions politiques. En 1951, à la suite d’une première lecture joyeusement admirative de William Morris (non, William Morris, contrairement à la légende, n’était ni un socialiste sentimental ni un esthète socialisant), il s’engage, sans vraiment en mesurer la portée, dans une réhabilitation imposante du penseur socialiste. William Morris acquiert enfin sa véritable stature, celle d’un penseur original qui sut transformer l’opposition romantique à l’industrialisme en critique sociale révolutionnaire, celle d’un grand écrivain politique (notamment dans ses conférences sur l’art et le socialisme [5]), qui, s’opposant d’un double mouvement aux fabiens et à Engels, fondateur du marxisme, eut l’audace d’ouvrir de nouvelles voies à l’utopie, inventant des questions inédites (sinon, même, un mode de questionner) dans la tradition socialiste. L’ouvrage d’E. P. Thompson, William Morris, Romantic to Revolutionary  [6], marque un point de non-retour dans la critique morrissienne.

Curieuse présence de William Morris auprès d’E. P. Thompson : si l’interprétation de 1955, aussi enthousiaste fût-elle, porte encore des traces de « piété » stalinienne, nul doute que la pensée de Morris, sa sensibilité politique, son imagination passionnée, son élan utopique n’aient accompagné E. P. Thompson dans sa dissidence continuée, à chaque fois qu’il lui fallait franchir the river of fire.

Ainsi, en 1956, après le rapport de Khrouchtchev, d’abord critique de l’intérieur du Parti, E. P. Thompson lance le journal le Reasoner. Après la révolution hongroise et son écrasement par la bureaucratie soviétique, en même temps qu’il quitte la parti communiste, il publie, avec J. Saville, le New Reasoner, inaugurant ainsi le début de la nouvelle gauche en Angleterre. Jusqu’en 1963, ce courant, principalement animé par E. P. Thompson, entreprend une critique du stalinisme (le refus de l’opposition infra/super-structure, la critique du monisme déterministe, le refus de l’anti-humanisme), en tentant d’élaborer un humanisme socialiste ou, mieux, un communisme éthique qui puise à plusieurs foyers : le radicalisme plébéien, la critique romantique de l’utilitarisme, W. Blake, W. Morris et le jeune Marx. Tandis que la première nouvelle gauche se tourne du côté des traditions autochtones – la spécificité britannique – et s’efforce de jeter un pont entre elle et le mouvement ouvrier, la deuxième nouvelle gauche, avec P. Anderson et T. Nairn, choisit à l’opposé la voie d’un marxisme continental privilégiant la théorie, sophistiquée, loin de la « fausse conscience » ouvrière et se réclamant, dans sa quête d’une pureté théorique, de Gramsci d’abord, puis de L. Althusser.

C’est sur ce fond de rupture interne à la nouvelle gauche qu’il convient de resituer, sans l’y réduire, The Making of the English Working Class. Comme en témoignent son écriture tumultueuse, son irrévérence, l’ouvrage affronte de façon indirecte, mais non moins résolue, les questions qui font alors rage : de quelles traditions révolutionnaires se réclamer, comment penser le phénomène de la classe, une classe dominée peut-elle résister (et comment le peut-elle) à l’hégémonie de la classe dominante, quel rapport poser entre la lutte sociale et la lutte pour la liberté et le droit, quelle vision du socialisme proposer, à quelle révolution aspirer, faut-il penser ensemble émancipation humaine et démocratie [7] ?

La grandeur d’E. P. Thompson, indissolublement historien et écrivain politique, est de s’être installé dans la tension irréductible ente Marx et William Morris, d’avoir su transformer les « silences » de chacun des deux penseurs en amorces, en éléments d’un dialogue inventif et, à vrai dire, sans clôture possible. « La blessure que le capitalisme industriel et la société de marché infligèrent à la nature humaine consiste à concevoir les relations humaines comme étant essentiellement d’ordre économique. Dans son combat contre l’économie politique orthodoxe, Marx a dressé contre l’homo œconomicus exploité l’homo œconomicus révolutionnaire. Mais implicitement, et en particulier chez le jeune Marx, il est entendu que la blessure consiste dans la conception même de l’homo œconomicus.On rencontre cette forme de critique du capitalisme industriel explicitement développée chez Blake, Wordsworth ; elle est également présente chez William Morris. Cette critique, nullement étrangère à la tradition marxiste, en est au contraire totalement complémentaire. Tel est encore le lieu où j’effectue présentement mon travail. [8] »



Ce livre en contient plusieurs. Le chapitre sur le luddisme (« Une armée de justiciers ») constitue un petit ouvrage à lui seul. En quoi ce livre a-t-il fait événement ? On peut retenir trois pôles.

I.– De l’avis quasi unanime, aucun historien n’a exercé une influence aussi féconde sur l’histoire de la classe ouvrière et sur la théorie marxiste que E. P. Thompson. Son ouvrage a transformé le contexte théorique dans lequel étaient mis en œuvre le concept de classe et la question de la conscience de classe. On ne saurait s’en étonner. The Making of the English Working Class est né d’une polémique conduite sur deux fronts : d’un côté, contre la discipline fermement établie de l’histoire économique qui, constituée avec Adam Smith et l’économie politique classique, a accompagné l’histoire du capitalisme. Tradition fortement contaminée par l’idéologie capitaliste et le positivisme, juge E. P. Thompson. Aussi convient-il de la critiquer sans ménagement. De l’autre côté, une lutte contre les tendances économistes au sein du marxisme, qui amène E. P. Thompson à rejeter une notion outrageusement simplifiée de la classe ouvrière, selon laquelle cette dernière serait née « en quelque sorte par un processus de génération spontanée déclenché par les nouvelles forces productives et les nouveaux rapports de production » [9]. Il s’agit d’attaquer l’équation présente chez certains marxistes, mais pas seulement chez eux, machine à vapeur + filature de coton = nouvelle classe ouvrière, et, au-delà, toute corrélation automatique, directe, entre la révolution industrielle et la dynamique de la vie sociale et culturelle, comme si la classe ouvrière, dans son être social, n’était que réaction, effet d’un processus économique déterminant. « La formation de la classe ouvrière relève tout autant de l’histoire politique et culturelle que de l’histoire économique. Elle n’est pas née par génération spontanée à partir du système de la fabrique. Et nous ne devons pas davantage nous représenter une force extérieure – la “révolution industrielle” – s’exerçant sur un matériau humain brut, indifférencié et indéfinissable, et produisant au bout du compte une “nouvelle race d’individus”. [10] » Le projet d’E. P. Thompson n’était-il pas de contribuer à une meilleure compréhension du phénomène de classe ? Nouvelle conception de la classe qui, contre l’économisme et contre le structuralisme théoriciste, va insister sur ce que Claude Lefort, dans un article pionnier, décrivait jadis comme l’expérience prolétarienne. « Qui ne sait qu’il [le prolétariat] n’a pas seulement réagi dans l’histoire à des facteurs externes, économiquement définis – degré d’exploitation, niveau de vie, mode de concentration – mais qu’il a réellement agi, intervenant révolutionnairement non pas selon un schéma préparé par une situation objective, mais en fonction de son expérience totale cumulative. [11] » De là, l’attaque inaugurale de l’ouvrage d’E. P. Thompson sur l’idée même de formation : « Le mot “formation” (making) indique que l’objet de cette étude est un processus actif, mis en œuvre par des agents tout autant que par des conditions. La classe ouvrière n’est pas apparue comme le soleil à un moment donné. Elle a été partie prenante de sa propre formation. [12] »

Comment donner son plein sens à cette formulation apparemment simple : « La classe se définit par des hommes vivant leur propre histoire. Telle est en définitive sa seule définition [13] » ? Tentons de la déployer comme l’a fait E. P. Thompson lui-même ultérieurement [14] :

– La classe est une catégorie historique : elle provient de l’observation d’un processus social s’étendant sur une période de temps donnée et manifestant des constantes, dans des situations analogues. À un certain stade de maturité, on peut observer la création d’institutions et d’une culture de classe.

– Si la compréhension de la classe exige de prendre en compte les déterminations objectives – la facticité historique –, il faut éviter de réifier la classe, de l’appréhender comme une chose à partir d’un ensemble de déterminations quantitatives, car cela induit un mode de perception statique susceptible de conduire, d’un point de vue pratique, au substitutionnisme.

– Fondamentalement, la classe est un rapport historique conflictuel. On ne peut séparer la notion de classe de celle de lutte de classes, à laquelle E. P. Thompson accorde à la fois la priorité et l’universalité. Les classes ne luttent pas parce qu’elles existent, elles en viennent à exister parce qu’elles luttent.

Si E. P. Thompson retrouve, par cette voie, l’idée de Marx selon laquelle la classe ouvrière serait « le plus grand pouvoir productif », il supplée au silence de ce dernier quant au processus interne du passage de la classe en-soi à la classe pour-soi. C’est souligner qu’il s’attache à retracer l’expérience plurielle, totale, au cours de laquelle la classe se constitue pour elle-même et à décrire in concreto le mouvement par lequel elle accède, dans l’élément du temps et grâce au temps, à la conscience. Cette insistance sur la conscience de classe ne conduit pas pour autant E. P. Thompson à concevoir la classe comme une formation culturelle. Inaugurant son analyse par une étude des déterminations objectives, mais ne s’y limitant pas, il s’efforce, dans cette « biographie de la classe ouvrière », de faire le récit de la « cristal-lisation » en classe, telle qu’elle s’opère quand d’une multiplicité d’expériences communes surgit la conscience de classe.

Non pour atténuer le conflit entre P. Anderson et E. P. Thompson, mais plutôt pour le compliquer et surtout le formuler en d’autres termes que ceux dans lesquels il se donne, ne peut-on considérer que l’insistance d’E. P. Thompson sur la culture, sur les valeurs, sur les conduites éthico-pratiques, sur l’ethos d’une classe, loin de mener à un « culturalisme », est une insistance sur le politique ? Pour E. P. Thompson, on ne peut dissocier la culture, l’éthique, les modes de sociabilité, de solidarité, de la résistance politique que la classe ouvrière opposa aux autres classes. Plus encore, au cœur de cet agir-en-commun dans le temps contre l’exploitation, contre la domination, se dessine l’orientation vers un autre vivre-ensemble, vers une autre forme de communauté. En ce sens, si l’on disjoint légitimement l’utopie de l’idéologie, l’un des apports les plus novateurs d’E. P. Thompson n’est-il pas d’avoir osé explorer la fonction de l’utopie dans la formation de la conscience de classe ? Comme si l’être social de la classe ouvrière, son accès au pour-soi, advenait dans un envol au-delà du présent – des conditions contenues dans le présent – vers une communauté autre, comme si son identité spécifique, en tant que sujet historique, se manifestait avec le virage utopique vers le « tout autre » social. Ainsi peut-on reconnaître dans l’owénisme « l’une des impulsions gigantesques, mais éphémères, qui captèrent l’enthousiasme des masses en leur présentant la vision d’une structure complètement différente » [15] de celle du capitalisme industriel. C’est un autre visage de la classe ouvrière qui nous est présenté. Ce n’est plus le prolétariat, tel que l’entendait le jeune Marx, que nous rencontrons : « Il s’agit de ce qu’est le prolétariat et de ce que, conformément à son être, il sera historiquement contraint de faire » (La Sainte Famille). Au fil des pages, nous observons, au contraire, une classe ouvrière décrite dans toute sa concrétude souvent ambiguë, comme si, sur ce point, E. P. Thompson prenait le contre-pied de Marx. Il s’agit, en effet, pour lui, de décrire non seulement ce que le prolétariat entier se représente à un moment comme le but – le chapitre final sur la « conscience de classe » –, mais aussi de rendre justice aux individus vivants qui le composent, de « sauver » leurs luttes et leurs aspirations. De là l’importance des noms, des témoignages. Autre visage de la classe ouvrière, visage aux facettes multiples, complexe – non pas l’ouvrier « moyen » que serait l’ouvrier des filatures de coton, mais la réalité des petits métiers, la multiplicité des expériences. Visage énigmatique dont les traits ne s’effacent pas pour autant dans l’indistinction mais qui, sur le fond de cette diversité, compose pour finir une identité. Analyse souvent admirable qui nous renvoie à la question toujours ouverte : qu’est-ce qu’un sujet historique ?

II.– Le retour à une vision classique, donc catastrophique, de la révolution industrielle. Un observateur, R.M. Martin, qui témoigna, en 1834, devant le comité des tisserands sur métier à bras, décrivit ainsi la détérioration physique et spirituelle du peuple anglais : « Je l’ai observé non seulement dans les communautés industrielles du pays, mais aussi dans les communautés agricoles ; ils semblent avoir perdu leur animation, leur vivacité, leurs jeux de plein air et leurs fêtes villageoises ; ils sont devenus un peuple sordide, mécontent, misérable, inquiet et indigent, dépourvu de santé, de gaieté et de joie. [16] »

Comment E. P. Thompson peut-il fonder ce retour à l’ancienne vision cataclysmique de la révolution industrielle ? Il polémique d’abord contre la thèse défendue par l’école des historiens et des sociologues empiristes : pour eux, si l’on compare la situation de l’ouvrier industriel de 1840 et celle de l’ouvrier domestique de 1790, on constate une amélioration sensible : la révolution industrielle ne serait pas une période de catastrophe, mais de progrès. Quant aux traces indéniables de souffrance, elles doivent être imputées à l’inachèvement de la « modernisation », fondamentalement bonne quant à son orientation générale. Il ne s’agit pas, pour E. P. Thompson, de choisir un camp, ni de réaffirmer dogmatiquement une thèse antérieure. Soucieux de prendre en compte l’apport des travaux qu’il critique, il en dévoile et en réfute les présupposés interprétatifs. À ce point de la démarche, on ne peut manquer d’observer la présence récurrente de William Morris, comme si E. P. Thompson reprenait des modes de perception forgés à la lecture de Morris. Ce sont, en effet, les perspectives ouvertes par la critique romantique de l’industrialisme, le critère morrissien de la «  quality of daily life  » qui circonscrivent le lieu d’où E. P. Thompson peut s’opposer légitimement à la nouvelle orthodoxie anti-catastrophique.

Les empiristes ont perdu le sens de la totalité, le sens du processus global. La révolution industrielle constitue un phénomène social total qui, selon E. P. Thompson, se situe au carrefour de trois dimensions : une croissance démographique sans précédent, les effets technologiques de la révolution industrielle, une contre-révolution politique de 1792 à 1832. L’aboutissement de ces logiques multiples ? Un véritable état d’apartheid politique et social, surtout pendant les guerres napoléoniennes, état dans la genèse duquel la contre-révolution politique est tout aussi importante que la machine à vapeur : « Nous commençons alors à percevoir la nature véritablement catastrophique de la révolution industrielle […]. Les gens furent soumis simultanément à une intensification de deux formes intolérables de relations : l’exploitation économique et l’oppression politique. […] Pour la plupart des travailleurs, l’expérience cruciale de la révolution industrielle fut vécue comme une transformation dans la nature et l’intensité de l’exploitation [17] » ; « cette violence fut faite à la nature humaine [18] ». À distance du respect acritique du quantitatif, commun à l’empirisme et à l’industrialisme utilitariste, E. P. Thompson s’efforce de réintroduire en permanence le point de vue qualitatif, pour mieux rendre justice au vécu, aux sentiments et aux aspirations de ceux qui subirent les effets douloureux du processus d’industrialisation et s’y opposèrent d’une manière ou d’une autre. Ainsi, l’insistance d’E. P. Thompson sur la distinction, à ses yeux fondamentale, entre le niveau de vie (standard of life) et le mode de vie (way of life) : tandis que la première notion ne prend en compte que des éléments quantitatifs (salaires ou biens de consommation), la seconde se réfère à un ensemble qualitatif (types de satisfaction). Or, on ne peut déduire l’un de l’autre, car, pour apprécier le second, il faut procéder à des évaluations, tenir compte de la représentation du social en jeu, recourir à des documents « littéraires » exprimant comment furent ressentis des conflits irréductibles à des mesures statistiques. Il convient d’admettre des séries séparées : « Il est tout à fait possible que les moyennes statistiques et les expériences humaines suivent des directions opposées. Un accroissement des facteurs quantitatifs par habitant peut fort bien s’accompagner d’une détérioration qualitative du mode de vie des gens, des relations traditionnelles et d’une accentuation de la répression. Les gens peuvent fort bien consommer davantage et, dans le même temps, se trouver moins heureux et moins libres. [19] » La conclusion : « Ainsi, il est tout à fait possible de soutenir deux propositions contradictoires à première vue. Au cours de la période 1790-1840, il y eut une légère amélioration dans les niveaux moyens de vie matérielle. La même période connut une exploitation intensifiée, une plus grande insécurité et une misère humaine accrue. En 1840, la plupart des gens étaient “plus à l’aise” que leurs prédécesseurs ne l’avaient été cinquante ans auparavant, mais ils avaient vécu et continuaient de vivre cette légère amélioration comme une expérience catastrophique. [20] »

L’exploitation s’effectue toujours dans un contexte historique déterminé, elle revêt des formes spécifiques selon les rapports de propriété et les formes de pouvoir de l’État. Contemporain d’un climat contre-révolutionnaire, le processus d’industrialisation fut d’une violence exceptionnelle en Grande-Bretagne. Ajoutons à cela l’imposition complexe d’une nouvelle discipline de travail sous l’influence conjuguée de l’utilitarisme et du méthodisme. Il y eut entreprise de domestication généralisée, de « moralisation » des « classes inférieures » s’exerçant dans les domaines les plus divers (usine, école du dimanche, loisirs, sexualité, etc.). Il y eut, en dépit de tous les actes de résistance, création d’un mode de vie méthodique inhérent au capitalisme industriel, ce qui implique la formation de nouvelles habitudes de travail et l’instauration d’une nouvelle discipline du temps. Se défiant de la froideur de certains analystes du XXe siècle, E. P. Thompson, pour qui l’exploitation des enfants reste une des pages les plus honteuses de l’histoire de l’industrialisation, dénonce, au cœur de cette violence exceptionnelle, la violence propre au capitalisme, mais, plus encore, la brutale différenciation technologique entre le travail et la vie : « Ce n’est ni la pauvreté ni la maladie, mais le travail lui-même qui jette l’ombre la plus noire sur les années de la révolution industrielle. [21] »

Dénonciation, en effet : E. P. Thompson ne redoute pas les jugements de valeur. Au contraire, l’écriture de l’histoire exige, selon lui, d’affronter ces mesures du bonheur et du changement social qui furent partagées par ceux qui vécurent la révolution industrielle. À l’écoute de la critique romantique de l’utilitarisme, et des milliers d’actes de résistance anonymes, il est possible de prendre acte de notre implication dans cette histoire, tout en s’en tenant à distance. Car, ce qui s’est énoncé dans cette résistance, c’est une autre conception du lien social ; ce qui s’est cherché, c’est un « nouveau monde moral », des formes de communauté différente, d’autres possibilités d’institution de la société moderne. À parcourir ces « impasses », à évoquer ces « causes perdues » se gagne une indépendance à l’égard de la sanction de l’histoire : « Nous ne devons pas juger de la légitimité des actions humaines à la lumière de l’évolution ultérieure. Après tout, nous n’avons pas atteint nous-mêmes le terme de l’évolution sociale. Certaines causes perdues de la révolution industrielle peuvent nous éclairer sur des plaies sociales encore ouvertes aujourd’hui. [22] »

Rencontre ici de l’historien et de l’écrivain politique. Que nous apprend sur nous-mêmes, sur ce que nous sommes devenus, sur ce que nous avons perdu, cette reconstruction en profondeur des habitudes de travail ? Nul doute qu’une interrogation sur notre présent, sur la possibilité de s’émanciper de la conception puritaine du temps, sur notre liberté à venir, ne porte E. P. Thompson dans son analyse intitulée « Temps, travail et capitalisme industriel » [23]. Ainsi, cette question : « Si, dans un avenir automatisé, nous devons avoir plus de temps libre, le problème ne consiste pas à se demander “comment les hommes pourront-ils consommer toutes ces unités supplémentaires de temps libre”, mais “de quelle expérience de la vie les hommes à qui il sera donné de vivre ce temps non dirigé seront-ils capables”. [24] »

III.– Revenons sur une thèse essentielle d’E. P. Thompson, dont on n’a peut-être pas encore exploité toutes les virtualités, ni vraiment mesuré la portée. Dans l’une des grandes métropoles du capitalisme moderne, cette formation sociale s’est édifiée dans un contexte politique contre-révolutionnaire. Plus exactement, « l’imposition » du capitalisme aurait coïncidé avec une révolution latente, qui n’aurait jamais réussi à parvenir à l’effectivité. De là la mobilisation contre-révolutionnaire où seraient venues se mêler la discipline du travail et la grande loi de la hiérarchie et de la subordination : « […] l’idée selon laquelle la révolution qui ne se produisit pas en Angleterre fut tout aussi dévastatrice – et, par certains aspects, entraîna plus de divisions – que celle que connut la France fournit une indication sur la nature proprement catastrophique de la période. […] Si les événements avaient suivi leur cours “naturel” nous aurions pu nous attendre à voir s’affronter, bien avant 1832, l’alliance de l’oligarchie de la terre et du commerce et celle de l’industrie et de la petite noblesse, les ouvriers prenant alors la suite de l’agitation de la petite bourgeoisie. [25] » À travers les « Passages » du XIXe siècle devraient être explorées les révolutions qui s’inversent en nouvelle forme de domination sous l’emprise de la répétition, mais aussi les sociétés qui s’instituent dans la peur, dans la conjuration de la révolution et qui en portent d’indélébiles stigmates. Peut-être tient-on là une clef pour l’analyse de certaines sociétés modernes – des sociétés malades d’une révolution non advenue. On pense à Billy Bud de Melville et à la peur de la Grande Mutinerie qui décida le capitaine Vere, convaincu de l’innocence du Beau Marin, à maintenir l’ordre à tout prix. C’est sur le fond de cette thèse que E. P. Thompson renouvelle la question du jacobinisme anglais. Au moment où se confectionnent des opuscules sur le « totalitarisme jacobin » et le génocide vendéen, il est salutaire de lire ces analyses d’un jacobinisme d’opposition, à l’extérieur du pouvoir, pour redécouvrir la complexité du phénomène jacobin en Europe. Un jacobinisme à son aurore, un jacobinisme qui lutte pour la liberté de la presse, la liberté de conscience, qui hait la tyrannie, qui n’a qu’aversion pour la monarchie, la hiérarchie sociale et les rapports de dépendance, un jacobinisme qui rêve d’égalité et de tolérance. Bref, en dépit d’une certaine étroitesse doctrinaire, un jacobinisme qui aurait conservé sa qualité matinale et sa pugnacité anti-autoritaire.

Trois soucis retiennent particulièrement E. P. Thompson dans son tableau du radicalisme populaire.

– L’insistance sur l’enracinement anglais et sur l’importance des traditions autochtones (le défi des niveleurs, la Dissidence, l’Anglais né libre en lutte contre le « Joug normand », etc.) dans la constitution du jacobinisme des années 1790. E. P. Thompson, qui veut abattre la muraille de Chine qui sépare le XIXe siècle du XVIIIe, a soin de comprendre deux choses : la continuité des traditions et la modification de leur contexte. Aussi, en même temps qu’il s’attache à souligner l’intensité et la portée extraordinaire de l’agitation des années 1790 – de 1792 à 1796 – , il se refuse à y voir un simple épiphénomène de la prise de la Bastille. Tant les pratiques politiques que les traditions et les textes fondateurs témoignaient d’une agitation anglaise ayant pour visée la création d’une démocratie anglaise, soucieuse de reconnaître le « droit de naissance » de l’homme le plus pauvre. Selon E. P. Thompson, c’est le Voyage du pèlerin de Bunyan qui, avec les Droits de l’homme, constitue le texte de base du mouvement ouvrier anglais. À partir de 1792, la vague qui déferle est soufflée par Thomas Paine. Loin d’être épisodique, cette agitation complexe – entre la révolution des saints et l’annonce des droits de l’homme – est un véritable acte de naissance : elle transforme les attitudes infra-politiques du peuple, elle détermine des clivages de classe, elle inaugure des traditions qui se poursuivent jusqu’à nos jours.

– La volonté de soustraire le jacobinisme anglais à l’accusation de totalitarisme (sans se prononcer sur le bien-fondé de cette accusation pour le jacobinisme français). Ainsi, cette définition du penseur radical John Thelwall, qui a le mérite de replacer le phénomène jacobin dans le cadre des conflits politiques de l’époque : « J’adopte le terme jacobinisme sans hésiter. […] J’emploie le terme jacobinisme pour désigner simplement un vaste système général réformateur, qui ne se réclame pas de l’autorité et du principe des coutumes gothiques.  [26] »

Hostiles à la « férocité française », mais luttant contre le poids des autorités gothiques, les jacobins anglais ne prêchaient pas l’extermination de leurs adversaires. Ils étaient partisans de l’internationalisme, de substituer l’arbitrage à la guerre, de la tolérance envers les dissidents, les libres-penseurs, et luttaient pour intégrer à l’humanité tous ceux qui en avaient été retranchés. Thomas Paine, le « phare » du jacobinisme anglais, accordait toute sa confiance au libre jeu de l’opinion publique dans une société humaine qui aurait osé rompre avec un état de minorité. « “On n’a plus à dire à l’humanité qu’elle ne doit ni lire ni penser.” C’est aussi Paine qui comprit que “la nation était toujours exclue du débat” dans les polémiques constitutionnelles du XIXe siècle. En introduisant la nation dans le débat, il mettait nécessairement en mouvement des forces qu’il ne pouvait ni contrôler ni prévoir. Et c’est cela la démocratie. [27] »

– L’affirmation d’une tradition clandestine continue reliant les jacobins des années 1790 aux mouvements des années 1816-1820. À partir de l’élan démocratique initial, un mouvement souterrain se poursuivit qui permit au « millénium plébéien » de resurgir aux côtés du courant syndical vers 1811, sous la forme d’un nouveau radicalisme populaire, porté à la fois par la haine de la « terreur blanche » en Angleterre et par une série d’expériences nouvelles.

Est ébranlée, grâce à la mise en valeur de la présence jacobine, cette vision lénifiante de la scène politique anglaise qui serait partagée entre une classe dominante suffisamment éclairée pour lâcher du lest quand il convient et une classe dominée (ou des classes dominées) suffisamment raisonnable pour contenir ses aspirations dans les limites de la réforme. Or, comme il ressort de la lecture de The Making of the English Working Class, cette histoire aussi est tumultueuse, violente, effervescente, âprement conflictuelle. Peut-être convient-il d’inverser le tableau, de rappeler les origines révolutionnaires de cette société, et de distinguer plutôt une classe dominante mobilisée en permanence contre la menace, parfois souterraine, parfois ouverte, du règne des droits de l’homme et de l’avènement de l’homme du « Common-wealth ». Au terme d’un très beau chapitre sur « L’arbre de la liberté », E. P. Thompson revient une fois encore sur la révolution qui n’eut pas lieu et sur la cassure que, refoulée, elle entraîna, comme pour ruiner définitivement le mythe du contre-modèle anglais. « Dans les années 1790, il se produisit une sorte de “Révolution anglaise” qui exerça une influence profonde sur la formation de la conscience de la classe ouvrière après les guerres. Il est vrai que l’élan révolutionnaire fut étranglé au berceau : il en résulta d’abord amertume et désespoir. La panique contre-révolutionnaire des classes dominantes s’exprima dans tous les aspects de la vie sociale. […] Au cours des décennies qui suivirent 1795, on assista à une coupure profonde entre les classes en Grande-Bretagne. […] L’Angleterre diffère des autres nations européennes en ce que le flux du sentiment et de la discipline contre-révolutionnaires y a coïncidé avec le flux de la révolution industrielle. […] L’alliance “naturelle” entre une bourgeoisie industrielle impatiente, d’opinion radicale, et un prolétariat en formation se brisa dès sa naissance. […] S’il n’y eut pas de révolution en Angleterre dans les années 1790, ce n’est pas à cause du méthodisme, mais parce que la seule alliance assez forte pour la mener à bien s’effondrait. Après 1792, il n’y avait plus de girondins pour enfoncer la porte par laquelle pourraient entrer les jacobins. [28] » Le bilan n’est pas que d’échec et de frustration : dans cette fermentation naquirent plusieurs traditions qui appartiennent à l’histoire de la démocratie moderne.



Presque un quart de siècle s’est écoulé depuis la parution de The Making of the English Working Class. En quoi ce livre, à travers l’éloignement dans le temps, fait-il encore événement pour nous ?

On peut imaginer sans peine quel accueil lui aurait été réservé autour de 1968, de quel type d’investissement il aurait été alors l’objet. Qu’il nous suffise de relire les phrases de clôture. « De tels hommes rencontraient l’utilitarisme dans leur vie quotidienne et cherchaient à s’en débarrasser non pas sans discernement, mais avec intelligence et passion morale. Ils combattaient non pas les machines, mais les rapports d’exploitation et d’oppression inhérents au capitalisme industriel. C’est au cours de ces mêmes années que la grande critique romantique de l’utilitarisme se développe, de façon parallèle mais entièrement distincte. Après William Blake, il ne se trouva plus d’esprit qui fût à l’aise dans les deux cultures à la fois, et qui pût jeter des ponts entre les deux traditions. […] D’où, par moments, le sentiment que ces années expriment non pas un défi révolutionnaire, mais un mouvement de résistance, dans lequel les romantiques et les artisans radicaux s’opposaient à l’annonciation de l’Homme-âpre-au-gain. Et que, ces deux traditions n’étant jamais parvenues à se rencontrer, quelque chose se perdit. Nous ne pouvons savoir quoi, car nous sommes au nombre des perdants. On ne peut, cependant, se contenter de considérer les ouvriers comme les myriades perdues de l’éternité. Ils soignaient aussi depuis cinquante ans, avec un courage incomparable, l’arbre de la liberté. Nous pouvons leur être reconnaissants de ces années de culture héroïque. [29] »

Événement négatif, pourrait-on dire. Comme si, dans son inactualité, la lecture du livre d’E. P. Thompson faisait naître irrésistiblement, presque à notre insu, une méditation mélancolique sur ce que nous sommes devenus. De cette histoire qui retrace, à travers l’odyssée de la classe ouvrière, le nouveau du XIXe siècle, ne reste-t-il que la souffrance des générations passées, le sentiment oppressant de la douleur du monde, suspendu, allégé soudain par le battement d’ailes de percées utopiques ? Ne peut-on y redécouvrir une invite à repenser patiemment la question sociale ? C’est-à-dire à l’écart des emportements aveugles de l’idéologie, qu’elle soit constitutive ou réactive ? Nous savons désormais quelle part d’illusion véhicule cette idée d’une classe « élue » qui, lieu de concentration de toutes les aliénations, se métamorphoserait, figure inversée, en agent d’émancipation totale, irréversible, en foyer d’une solution de l’énigme de l’histoire. Mais la critique légitime de l’illusion nous autorise-t-elle pour autant à considérer la question sociale, celle de l’émanci-pation, comme réglée, dépassée et dorénavant sans objet ? On peut certes repérer des mécanismes de règlement de la question sociale dans nos sociétés – mais la question sociale est-elle susceptible d’un règlement ? Il y a un sens à dégager de l’illusion, ou plutôt de l’illusion critiquée surgit un irréductible « reste ». Notre question devient alors : comment penser ce « reste » qui ne cesse de travailler notre présent ? Sous quel nom le reconnaître ici et maintenant, quel statut lui accorder ? Déjà, à la lecture d’E. P. Thompson, on peut percevoir comme un avertissement sur le curieux mode de fonctionnement propre à nos sociétés qui consiste à déclarer qu’une question non réglée et continuant à hanter notre présent, sous des figures incontestablement nouvelles, accède du même coup au rang de question surmontée et donc dépourvue d’intérêt. Bref, sous couvert d’une critique de l’illusion, comme si l’illusion n’avait rien à nous faire entendre, la fuite dans l’oubli. On tourne simplement le dos en oubliant que l’oubli est réification.

Quelques pistes peuvent être esquissées.

– Pour Walter Benjamin, la question de l’émancipation ne peut faire l’économie d’un rapport conjuratoire au XIXe siècle : elle passe nécessairement par une critique des mythes qui l’enserrent. Quelles voies nouvelles ouvre pour cette tâche le livre d’E. P. Thompson, cette étude magistrale d’un autre XIXe siècle, quelle critique requiert de nous Londres, métropole du capitalisme moderne, siège de l’Exposition universelle de 1851, haut lieu de fantasmagories ?

– Le projet initial d’E. P. Thompson était d’écrire un ouvrage sur la politique de la classe ouvrière de 1790 à 1921, dont ce livre ne constitue qu’un premier volet. On ne s’étonnera donc pas que, parti d’une interrogation sur la particularité politique de la classe ouvrière, E. P. Thompson apporte avec The Making of the English Working Class une contribution essentielle à l’étude de la « sphère publique plébéienne ». J. Habermas, dans sa typologie des sphères publiques, en fait remonter l’apparition à la Révolution française et la décrit comme « défaite de son aspect littéraire ». « Ce ne sont plus les “couches cultivées” qui en sont les sujets, mais le “peuple” inculte. [30] » À lire E. P. Thompson qui corrige et module cette notion de « peuple inculte » – à vrai dire, il s’agit d’une autre culture –, on cerne mieux un des moments essentiels de la constitution de cette sphère plébéienne, le radicalisme populaire des années 1790. Connaissant une résurgence en 1815, le mouvement radical ouvrirait la période de lutte qui mène à 1832, et plus tard au chartisme. Mais, surtout, on perçoit plus nettement les caractères spécifiques de cette sphère plébéienne :
■ d’abord, le lieu ou l’espace de manifestation : les cafés, les tavernes, les Églises dissidentes, les grands rassemblements où apparut le caractère composite du mouvement réunissant des « saints » austères et puritains aux côtés de gaillards hédonistes et turbulents ;
■ la critique en acte de la tradition constitutionnelle qui fonctionnait comme une entrave à l’essor de la pensée démocratique, allant néanmoins de pair avec une lutte permanente pour la reconnaissance du « droit de naissance » ;
■ dans le cas de la Grande-Bretagne tout au moins, l’importance des origines religieuses de la démocratie plébéienne. Le monde de la Dissidence, en dépit de sa complexité, de ses ambiguïtés, est l’un des berceaux des pratiques anti-autoritaires, avec son attachement aux principes d’auto-administration et d’autonomie locale, à la limite de l’anarchie ;
■ un ethos égalitaire de la fraternité qui sut se donner très vite des institutions où se constitua l’expérience ouvrière de la solidarité et de la mutualité ;
■ enfin, et E. P. Thompson y revient à plusieurs reprises, la proclamation du principe énoncé par la SCL (la Société de correspondance londonienne) : « Que le nombre de nos adhérents soit illimité. » Écho du combat des niveleurs pour la dissociations des droits politiques et du droit de propriété ? Certes, mais, au-delà, une contribution essentielle de la sphère publique plébéienne à la démocratie moderne. « Une charnière dans l’histoire », juge E. P. Thompson. C’est-à-dire la fin de l’exclusivisme, de la politique considérée comme un domaine réservé à une élite ou à un groupe de professionnels. Comme si le jacobinisme anglais, en se mêlant aux traditions religieuses venues de la Dissidence, avait congédié le modèle de la révolution par en haut pour transplanter, dans le champ politique, des modes d’action et d’organisation éprouvés dans le champ religieux, et pour réaffirmer ainsi la volonté d’autodétermination du peuple. « En nombre illimité » ne s’entend pas seulement comme un appel au suffrage universel, ou comme une invite à l’autonomie, mais aussi comme un appel plus secret, plus difficile à percevoir, à la multiplication, à la multiplicité. La démocratie est pensée, visée comme le règne du multiple, comme la recherche de la diversité, plus, de la bigarrure : elle s’institue dans le refus d’une unification homogénéisante.

On imagine sans peine combien H. Arendt, pour qui le mouvement ouvrier a écrit, dans le champ politique, « un des chapitres les plus glorieux et sans doute les plus riches de promesses de l’histoire récente », aurait découvert dans cet ouvrage de « perles » appartenant au trésor perdu des révolutions modernes. Et, si l’on peut se réjouir d’un effort persévérant, ces dernières années, pour penser la spécificité de la démocratie moderne, ce livre n’ouvre-t-il pas pour nous l’occasion heureuse d’une réflexion renouvelée ? Peut-on se contenter, pour redécouvrir la révolution démocratique moderne, de Constant et de Tocqueville, même s’il existe, de ce dernier penseur, des lectures très audacieuses ?

Que serait notre pensée de la démocratie, que deviendrait notre interprétation si The Making of the English Working Class parvenait à tourner aussi notre attention vers l’univers tumultueux des pratiques plébéiennes, si ce que Claude Lefort appelle « l’idée libertaire de démocratie » se nourrissait d’un réexamen de la charbonnerie française, du mouvement républicain, des clubs et de l’effervescence de 1848, de la Commune de Paris et, au-delà, des « chimères » qui, selon Jacques Rancière, hantaient la « nuit des prolétaires » ? Encore faut-il bien voir que cette sphère publique plébéienne ne repose pas sur une séparation tranchée du politique et du social. Ses acteurs considèrent les lieux de production comme un des lieux d’expression du politique. Ainsi, ces phrases de John Thelwall : « Une sorte d’esprit socratique se développera inévitablement partout où se réunissent de grands groupes d’hommes […] Chaque grand atelier ou manufacture est donc une sorte de société politique qu’aucune loi ne peut réduire au silence, ni aucun magistrat forcer à se disperser. [31] »

Enfin, The Making of the English Working Class, qui donne le récit de la constitution des communautés ouvrières, suscite une question cruciale pour nous : comment penser ensemble l’exigence de communauté et l’être-au-monde démocratique ?

Et si The Making of the English Working Class était un grand livre morrissien ? E. P. Thompson, qui a publié, en 1977, une version révisée du William Morris, Romantic to Revolutionary, n’a-t-il pas, lors d’une mise au point, avoué joyeusement la prégnance de son rapport à William Morris ? Il ne s’agit pas, pour E. P Thompson, de tirer à lui l’auteur de News from Nowhere ; c’est, au contraire, dans l’autre sens que fonctionne la relation. « Morris, en 1955, s’était emparé de moi. Mon livre était alors, tout au moins je le suppose, une preuve de “révisionnisme” enveloppé. Depuis, la confrontation William Morris-Marx n’a pas cessé de traverser mon travail. Quand, en 1956, mon désaccord avec le marxisme orthodoxe parvint à s’exprimer pleinement, j’effectuai un retour à des modes de perception que j’avais acquis dans ces années de relation étroite avec W. Morris, et c’est dans cette pression que Morris a exercée sur moi que j’ai peut-être puisé la volonté d’aller de l’avant. Reconnaître que Morris s’était emparé de moi, et que j’ai tenté de répondre à cette emprise, ne me donne pas le droit de m’en emparer à mon tour. Mais interpréter Morris, c’est ce que j’ai tenté de faire pendant ces vingt dernières années. [32] »

Un grand livre morrissien ? Comme si, en réveillant ces noms arrachés à la nuit de l’oubli, en faisant « briller dans le passé l’étincelle de l’espérance », E. P. Thompson avait poursuivi inlassablement une méditation raisonnée sur ces phrases de W. Morris, dans A Dream of John Ball, sorte de condensation de sa vision de l’histoire : « Les hommes combattent et perdent la bataille, et la chose pour laquelle ils ont lutté advient malgré leur défaite. Quand elle advient, elle se révèle être différente de ce qu’ils avaient visé, et d’autres hommes doivent alors combattre pour ce qu’ils avaient visé, sous un autre nom. [33] »

Miguel ABENSOUR

[Texte de présentation du livre d’Edward Palmer Thompson
La Formation de la classe ouvrière anglaise –,
Éditions Points-Le Seuil, 2012, pp. XXVII-XLVIII.]


[1Le Débat, n° 3, juillet-août 1980.

[2« La question de l’histoire du mouvement ouvrier », in : L’Expérience du mouvement ouvrier, Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1974, pp. 11-120.

[3Rappelons que ce texte de Miguel Abensour – repris dans l’édition de poche récemment parue (Points-Seuil) – a été écrit pour la première édition française (1988) de La Formation de la classe ouvrière anglaise (Gallimard/Le Seuil, collection « Hautes Études »).

[4« An Open Letter to Leszek Kolakowski (1973) », The Poverty of Theory, Londres, Merlin Press, 1978, pp. 93-192.

[5William Morris, Contre l’art d’élite (présenté par Jean Gattegno), Paris, Hermann, 1985.

[6Londres, 1955.

[7Sur l’ensemble de la controverse : P. Anderson, « Origins of the Present Crisis », New Left Review, n° 23, 1964 ; T. Nairn, « The English Working Class », New Left Review, n° 24, 1964 ; contra : E. P. Thompson, « The Peculiarities of the English », The Socialist Register, 1965, repris in : The Poverty of Theory, op. cit., pp. 35-91.

[8« An Interview with E. P. Thompson », Radical History Review, vol. 3, n° 4, Fall, 1976, pp. 24, 25 ; également : E. P. Thompson, « Romanticism, Moralism and Utopianism : the Case of William Morris », New Left Review, n° 99, 1976.

[9Avant-propos, p. 11.

[10Chap. VI, p. 250.

[11Socialisme ou Barbarie, novembre-décembre 1952, repris in : Éléments d’une critique de la bureaucratie, Genève-Paris, Droz, 1971, pp. 35-38.

[12Préface, p. 15.

[13Préface, p. 18.

[14E. P. Thompson, « Eighteenth-Century English Society : Class Struggle Without Class ? », Social History, vol. 3, n° 2, mai 1978, pp. 146-150.

[15Chap. XVI, p. 1061.

[16Chap. XII, p. 587.

[17Chap. VI, p. 256.

[18Chap. XII, p. 587.

[19Chap. VI, p. 271.

[20Chap. VI, p. 272.

[21Chap. XII, p. 587.

[22Préface, p. 20.

[23Libre, n° 5, 1979, pp. 3-63.

[24Ibid., p. 48.

[25Chap. VI, p. 254.

[26Chap. V, p. 236.

[27Chap. IV, p. 132.

[28Chap. V, pp. 230-231.

[29Chap. XVI, p. 1100.

[30J. Habermas, L’Espace public, Paris, Payot, 1979, p. 10.

[31Chap. V, p. 240.

[32E. P. Thompson, « Romanticism, Moralism and Utopianism », art. cité., p. 109.

[33William Morris, Selected Writings (édité par G.D.H. Cole), Londres, The Nonesuch Press, 1948, p. 214.