Vivre et laisser mourir :
variations sur la théologie libérale

À contretemps, n° 29, janvier 2008
dimanche 26 octobre 2008
par  .
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« Une grille de salaires n’a rien à voir avec la moralité. »
Laurence Parisot

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Jean-Claude MICHÉA
L’EMPIRE DU MOINDRE MAL
Essai sur la civilisation libérale

Paris, Climats-Flammarion, 2007, 224 p.


De livre en livre, Jean-Claude Michéa tisse une œuvre critique de première importance. Sa cible : la théologie du Marché et du Droit s’incarnant dans le libéralisme. Sa méthode : le démontage philosophique. Ses atouts : une belle clarté d’exposition doublée d’un incontestable sens de la pique. Construits de manière originale – éloge de la scolie ! –, ses essais ont immanquablement du style. Ils mordent avec un évident plaisir, et toujours au nom de cette common decency sur laquelle Orwell, dont Michéa revendique la haute figure, fonda sa préférence pour un socialisme des gens ordinaires.

Prolongeant ses réflexions sur les « conditions modernes de l’ignorance » et « l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche » [1], notre auteur élargit, cette fois, le champ pour décrire le long processus ayant abouti au « libéralisme réellement existant », c’est-à-dire à « ce projet de transformation radicale de l’ordre humain » dont l’ombre portée – moderne et globalisée – s’étend, désormais, sur la terre entière. Ce « libéralisme réellement existant » représente, à ses yeux, « l’accomplissement logique (ou la vérité) du projet philosophique libéral, tel qu’il s’est progressivement défini depuis le XVIIe siècle et, tout particulièrement, depuis la philosophie des Lumières ». C’est cette « logique » qu’il s’attache à décrypter, d’Adam Smith à Fukuyama.

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Toute définition précise du libéralisme, nous dit d’entrée de jeu Michéa, se doit d’abord de dissiper la confusion – essentiellement entretenue par sa « gauche » – selon laquelle il existerait deux versants de cette doctrine : d’un côté, un « mauvais » libéralisme, dont le principal effet serait de légitimer le règne indifférencié de la marchandise, et, de l’autre, un « bon » libéralisme, synonyme d’ « avancée illimitée des droits ». À cette césure imaginaire – qui structure, aujourd’hui, l’essentiel d’un faux débat entre libéraux de « gauche » et libéraux de « droite » –, Michéa oppose, au contraire, une vision unifiée d’un courant qui repose, depuis ses origines, sur les « horlogeries parallèles et complémentaires du Marché et du Droit ». S’il admet que, dans le premier temps du libéralisme, le politique, dressant le cadre nécessaire à son développement – la « neutralité axiologique absolue » du Droit –, a semblé prendre le pas sur l’économique, c’est pour démontrer que, dans un même mouvement, le « projet de pacification systématique de la société » qu’il incarnait, impliquait que « la main visible de l’État juste » concédât à « la main invisible du Marché » le soin de régler la marche du temps.

En remontant aux sources du libéralisme, Michéa insiste sur deux éléments constitutifs de son imaginaire : l’invention de la science expérimentale, d’une part ; la hantise de la guerre civile, de l’autre. Opposable comme « autorité symbolique » à la toute-puissance de l’Église, la Science – mère du Progrès, comme on sait – servit, en effet, d’assise à la naissante « utopie d’une société rationnelle », dont les contours reçurent l’aval d’une société – celle de l’Europe du XVIIe siècle – lassée de subir les effets dévastateurs de la guerre de religion, cette « guerre civile par excellence ». S’incarnant dans l’idée d’une « Raison en progrès perpétuel », cette légitime aspiration à la vie tranquille ouvrit l’espace de la pensée, nous dit Michéa, à une nouvelle manière d’être au monde où, devenant souci principal, la conservation de soi entraînerait, par force, la progressive mise en question des vertus dominantes d’une héroïque époque en voie d’achèvement. Car l’indéniable modernité qu’incarna le libéralisme fut d’abord fondée sur la double conviction, acquise en ces temps agités, que la seule guerre désormais acceptable était celle de l’homme contre la nature et que, détournant son énergie vers le travail et l’industrie, l’individu devait devenir le chaînon d’une société pacifiée « dont le Droit définirait la forme et l’Économie le contenu ».

Saisis « d’une défiance radicale envers les capacités morales des êtres humains et, par conséquent, envers leur aptitude à vivre ensemble sans se nuire réciproquement », les auteurs classiques du libéralisme avaient sans doute de bienveillantes et modératrices intentions. C’est ainsi qu’ils imaginèrent une « société ouverte » – la « moins mauvaise société possible » – où le Droit serait administrée par un État idéologiquement neutre chargé de dire le juste plutôt que le bien. De cette construction intellectuelle provient cette « liberté moderne » dont nous jouissons encore sous nos latitudes, liberté que Michéa définit, à juste titre, comme « le droit de faire tout ce qui n’est pas interdit par la loi » et – « de façon plus discrète » – « tout ce qui ne contrevient pas aux lois du Marché ». Car, dans les faits, c’est bien le Marché qui décide et qui impose, au nom de sa propre logique, ses règles politiques et son imaginaire culturel.

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On ne trouvera chez Michéa aucun penchant particulier pour le matérialisme historique. Au contraire, la grille de lecture du développement des sociétés qu’il a produite, toujours effective dans certains milieux du gauchisme recyclé [2], lui semble directement héritée de la pensée libérale. Quant à l’idée maîtresse qu’il véhicule – le capitalisme serait l’expression d’un « mouvement nécessaire » de l’humanité, une sorte de passage obligé vers son dépassement –, il la trouve carrément absurde.

À Marx, Michéa préfère Karl Polanyi, Marshall Sahlins, Pierre Clastres, Castoriadis et les chercheurs du MAUSS [3]. Sans oublier Orwell, bien sûr, comme déjà dit, mais nous y reviendrons. Cette défiance à l’égard de Marx ne l’empêche pas, cependant, de lui reconnaître une évidente supériorité sur ses épigones, celle d’avoir clairement établi que, dans sa logique même, le libéralisme – « l’époque bourgeoise », disait l’assidu abonné du British Museum – ne relevait en rien d’un quelconque conservatisme, mais au contraire fondait un projet éminemment révolutionnaire. En cela, nous dit Michéa, il était bien loin – et bien en avance – sur l’actuelle « sociologie d’État ». Car le contresens est tel, dans les rangs des pseudo-contempteurs du néo-libéralisme d’aujourd’hui, qu’ils en sont encore à prendre les politiques libérales pour des resucées du conservatisme – ou même de la réaction – quand elles sont exactement le contraire, l’expression d’un « mouvement sans fin » du capital impliquant, comme disait Marx dans le Manifeste du parti communiste, un « bouleversement continuel de la production », un « constant ébranlement de tout le système social » et une « insécurité perpétuelle ». Et Michéa d’insister sur un point de première importance : « pour la première fois dans l’histoire des civilisations », précise-t-il, et quelles que fussent les intentions premières d’un Stuart Mill ou d’un Benjamin Constant, la notion même de « limite » – cette frontière éthique qui sépare la dignité humaine de l’inhumaine condition – devient, dans les faits, « philosophiquement impensable », avec le libéralisme, pour la bonne raison que le mouvement sans fin du capital, amoral par nature, suit toujours sa propre pente – sa pente logique –, celle que dicte la seule quête du profit maximal. Jusqu’au désastre civilisationnel que nous connaissons, lui-même sans limite. D’où l’aberrante prétention des libéraux de « gauche » à vouloir moraliser le « mode de destruction capitaliste » alors que la « société-machine » qu’il a instaurée se doit, pour se maintenir et prospérer, de « briser », partout et toujours, « les résistances culturelles au “changement”, qui trouvent généralement leur fondement dans les “archaïsmes” toujours dangereux » d’une ancienne tradition où l’aspiration à une « société décente » fondait précisément la critique de l’économie politique. Le mouvement sans fin du capital est à ce prix : s’émanciper, sans faillir, de tout ce qui pourrait entraver sa logique exponentielle d’accumulation en chassant de l’espace public les « valeurs morales » sur lesquelles les civilisations du passé avaient fondé « partie de leur raison d’être ».

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À l’opposé du « pari libéral », nous dit Michéa, ce qu’Orwell appelle la common decency – « concept délibérément vague et imprécis » – ne s’inscrit pas dans une « métaphysique du Bien » définissant une « idéologie morale ». Tout au contraire, cette common decency se réfère aux « vertus humaines de base » – la loyauté, la générosité –, qu’Orwell jugeait indispensables à la vie en société et indissociables de la pratique socialiste.

C’est déjà au nom de cette aspiration à une « société décente » – et donc sur une base essentiellement éthique – que les penseurs socialistes pré-marxistes ébauchèrent, rappelle opportunément Michéa, une critique du libéralisme, dont le principal angle d’attaque portait sur sa prétention scientifique à organiser une société encourageant « des comportements aussi manifestement contraires à la dignité humaine » que ceux qu’induisait, par nature, la théologie du Marché. Triomphant, le progressisme marxiste, optimiste en diable, renvoya, d’un revers de main, dans les cordes du néant critique, cette approche jugée petite-bourgeoise des socialistes d’avant Karl. On sait d’ailleurs avec quelle foi scientiste, ces tenants du progrès à tout prix prirent leur part des désastres à venir. On peut même leur accorder le bénéfice d’avoir su faire pire. Aux yeux de Michéa, la dimension « conservatrice » du socialisme orwellien renoue opportunément avec cette approche pré-marxiste. Elle ne reflète pas, précise-t-il, une manifestation nostalgique d’un monde fini, mais exprime simplement le refus de noyer l’ « homme ordinaire » (common man) dans les eaux glacées de l’abstraction marchande, en s’appuyant sur ces « vertus humaines de base » – si savamment déconstruites par le libéralisme – pour fonder une conscience capable de résister à « l’égoïsme et [à] l’esprit de calcul, conditions historiquement immuables de la volonté de puissance ». On s’accordera sans peine avec Michéa sur l’idée que le socialisme orwellien – ennemi définitif du libéralisme et du totalitarisme, ces deux excroissances de la modernité – repose, pour beaucoup, sur l’idée banale que rien ne sera définitivement perdu tant que les « gens ordinaires » manifesteront cette « fâcheuse obstination à vouloir rester humains ».

S’il y a, de la part d’Orwell, une évidente provocation à se définir comme « anarchiste tory », il n’existe pas, pour Michéa, de contradiction insurmontable entre les deux termes de la définition. Au contraire, pourrait-on dire. Conservateur assumé – néolithique, aimait-il à dire –, Paul Goodman [4] l’était aussi, comme il l’indique à juste titre. Il aurait également pu citer l’exemple de Gustav Landauer. Sur ce terrain de la conservation des « vertus humaines de base » – autre nom du « donner, recevoir et rendre », de Mauss –, la connexion entre Orwell et l’anarchisme lui semble donc aller de soi, comme elle va de soi dans son analyse du « désir de pouvoir » comme « obstacle philosophique majeur au développement d’une société décente » et « source de toutes les perversions politiques autorisées par l’Idéologie ». Les quelques pages agiles que Michéa consacre à l’anarchisme cadrent bien avec l’idée très personnelle qu’il s’en fait. Pour lui, plus qu’un courant politique parmi d’autres – une sorte de gauche de l’extrême gauche pour faire court –, l’anarchisme tient plus précisément d’une « propédeutique morale » – ou d’une « métapolitique » –, qui aurait l’avantage d’accorder une part importante « au problème de l’éducation des individus » et « aux dimensions psychologiques de l’activité politique ». À son crédit, il porte, sans hésiter, la « lucidité philosophique fondamentale » de quelques-uns de ses théoriciens – parmi lesquels Rudolf Rocker, auquel il consacre une de ses scolies – pour avoir su mettre à jour « les racines individuelles du désir de pouvoir », même si, précise-t-il, une des cibles de prédilection de l’anarchisme – l’autorité patriarcale traditionnelle –, par trop limitée, a fini par devenir un « lieu commun » de la critique post-moderne et des gender studies.

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Il est fort à parier – et c’est heureux – que la lecture de cet Empire du moindre mal hérissera quelques poils dans les chaumières de la « subversion » moderne, y compris libertaire. Sur la question de la domination, par exemple, dont le libéralisme contemporain a substantiellement modifié les modalités, il est peu probable que les audacieuses remarques de Michéa – prolongeant, pour certaines, celles de Slavoj Zizek – sur cet « inconscient des sociétés modernes » où le matriarcat et l’infantilisme tiennent une place de première importance, reçoivent les faveurs de nos « anarca-féministes » arc-boutées sur la dénonciation réitérée d’un patriarcat largement obsolescent. De la même façon, seront peu goûtés, dans les cercles de la dissidence parisienne, son analyse de la « pratique délinquante » comme contribution nécessaire à la croissance du PIB et son persiflage savoureux de l’apologie du casseur véhiculée, à longueur de fausses émeutes, par « les rappeurs », « les cinéastes “citoyens” » et « les idiots utiles de la sociologie d’État », mais aussi par une « ultra gauche » assez désespérée pour traquer pathétiquement, dans le premier incendie de banlieue venu – et télévisé – le signe évident du retour du Grand Soir.

Plus sérieusement, Michéa réserve ses piques les plus acérées aux libéraux de « gauche », ces maîtres d’œuvre de la traque aux archaïsmes. Et l’on comprend pourquoi. Si la « logique libérale définit un tableau à double entrée » (le Marché et le Droit), le faux clivage qu’il induit entre sa « droite » et sa « gauche » offre « la clé politique ultime des progrès constants de l’ordre capitaliste ». Placées devant cette alternative impossible, écrit Michéa, les « classes populaires » ont finalement le choix entre une droite libérale qui démantèle, pierre à pierre, l’édifice social sur lequel reposent encore ses conditions matérielles d’existence et une gauche libérale – à laquelle il adjoint l’extrême gauche –, qui en est, culturellement, le principal instrument de légitimation. Opérant un curieux renversement du matérialisme historique, les libéraux de « gauche », ajoute-t-il, peuvent aussi se parer du rose manteau de l’anti-libéralisme, en opposant un « mauvais infini » de la société capitaliste moderne – celui de l’accumulation de capital au sens strict – à un « bon infini » – celui des avancées culturelles et de l’évolution des mœurs. Loin de « penser le capitalisme dans son unité dialectique effective », conclut-il, cette démarche induit un ralliement à « la vieille rengaine des libéraux modernes selon laquelle toute critique radicale du mode de vie capitaliste (…) serait secrètement animée par une haine de la démocratie, et l’aspiration à un monde élitiste, voire totalitaire ». C’est la thèse défendue par Jacques Rancière, qu’on avait connu mieux inspiré, dans son dernier ouvrage [5], qui fut le vademecum de la candidate de l’ « ordre juste » à la dernière élection présidentielle française.

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Si le libéralisme contemporain a changé par rapport à sa nature originelle, c’est que, nous dit Michéa, il ne se pense plus désormais comme la « moins mauvaise société » possible, mais qu’il entend être adoré comme le « meilleur des mondes ». Ainsi, reprenant à son compte les folles prétentions des totalitarismes, il travaille méthodiquement à fabriquer cet « homme nouveau » qu’exigent le Marché et le Droit : « un travailleur prêt à sacrifier sa vie – et celle de ses proches – à l’Entreprise compétitive », un « consommateur au désir sollicitable à l’infini », un « citoyen politiquement correct et procédurier », un « homme sans qualités ». Ce faisant, le libéralisme se métamorphose, sous nos yeux. D’empirique et de modéré, il devient métaphysique et agressif. Il lui reste à pousser plus avant les frontières de l’inhumanité pour transformer « les hommes tels qu’ils sont » en « hommes tels qu’ils devraient être », c’est-à-dire tels qu’ils sont contraints de devenir sous les coups de boutoir du « libéralisme intégralement développé ». Michéa a sans doute raison de craindre qu’une telle conclusion soit d’autant plus démobilisatrice qu’elle envisage le pire : le basculement définitif de l’humanité dans « le monde dévasté du libéralisme victorieux ». Il n’en demeure pas moins que l’énoncer, c’est déjà prendre la mesure de l’horreur à venir. Pour y remédier. Même si le temps, comme il dit, joue désormais contre nous.

Freddy GOMEZ


[1L’Enseignement de l’ignorance – Climats, 1999 – fut recensé dans le numéro 2 – avril 2001 – de notre revue et Impasse Adam Smith – Climats, 2002 – dans son numéro 11 – mars 2003. Sur George Orwell, J.-C. Michéa a écrit deux essais fort intéressants : Orwell anarchiste tory – Climats, 2000 – et Orwell éducateur – Climats, 2003 –, chroniqué dans le numéro 16 – avril 2004 – d’À contretemps.

[2Dont Toni Negri, adepte inconditionnel de la globalisation capitaliste comme tremplin vers le communisme, serait, précise Michéa, le moderne – et un peu grotesque – représentant.

[3Le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS) – dont le nom même rend hommage à Marcel Mauss (1872-1950), père de l’ethnographie française et auteur d’un remarquable Essai sur le don (1925) – édite, depuis 1981, La Revue du MAUSS. Sur Marcel Mauss, le MAUSS et La Revue du MAUSS, on peut consulter www.revuedumauss.com.fr/

[4De Paul Goodman (1911-1972), figure marquante de l’anarchisme américain, on lira avec profit La Contre-Éducation obligatoire – Paris, Fleurus, 1972 – et La Critique sociale et autres textes – Lyon, Atelier de création libertaire, 1997.

[5Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005.