D’une résistance libertaire au franquisme

À contretemps, n° 47, décembre 2013
vendredi 25 juillet 2014
par  F.G.
popularité : 15%

JPEG
Sous diverses formes, la résistance libertaire au franquisme mobilisa, de 1939 à 1975, plusieurs générations militantes. On peut admettre, aujourd’hui, que ses faits d’armes, finalement peu nombreux et souvent dérisoires, n’eurent aucun effet d’usure réel sur le régime policier qui s’était mis en place au lendemain de la guerre civile et reconnaître qu’ils n’aiguisèrent pas davantage la conscience de ceux qui auraient dû la soutenir et qui, le plus souvent, s’en écartèrent ou l’ignorèrent. En clair, elle rata non seulement la plupart de ses cibles, mais le prix dont elle paya ses engagements fut très lourd en pertes humaines – dans son propre camp, s’entend. Et pourtant nul ne saurait dire, au vu de ses échecs, que cette résistance libertaire fut, sans plus, inutile ou contre-productive. Ce serait ignorer que, si la statistique reste en histoire une méthode éprouvée, le réel est souvent plus dynamique et contradictoire que l’idée qu’elle s’en fait. La preuve : les résonances symboliques de cette résistance portent encore. Et assez loin.

Le temps est sûrement venu de se pencher sur cette histoire avec un regard neuf, c’est-à-dire désencombré du culte de l’héroïsme. C’est un fait : Quico Sabaté, José Lluis Facerias, Wenceslao Giménez, Caraquemada et beaucoup d’autres furent des quêteurs inspirés d’absolu habités par l’esprit d’une résistance qui, plus qu’à vaincre, cherchait à ne pas démériter. En cela, leur légende est sûrement immortelle, mais elle est aussi encombrante. Parce qu’elle ne dit rien d’autre, finalement, que leur entêtement à ne pas plier. En tout cas, elle dit peu de choses sur le reste : les approximations, les trahisons, les coups tordus, les renoncements, les lâchages, la recherche perpétuelle de moyens, c’est-à-dire tout ce qui fit le quotidien, souvent plus morne qu’exaltant, des groupes d’action qui participèrent de cette résistance.

Ce dossier procède donc d’une approche critique assumée : il faut nécessairement sortir de la légende et du martyrologe pour saisir, au plus près de ses contingences, la réalité d’un combat qui fut tout à la fois glorieux et hasardeux. Pour ce faire, indispensable nous semble la lecture d’une étude récemment parue – Passeurs d’espoir. Réseaux de passage du Mouvement libertaire espagnol (MLE) 1939-1975, de Guillaume Goutte –, dont l’un des principaux mérites est d’offrir, à travers la figure du « passeur », une vision panoramique rénovée de cette longue résistance libertaire au franquisme. On en lira ici la recension. L’autre pièce de ce dossier – « “Los Maños” : anatomie d’un groupe d’action » – revient, à travers la publication d’un entretien avec Mariano Aguayo Morán, réalisé en septembre 1976 et inédit à ce jour, sur l’imaginaire des combattants de la résistance de l’après-guerre, sur les conditions matérielles dans lesquelles elle se déroula, sur les dérives qu’elle connut et sur les nombreux écueils qui se dressèrent sur sa route. Si cette histoire, exemplaire, demeure humainement indépassable, c’est aussi par les questions politiques et éthiques qu’elle pose et qui sont toujours actuelles.

En complément de ce dossier, on trouvera une revue des livres – Rastros de rostros en un prado rojo (y negro), de Pere López Sánchez, La revolucion de los comités, d’Agustín Guillamón, Itinéraires Barcelone-Perpignan, de Jordi Gonzalbo, Les GARI, de Tiburcio Ariza et Fançois Coudray –, dont certains ont directement à voir avec le sujet abordé et d’autres avec des thématiques liées, plus amplement, à cette Espagne rouge et noire que les résistants des années d’infortune réinventèrent à leur façon.