Collioure, prélude à l’infamie

À contretemps, n° 18, octobre 2004
dimanche 2 octobre 2005
par  .
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Grégory TUBAN
LES SÉQUESTRÉS DE COLLIOURE
Un camp disciplinaire au Château royal en 1939

Perpignan, Mare Nostrum Éditions, 2003, 174 p.


L’ouvrage de Grégory Tuban s’ouvre sur une courte « note au lecteur » qui, en manière d’avertissement et sans commentaire, pointe un glissement sémantique. L’historiographie actuelle emploie, indique-t-elle, plus communément l’appellation « camp d’internement » que celle de « camp de concentration », couramment « appliquée à l’époque par le ministère de l’Intérieur, les préfectures et l’armée de terre », pour désigner ces camps où la République française parqua, à l’hiver 1939 et pour longtemps parfois, les réfugiés de la guerre d’Espagne. Grégory Tuban précise qu’il a, lui, volontairement choisi, pour son ouvrage, la terminologie de 1939. Sans doute, ajoutons-nous, parce qu’elle avait le mérite de la clarté.

Ces « camps de concentration pour réfugiés espagnols » (en français d’époque, donc), un rapport de la Sûreté nationale en établit la liste à la mi-1939 : Bram, dans l’Aude ; Gurs, dans les Basses-Pyrénées ; Agde, dans l’Hérault ; Le Vernet, en Ariège, et Septfonds, dans le Tarn-et-Garonne ; Argelès-sur-Mer, Le Barcarès, Saint-Cyprien et Collioure, dans les Pyrénées-Orientales. Des neuf camps recensés dans ce rapport officiel, un seul – le dernier et le plus petit d’entre eux – est référencé « camp spécial ». Dans d’autres circulaires estampillées « RF », Collioure est tour à tour mentionné comme « camp spécial », « centre spécial » ou « centre de regroupement spécial ».

Devenu officiellement « camp spécial » le 4 mars 1939 et placé sous la direction du capitaine Raulet, un ex-légionnaire, le Château royal de Collioure reçoit un premier contingent de 77 réfugiés venant du camp d’Argelès-sur-Mer. Deux mois plus tard, le fort comptera jusqu’à 369 internés. « Petit à petit, écrit G. Tuban, l’ombre de Collioure va planer sur l’ensemble des camps de concentration français. » Sa renommée de bagne suscite même les paroles d’une chanson que les réfugiés catalans de Saint-Cyprien mettent sur un air de sardane. Traduites en français, elles disent : « En haut de la montagne il y a le Collioure de mes couilles, tout y pue le gendarme qui casse les reins. »

C’est la première fois, à notre connaissance, qu’un ouvrage – de proportion certes modeste, mais riche d’enseignements – est consacré à ce camp, en effet très spécial et étrangement sous-estimé par les historiens de la période. Par son caractère disciplinaire très spécifique, pourtant, le « camp spécial » de Collioure joua un rôle de premier plan dans le dispositif concentrationnaire mis en place par les autorités – républicaines – de l’époque : confiner les réfugiés considérés « extrémistes et dangereux » en les regroupant au Château royal de Collioure. Dans cette zone de non-droit par excellence, des combattants de la guerre d’Espagne furent soumis à des conditions drastiques de discipline, contraints aux travaux forcés, sous-alimentés, maintenus dans des conditions d’hygiène infra-humaine et traités comme des bagnards.

Outre son sujet, ce qui fait l’intérêt du livre de G. Tuban, c’est sa façon de le traiter, sans pathos et sans céder au mythe de l’unité antifasciste, si souvent véhiculé dans ce genre d’ouvrages. Ainsi, quand il s’intéresse à la population du camp disciplinaire de Collioure, « essentiellement composée de communistes et d’anarchistes », il n’oublie pas de rappeler ce que cette cohabitation « en contact rapproché » et deux ans seulement après « les journées de mai 37 à Barcelone » pouvait avoir de problématique. De la même façon, quand il évoque en détail la campagne menée tambour battant, d’avril à juin 1939, par le PCF, pour demander la libération des « séquestrés de Collioure » et la fermeture du camp, G. Tuban n’omet pas de préciser que le « ciblage des [quelques] séquestrés » – dont le PCF obtint effectivement la libération – avait été préalablement opéré par le Komintern. Quant aux autres, les plus nombreux et les moins soutenus, aucune « pression notoire » n’aboutit jamais à leur libération. Pas plus que ladite campagne n’obtint la fermeture du camp disciplinaire, comme l’annonça triomphalement, en date du 1er juillet 1939, La Défense, organe du Secours populaire, version pourtant communément admise par nombre d’historiens de la période. Il fallait, sur ce point d’importance, remettre les pendules à l’heure. « Même si l’agitation autour du camp spécial de Collioure, indique G. Tuban, a remué différents services de l’armée et du ministère de l’Intérieur, cette “affaire” n’a jamais vraiment inquiété les autorités au point d’envisager sa fermeture. » Au mieux, elle contribua au départ du sinistre capitaine Raulet et permit un relatif « allégement du système d’internement ». La fermeture du camp spécial de Collioure n’intervint que le 5 décembre 1939, quand les mêmes autorités estimèrent que le camp du Vernet devait supplanter celui de Collioure. À cette date, 90 % des derniers internés du Château royal furent transférés au Vernet, ce camp qu’Arthur Koestler définira, dans La Lie de la Terre, comme « le point zéro de l’infamie » et dont Collioure n’avait été que le prélude. Comme quoi l’enfer a plusieurs cercles.

S’appuyant sur des archives inédites de la Sûreté nationale et de la Gendarmerie, G. Tuban situe à un millier le nombre de réfugiés espagnols et internationaux à être passés par le « camp spécial » de Collioure durant ses neuf mois de fonctionnement. Une part « infime », certes, des quelque 350 000 réfugiés espagnols parqués dans les camps français au cours de la même année 1939. Pourtant, par sa fonction de « laboratoire » disciplinaire, le « camp spécial » de Collioure écrivit le « premier chapitre » – républicain – d’une longue et sale histoire dont l’État français, riche de cette expérience et souvent servi par les mêmes fonctionnaires, allait bientôt décliner la suite.

Monica GRUSZKA