Le paradoxe proudhonien

À contretemps, n° 18, octobre 2004
vendredi 30 septembre 2005
par  .
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Sophie CHAMBOST
PROUDHON ET LA NORME
Pensée juridique d’un anarchiste

Rennes, PUR, L’Univers des normes, 2004, 302 p.

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Foisonnante et multiple, l’œuvre de Proudhon révèle, pour qui sait la lire sans œillères, une pensée paradoxale dominée par deux mouvement apparemment contradictoires : le désir de révolution et le goût de l’ordre. Hormis le fait avéré que Proudhon continue de déconcerter sa descendance – en anarchie, s’entend –, il semble que, pour comprendre les cheminements d’une pensée aussi antinomique que la sienne, il faille surtout n’avoir rien à prouver de sa concordance, sur tel point, ou discordance, sur tel autre, avec une quelconque doxa anarchiste. Partant de là, les meilleurs analystes de l’œuvre complexe de cet anarchiste d’ordre sont souvent ceux qui, désencombrés de toute filiation idéologique, n’ont d’autre impératif que de l’examiner avec méthode et rigueur.

Le Proudhon et la norme, de Sophie Chambost, s’inscrit pleinement dans cette catégorie, et l’on peut penser que, comme les ouvrages de Pierre Ansart, il fera référence au-delà même de son champ d’étude : l’idée de droit dans la pensée proudhonienne. Sur un sujet par ailleurs fort peu étudié, S. Chambost se reconnaît quelques illustres prédécesseurs, dont Georges Gurvitch, mais elle en fixe les limites : « Si tous ont eu l’intuition d’une pensée juridique, aucun n’a apprécié l’ampleur et la richesse de la conception proudhonienne du droit, dont une étude globale révèle le caractère étonnement abouti ». Et, ce faisant, elle définit sa méthode : seule une « vue d’ensemble » de l’œuvre de Proudhon peut permettre de saisir le mouvement d’une pensée balançant en permanence « entre destruction et construction » et jouant dialectiquement avec les antinomies, les contradictions et les contraires.

De cette « vue d’ensemble » remarquablement maîtrisée par S. Chambost, qui s’appuie sur une analyse comparative minutieuse des publications et des sources manuscrites de Proudhon, référencées en fin de volume, il ressort que, non seulement Proudhon a pensé (contradictoirement) l’idée de droit plus que tout autre « dans les rangs éclatés du socialisme » de son époque, mais qu’il l’a mise au centre de son « anarchie positive », définie comme « le plus haut degré de la liberté et de l’ordre ». Pour Proudhon, indique fort justement S. Chambost, « l’antinomie entre l’ordre et l’anarchie, dont il s’excuse presque, ne doit pas égarer. Car ce n’est pas l’ordre en tant que tel que dénonce l’anarchie, mais uniquement son acception politique imposée par l’État ». Et elle poursuit ainsi, définissant à ses yeux ce qui fait l’originalité de la « pensée juridique » de cet anarchiste d’ordre : « L’anarchie positive est mue par cette quête d’un ordre social indépendant de l’État. Toute société appelant l’ordre, un principe normatif doit donc réguler les comportements individuels. Et parce que cette régulation suppose que les normes édictées seront respectées, l’ordre social revêt aussi une dimension disciplinaire. Toute la réflexion de Proudhon se fonde alors sur l’opposition d’une discipline assumée par la société contre celle imposée par l’État. Et lorsqu’il dénonce la loi, ce n’est pas tant le principe même de norme qu’il conteste, que son origine étatique. »

À lire ce Proudhon et la norme, ce qui suppose, ne le nions pas, quelque effort d’attention, on comprendra pourquoi cette démarche proudhonienne, qui ne trouve sa cohérence que dans le questionnement incessant et l’équilibre des contraires, dérange encore ses contemporains en anarchie et demeure assez largement insaisissable aux réductrices analyses de nombre de ses exégètes.

Marcel LEGLOU