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Marches et ruptures de Bernard Lazare
Article mis en ligne le 18 février 2020

par F.G.

■ Le seul mérite que revendiqua Bernard Lazare [1] (1865-1903) fut celui d’avoir été le « premier » des dreyfusards, et corollairement le premier à avoir compris que l’Affaire ne relevait pas de l’erreur judiciaire, mais d’une machination ourdie contre un « Juif » parce qu’il avait pour seul tort de l’être. L’histoire, cependant, demeura longtemps discrète sur la dimension strictement antisémite de l’Affaire. Quant au rôle qu’y joua Lazare, elle n’eut de cesse de le minimiser au profit de dreyfusards beaucoup plus tardifs, mais beaucoup plus conformes au mythe républicain qu’elle souhaitait édifier. Si l’affaire Dreyfus fut son grand combat, il faut se garder de verser dans le mythe, forgé par le Péguy de Notre jeunesse, du Lazare prophète, saint et martyr. On le prendra plutôt pour ce qu’il fut : un homme libre, complexe, se trompant parfois, assumant ses erreurs et se donnant tout entier aux causes qu’il croyait justes. Un homme à bien des égards seul. Un hétérodoxe de la plurielle anarchie de son temps.

Alors qu’il était bien plus que cela, les historiens et mémorialistes du mouvement libertaire ont souvent portraituré B. Lazare en simple sympathisant ou compagnon de route de l’anarchie. Collaborateur régulier de la presse libertaire, orateur dans des réunions publiques du mouvement, la police, elle, ne s’y trompa pas, qui le ficha comme tel. Lié d’amitié avec Pelloutier, entretenant des relations suivies avec les principales figures de l’anarchisme de son temps, dont les frères Reclus, Grave, Pouget, Kropotkine, Faure, Malato, Malatesta, Merlino, Nettlau et Landauer, il fut de toutes les campagnes de solidarité avec les compagnons, pour lesquels il n’hésita pas à mettre la main à la poche. Il dénonça les lois scélérates de décembre 1893 criminalisant les anarchistes, et, poussé à fuir la répression, il émigra en Belgique où il se battit encore. Alors ? Que faut-il donc pour entrer à part entière dans l’histoire de l’anarchie ? Se conformer sans doute à certains dogmes qui la fondent, ce qui lui coûtait. « Car toute coterie, écrivit-il, surtout quand elle se dit libertaire, est d’un sectarisme, d’une étroitesse, d’un égoïsme et d’une intolérance qui me répugnent. » On comprend.

L’étude de Nelly Wilson que nous donnons ici fut publiée – sous le titre original de « Bernard Lazare : marches et ruptures d’un anarchiste » – dans le n° 91/92 de L’Arc, 1984, pp. 107-112, pour sa livraison intitulée « Anarchies ». Elle a, à nos yeux, pour principal intérêt de s’arrêter sur « l’itinéraire juif » de B. Lazare, cette « marche à plusieurs étapes » où l’Affaire bouleversa sa propre vision du juif et de l’antisémite. C’est parce que ce Dreyfus, au fond, par ses origines et sa classe, lui renvoyait sa propre image que B. Lazare, né dans une famille bourgeoise juive installée en France depuis des siècles, comprit que quelque chose de fondamental se jouait dans cette accusation de trahison. De fondamental pour lui, pour comprendre « ce qu’était un juif », dans le regard des autres et dans sa propre conscience, désormais. Ce cheminement – de l’assimilationnisme à une forme de sionisme libertaire – dérangea aussi bien les sionistes proches de Teodor Herzl que les anarchistes, même les plus fins d’entre eux, qui eurent bien du mal à comprendre et à accepter les idées de B. Lazare.

Ainsi, au dernier acte d’une vie très brève, B. Lazare, plus seul, plus juif et plus libertaire que jamais, consacra ses dernières forces à défendre les prolétaires juifs de Galicie, de Roumanie ou de Constantinople. Sa mort survint en 1903, à trente-huit ans. Au lendemain du pogrom de Kichinev et trois ans avant que ne soit acquise la réhabilitation de Dreyfus.– À contretemps.


Au premier abord, la personnalité et la pensée de Bernard Lazare semblent déconcertantes dans leur manque de logique et de continuité. Homme de ruptures, il paraît passer par brusques sauts d’une philosophie ou d’un groupe à l’autre, souvent d’un extrême à l’autre. Perpétuel critique, légendaire contestataire, l’en-dehors personnifié qui prend plaisir à faire et à dire le contraire de ce qu’on attend. Ainsi, ce fils de bonne famille bourgeoise israélite et de bonne éducation toute positiviste commença par se jeter dans la littérature symboliste la plus ésotérique et ensuite dans l’anarchisme socialiste révolutionnaire. Alors que ses trois frères, comme tant d’autres jeune gens du Midi, montèrent à Paris pour se préparer à de belles carrières dans les professions libérales, Lazare (son vrai nom était Lazare Bernard) s’y fit assez rapidement une réputation de subversif, membre d’une « association secrète de malfaiteurs ».

Rien de plus bourgeois dans son aspect extérieur que ce dénonciateur du gouvernement de la République capitaliste. Il s’habillait avec élégance, portait monocle, aimait les livres rares, les bons restaurants, les belles choses. Si ce goût pour le bien-être rendait suspecte sa sincérité socialiste, Alexandre Zévaès voyait en lui « le représentant du high-life anarchiste » avec des entrées chez les Rothschild, il rassurait la police, pendant un moment au moins. « Un bourgeois chic » qui se fait onduler la chevelure, s’est marié régulièrement et mène une vie morale irréprochable ne peut pas être un individu dangereux. Rien à craindre, signale un agent chargé de la surveillance du sieur Lazare et de sa belle dame. Les apparences, comme les prétendues influences formatrices, sont parfois trompeuses.

En considérant le premier des « sauts » idéologiques, le passage du symbolisme à l’anarchisme, il est tentant de souligner les contradictions d’ordre esthétique, intellectuel et social (politiquement le problème ne se pose pas : il reste hostile à la République bourgeoise). Art hautain pour initiés qui s’oppose à l’art social préconisé par la suite. L’écrivain symboliste se plaît dans les tours d’ivoire, en compagnie des poètes maudits ou obscurs, que l’anarchiste abandonne en faveur de la place publique où il prend la défense de la science, de la raison, de l’histoire auxquelles il avait préféré mysticisme, mythes et mythologies. Recherche symboliste de la vérité dans les nécropoles et catacombes d’où l’anarchiste revient au soleil rouge du présent. En réalité, derrière ces contradictions, il y a une consistance de tempérament, de mentalité, d’aspiration ; une continuité qui s’approfondit au contact des événements. La pensée de Bernard Lazare a évolué, certes ; elle a fait fausse route parfois, surtout sur la question juive, et il a eu le courage de l’avouer. Mais ce qui n’a jamais varié, et c’est par là qu’il est libertaire, c’est sa passion pour la liberté. C’est ensuite, et c’est par-là qu’il est devenu anarchiste socialiste, sa soif de justice sociale dans le sens le plus large.

À l’époque symboliste, c’est la liberté de l’esprit qui le préoccupe parce qu’il se sent comme étouffé par la tyrannie rationaliste, l’esprit positiviste de l’école qui, au lieu d’élargir la connaissance, et par là la liberté, la limite à l’observable, et au déterminable, rejetant ainsi dans le domaine de l’inconnaissable toute hypothèse, toute spéculation, ce qui peut-être n’est qu’inconnu actuellement. De là ses explorations des mythes et des mysticismes ainsi que des phénomènes extra-sensoriels comme la télépathie, les forces inconscientes et même irrationnelles, autant de richesses qu’il faut comprendre et mobiliser. Le symbolisme de Bernard Lazare n’est pas anti-science ni anti-raison ; il est hostile à l’orthodoxie scientifique, aussi néfaste pour la science et la connaissance que le cléricalisme pour la religion. Dans l’art comme dans la philosophie, il préférait la suggestion à la définition, l’ambiguïté créatrice à la clarté réductrice.

De cette esthétique et de cette philosophie libertaires, il est passé à l’anarchisme socialiste par la bouleversante découverte de la misère économique. Du coup « la conquête du pain », « la question du ventre » passaient au premier plan, et il adhère au socialisme – mais pour s’en détourner aussitôt. La lutte des classes, l’égalité imposée par une multiplicité de lois et la dictature du prolétariat assureront à tous le pain quotidien peut-être, mais à quel prix la libération économique ? La justice sociale ? De ce que pourrait être un futur État socialiste, il avait une véritable vision de cauchemar : « Loi sur le travail, sur sa réglementation, sur sa durée, loi sur la propriété collective, loi sur la répartition des biens, loi sur l’instruction, loi sur l’hospitalité, loi sur les secours aux faibles, loi sur les invalides du travail. Et ainsi on en arrive au nom de la liberté à la plus étrange, à la plus folle des conceptions, à celle d’après laquelle les moindres actes des hommes seront prévus, ordonnés, réglementés d’après des lois… »

La solution à long terme mais radicale, seule efficace, pensa-t-il, était une révolution d’idées. Elle devait s’accomplir par l’éducation, non pas celle distribuée par les enseignants-fonctionnaires de l’État, mais par des esprits libres, les écrivains et philosophes passés et présents qui seront toujours les précepteurs de l’humanité. Nous voilà revenus à l’importance de l’art comme moyen de libération. Seulement cette fois il s’agit de faire faire aux masses leurs humanités par une littérature simple, claire, lisible. Bernard Lazare s’y essayait, notamment dans Les Porteurs de torches (1897), sacrifiant à la lisibilité du message l’ambiguïté raffinée de ses meilleurs écrits symbolistes (Le Miroir des légendes, 1892).

L’itinéraire juif de Bernard Lazare semble comporter des oppositions plus fondamentales, plus difficilement conciliables. En effet, quoi de plus contraire que l’antisémitisme d’où il est parti et le sionisme auquel il est arrivé ? Quoi de plus déroutant de la part d’un libertaire que l’une et l’autre de ces prises de position ? Et pourtant, là aussi, il ne s’agit pas tant de contradiction, ni de saut brusque, mais d’une marche à plusieurs étapes poursuivie par une conscience qui s’interroge sans cesse, qui, au lieu de se figer dans des doctrines, fussent-elles anarchistes, s’élargit et s’approfondit dans l’expérience vécue. Voilà un côté plus profond de la psychologie du révolutionnaire anarchiste que la simple hostilité, réelle mais assez commune – qui ne l’éprouve de temps en temps ? –, au maître et à la discipline imposée d’en haut. Il aurait été étrange qu’un esprit aussi attentif et tendu, perpétuellement en mouvement, n’eût pas réagi à La France juive (de Drumont), à l’affaire Dreyfus, à la naissance du sionisme politique, pour ne nommer que ces trois crises. Il en a créé une, l’affaire Dreyfus, et il a fait et refait l’examen de sa conscience à la lumière de toutes les trois.

À l’opposé de la majorité des Israélites de France adoptant la tactique du mépris silencieux vis-à-vis de La France juive et de la véritable vague antisémite déchaînée par ce recueil de mythes, Bernard Lazare intervint ; à vrai dire, il ne cessera jamais de l’analyser de façon perspicace et même prophétique. Au début, cependant, sa réaction apparemment étonnante était d’être antisémite à sa façon. Plus exactement de deux façons. La première, assez banale, est celle d’un jeune Israélite assimilé de vieille souche française qui ne veut pas qu’on le confonde avec les Juifs russes et polonais accueillis en France par l’Alliance israélite universelle au nom de « la solidarité juive ». Cette dernière constitue la cible d’un de ses articles les plus sauvagement antijuifs publiés à la fin de 1890 dans les Entretiens politiques et littéraires, revue anarcho-symboliste qu’il dirigeait :

« Que m’importent à moi, Israélite de France, des usuriers russes, des cabaretiers galiciens prêteurs sur gages, des marchands de chevaux polonais, des revendeurs de Prague et des changeurs de Francfort ? En vertu de quelle prétendue fraternité, irai-je me préoccuper des mesures prises par le Czar envers des sujets qui lui paraissent accomplir une œuvre nuisible ?... Qu’ai-je de commun avec ces descendants des Huns ?... ces Tartares prédateurs, grossiers et sales... Grâce à ces hordes avec lesquelles on nous confond, on oublie que depuis bientôt deux mille ans nous habitons la France. »

Pourtant, il y a plus que de la peur et du chauvinisme dans cette déclaration de désolidarisation, cruellement franche, deux qualités qui, avec la verve et la véhémence d’expression, n’ont jamais manqué au polémiste. C’est aussi en effet une déclaration d’indépendance. La logique assimilationniste devrait aboutir à la désolidarisation avec les Juifs en tant que juifs. Se sentir solidaire, pour des raisons humanitaires, des opprimés partout dans le monde, cela est parfaitement noble. Mais sur quoi est fondée une solidarité spécifiquement juive ? Bernard Lazare libertaire y soupçonne une étrange complicité entre persécuté et persécuteur, les réflexes de l’un nourrissant la tactique de l’autre. On impose aux Israélites français une solidarité avec des gens qu’ils méprisent dans leur for intérieur : par respect des grands-parents, des origines, par atavisme, par la fidélité absurde à une religion à laquelle ils ne croient plus, qu’ils ont tellement rationalisée et politisée qu’il n’en reste plus rien de spirituel, d’universel, de religieux. Du côté français, le judaïsme était tombé dans « un rationalisme bête » ; du côté polonais, il était resté dans un talmudisme fanatique et tout rituel. Autrement dit, de part et d’autre, tout ce qu’il y a de plus contraire aux aspirations, à la soif de spiritualité libératrice de Bernard Lazare symboliste. Au nom d’une religion ossifiée qu’il a rejetée depuis longtemps, on veut lui imposer une solidarité de race, d’ancêtres lointains. Le libertaire se révolte contre de telles entraves. Il maintient, pour sa part, que l’individu est parfaitement capable de se libérer de sa race et de son milieu, quoi qu’en disent Taine, et les antisémites. Se dire juif, ou accepter d’être désigné comme tel, lui paraît alors comme une admission que l’individu est esclave de son histoire. S’il déteste « les changeurs de Francfort », même s’ils s’appellent Rothschild, c’est qu’ils sont restés marchands d’argent, gardant la place, le rôle que l’antisémitisme leur avait destiné dans le passé. Quant aux Israélites français, il leur reproche d’avoir gardé une mentalité et une solidarité de persécutés.

Cette découverte, Bernard Lazare l’avait faite au cours des longues recherches consacrées à L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, étude historique et sociologique commencée vers 1888 et publiée six ans plus tard, à la veille de l’affaire Dreyfus, dans un état inachevé. Quoi qu’il en soit de l’exploitation faite de ce texte par les admirateurs antisémites, de Drumont et Maurras à Vallat et à la récente réédition du livre (Éditions de la Différence, 1982), il ne s’agit pas uniquement, loin de là, d’une justification de l’antisémitisme offerte par un Juif exceptionnel, anarchiste, comme disait Maurras. Cette œuvre complexe comporte aussi le témoignage émouvant d’un anarchiste juif découvrant, grâce à ses études, trois histoires à la fois : celle du persécuteur totalitaire, celle des persécutés pliant l’échine et celle de l’histoire juive d’avant la Dispersion, lorsque le peuple juif constitua une nation libre et indépendante, vivant en dignité sur le sol des aïeux, et « travailla pour la justice ». Insensé, quand on pense à l’époque, Bernard Lazare finira par demander aux Israélites de France d’insister, et aux Français de droite et de gauche d’accepter, que toute minorité ait le droit de garder son identité culturelle particulière, si elle le désire, de constituer une famille, une nation dans la Nation, un état dans l’État. L’énorme puissance de celui-ci s’en trouvera heureusement diminuée et la richesse humaine assurée.

Parvenu à cette étape, Bernard Lazare se trouvait encore plus seul qu’auparavant, la voie qu’il se traçait, celle de Juif nationaliste et, par-là, d’ambassadeur de la liberté auprès des minorités opprimées dans le monde, l’éloignant pour une raison ou une autre même des « bandes » amies. Dans les milieux de gauche, son nationalisme juif était encore plus suspect que sa défense des libertés catholiques contre l’anticléricalisme combiste. Et pourtant, c’est la pensée socialiste et surtout anarchiste, telle qu’il la comprenait, qui avait fait beaucoup pour l’approcher des « hordes » juives jadis méprisées et pour lesquelles, selon la belle expression de Péguy, son cœur saignait dans tous les ghettos du monde.

De ces ghettos, il fallait libérer le peuple juif. Or, l’État juif envisagé par Herzl ne lui semblait pas la meilleure solution. D’abord parce que l’État projeté ressemblait trop à d’autres États politiques ct bourgeois, à commencer par la diplomatie menée par Herzl auprès du Sultan, massacreur des Arméniens. Ensuite, parce qu’il voyait l’œuvre la plus urgente dans la rééducation du peuple juif, dans l’émancipation préalable de son état d’esprit.

« Comme tous les gouvernements, écrira-t-il à Herzl, vous voulez farder la vérité, être le gouvernement d’un peuple qui ait l’air propre et le summum du devoir devient pour vous de “ne pas étaler les hontes nationales”. Or, je suis, moi, pour qu’on les étale, pour qu’on voie le pauvre Job sur son fumier, raclant ses ulcères avec un tesson de bouteille. Nous mourrons de cacher les hontes, de les ensevelir dans des caves profondes, au lieu de les porter à l’air pur, pour que le grand soleil les purifie ou les cautérise. Notre peuple est dans la boue la plus abjecte : il faut retrousser nos manches et aller le chercher là où il geint, là où il gémit, là où il souffre. Il faut recréer notre nation ... »

Solution trop anarchiste pour Herzl. Bernard Lazare se sépara du « prophète moderne (qui) réunit des parlements et fait de la diplomatie d’opérette ».

Trop juif pour les uns, trop anarchiste pour les autres, « une personnalité trop marquante », comme le rappelle Joseph Reinach, également pour l’état-major dreyfusard. Et pourtant, c’est bien lui, tout le monde le sait aujourd’hui, même si son véritable rôle reste toujours mal apprécié, qui a été le premier dreyfusard dans le sens qu’il fut le premier à dire publiquement, et cela dès novembre 1896, que le capitaine Dreyfus était la victime non pas d’une erreur judiciaire mais d’une illégalité, d’un faux et d’une campagne de terreur menée par la presse antisémite. Non content de lancer successivement trois audacieux J’accuse (1896, 1897, 1898), Bernard Lazare employa, deux ans avant Zola, une tactique bien connue des anarchistes, celle de se servir de la cour de justice pour redresser une injustice, pour dire au pays d’intolérables vérités. Le 20 novembre 1896, il invita les ministres de la Guerre et de la Justice à le poursuivre pour diffamation et détention de pièces secrètes.

C’est sans doute pendant l’Affaire que Bernard Lazare se sentit le plus péniblement seul. « Du jour au lendemain, je fus un paria. » Et cela non seulement par suite du rôle initiateur qu’il a joué, ce qui lui fermera à jamais les portes de la presse, mais parce qu’il était trop hardi dans ses interprétations et ses tactiques, sa franchise et sa vision. Est-il mort de l’Affaire, comme Péguy et Gabriel Monod l’ont suggéré ? Cela est bien possible. Pendant huit ans, de février 1895, lorsque Mathieu Dreyfus vint le voir pour la première fois – sur l’indication du gouverneur de la prison qui, paraît-il, le connaissait de nom comme le défenseur des prisonniers anarchistes – jusqu’à sa mort en septembre 1903, il s’y consacra plus ou moins constamment, remuant ciel et terre pour faire reconnaître l’innocence du Judas moderne dans lequel on entendait condamner tout un peuple. Il est mort, épuisé, d’un cancer, à l’âge de trente-huit ans. Quelle meilleure épitaphe que cette remarque faite par lui-même un jour que des compagnons plus doctrinaires s’étonnèrent de ce qu’il disait : « Je ne suis orthodoxe en rien ! »

Nelly WILSON
L’Arc, 91/92, « Anarchies », 1984, pp. 107-112.

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