Résistances à l’industrialisme
et révoltes ouvrières en Old England

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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On note, depuis quelque temps déjà, un renouveau d’intérêt pour le mouvement luddite, cette conjuration ouvrière qui tenta de résister avec vigueur et imagination, dans la Vieille Angleterre des années 1811-1816, à l’introduction du machinisme dans l’industrie textile [1]. Il faut croire que l’époque désastreuse du capitalisme total que nous traversons ranime, au moins dans ses marges et ses dissidences assumées, une curiosité nouvelle pour ce moment d’incandescence historique où, surgissant des profondeurs du peuple travailleur des Midlands, la défense d’une manière de vivre décemment sa vie structura le refus radical d’un monde à venir dont on connaît, aujourd’hui, tous les effets destructeurs sur l’existence même. Ce combat pour la dignité ouvrière, les luddites le payèrent au prix de la pendaison, du massacre et de l’oubli.

Longtemps considérés comme passéistes, primitifs ou archaïques, ces « premiers rebelles de l’ère industrielle » (Julius Van Daal) eurent, cela dit, l’honneur – et la chance – de ne pas entrer dans l’histoire officielle du mouvement ouvrier sous imprimatur marxiste, ce grand barnum des médaillés du « développement des forces productives ». Ils en furent même exclus avec autorité et constance par ceux qui, du haut de leur matérialiste science, décidaient du sens de l’histoire. Celle du soulèvement luddite demeura donc longtemps secrète. Comme ses aspirations profondes – et terriblement actuelles – à ne pas se laisser détruire par le mouvement incessant du capital, cette « roue du progrès » qui continue d’écraser – et comment – toute aspiration à la vie digne.

S’il est un historien qui contribua à percer le secret du mouvemente luddite, c’est bien Edward Palmer Thompson (1923-1993), grand admirateur de William Morris et auteur d’un livre foisonnant d’intelligence paru en anglais en 1963, traduit en français en 1988 et récemment réédité en collection de poche [2]. Edward P. Thompson s’efforça, en effet, de restituer à cette « cause perdue » un rôle matriciel dans la formation de la classe ouvrière anglaise, et ce faisant il contribua à sauver les hommes qui la portèrent de « l’immense condescendance de la postérité ».

En reprenant, dans ce dossier anglais, l’excellent texte de Miguel Abensour présentant et commentant cet ouvrage – « La passion d’Edward P. Thompson » –, nous souhaitons, à la faveur de cette opportune réédition, nous associer à l’hommage que mérite l’immense travail de cet historien radical et écrivain politique de talent. Pour le reste, deux livres récemment parus chez L’Insomniaque [3] – et côtoyant les mêmes rivages de la radicalité sociale et poétique de la Vieille Angleterre – font également l’objet d’une recension.





[1Parmi les livres récents consacrés à ce sujet, on signalera celui de Kirpatrick Sale, La Révolte luddite. Briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation (L’Échappée, 2006) et, chez le même éditeur, mais dans une perspective franco-française néo-luddite cette fois, l’ouvrage coordonné par Cédric Biagini et Guillaume Carnino, Les Luddites en France. Résistance à l’industrialisation et à l’informatisation (2010).

[2Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, traduit de l’anglais par Gilles Dauvé, Mireille Golaszewski et Marie-Noëlle Thibault, présenté par Miguel Abensour et préfacé par François Jarrige, Paris, Le Seuil, « Points Histoire », 2012, 1168 pp.

[3Julius Van Daal, La Colère de Ludd (2012, 288 pp.) et Percy Bysshe Shelley, Écrits de combat, traduits par Félix Rabbe, Albert Savine et Philippe Mortimer et précédés de « Shelley, un exilé parmi nous », d’Hélène Fleury (2012, 288 pp.), Montreuil, L’Insomniaque.