Du vide au trop-plein :
exégèse d’un moment révolutionnaire

À contretemps, n° 47, décembre 2013
vendredi 25 juillet 2014
par  F.G.
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■ Agustín GUILLAMÓN
LA REVOLUCIÓN DE LOS COMITÉS
Hambre y violencia en la Barcelona revolucionaria de julio a diciembre de 1936

Barcelona, Aldarull / El Grillo Libertario, 2012, 534 p.

De livre en livre, Agustín Guillamón poursuit, avec fougue et ténacité, le même « combat pour l’histoire » de la révolution espagnole. Si ses fidèles lecteurs, dont nous sommes, connaissent par avance son point de vue – à savoir que le 19 juillet 1936 favorisa une « atomisation des pouvoirs » qui, en l’absence « d’un parti révolutionnaire ou d’une avant-garde ouvrière » capable de s’opposer aux abandons répétés des dirigeants de la CNT-FAI, ne put déboucher sur le communisme (libertaire) –, ils sont toujours étonnés par sa propension inentamée à fouiller encore et toujours les placards de l’histoire pour en extraire, chaque fois, quelques pépites et… quelques cadavres. C’est une nouvelle fois le cas ici, dans cet ouvrage majeur pouvant se lire comme une suite à Los comités de defensa de la CNT en Barcelona (1933-1938) et à Barricadas en Barcelona  [1], et dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est informé.

Il faut préciser d’entrée que la méthode de Guillamón, qui établit une claire distinction entre l’exposé des faits et ses commentaires (indiqués ici en italique), nous semble intellectuellement honnête. Elle laisse, en tout cas, le champ libre à d’autres interprétations que les siennes – ce qui demeure, notons-le, assez rare dans le champ de l’histoire dite objectiviste dont l’expertise se fonde assez couramment sur une confusion savamment entretenue entre le factuel et les analyses, toujours subjectives, qu’en tirent ses commis [2]. L’intérêt que l’on porte au livre de Guillamón ne saurait donc supposer que l’on partage tout ou partie des enseignements – plutôt maximalistes – qu’il dégage de cette révolution jugée incomplète ou inaboutie. Pour ce qui nous concerne, on les juge généralement peu adaptés à saisir, dans toute sa complexité, la vérité (et les mensonges) d’un moment de rupture révolutionnaire où tout s’inventa au jour le jour – le pire comme le meilleur – et trop idéologiques pour juger de la pertinence de tel ou tel choix circonstanciel.

Ce moment – celui qui couvre la période allant de juillet à décembre 1936 à Barcelone – fait l’objet d’une reconstitution minutieuse de Guillamón, puisque son livre dresse, au quotidien et sur la base de documents très souvent inédits, l’agenda d’une révolution s’ouvrant sur une résistance héroïque et se fermant sur une défaite annoncée. Entre ces deux dates, tout se joue, et probablement tout se perd.

Rappelons une donnée de base. Au lendemain d’une révolution prenant la forme d’une résistance à un coup d’État militaire anti-républicain, le vieux rêve de la prise au tas incarné par la CNT-FAI, la seule force sociale qui compte réellement dans Barcelone insurgée, entre immédiatement en contradiction avec la responsabilité historique qui, du fait même de sa force, pèse sur ses épaules. Car cette révolution est aussi une guerre qui se joue sur divers fronts, pour la plupart incertains. Dès lors, elle improvise, interprétant diverses partitions en même temps. Une des singularités de ce livre, c’est que rien n’échappe à son auteur des nombreux débats qui agitèrent, à tous les échelons de la sphère anarcho-syndicaliste, de la base au sommet, les protagonistes d’une révolution se présentant d’emblée comme une guerre prolongée. Rarement récit n’aura restitué aussi intensément le « climat » de ces jours.

Pour Guillamón, la principale caractéristique de ce moment, c’est le vide étatique sur lequel ouvre l’insurrection armée. Du jour au lendemain, les pouvoirs admis jusqu’alors comme légitimes (le gouvernement central et celui de la Généralité de Catalogne) s’effondrent et, ce faisant, laissent le champ ouvert à une multiplication de comités révolutionnaires de quartier exerçant localement, et sans consignes, leur pouvoir de contrôle, de défense et d’approvisionnement. On assiste là à la révolution qui s’organise d’elle-même, spontanément, sur ses propres bases de classe et sans en référer aux instances de la CNT-FAI, nous dit Guillamón. Le problème, ajoute-t-il, c’est qu’elle en reste aux intentions, sans jamais aspirer à « créer un pouvoir ouvrier centralisé » et, par conséquent, sans contrarier de facto les plans des dirigeants de la CNT-FAI qui, eux, sont immédiatement entrés dans une dynamique d’unité antifasciste – de « collaboration de classes », préfère dire Guillamón – avec la création du Comité central des milices antifascistes, du Comité central de l’approvisionnement, puis du Conseil de l’économie. Nulle « dualité des pouvoirs », donc, entre la CNT-FAI et le gouvernement (maintenu) de la Généralité, mais une « atomisation des pouvoirs » entre, d’une part, les comités ouvriers de base, et, d’autre part, les multiples corps institués d’un Front populaire élargi en gestation, dont la CNT-FAI et le POUM seront « l’extrême gauche » tant qu’on le leur permettra, c’est-à-dire jusqu’à ce que triomphe la contre-révolution stalino-libérale à laquelle ils auraient, par indécision ou naïveté politique, largement contribué.

Se mouvant fort à l’aise dans une grille de lecture qui varie peu de livre en livre, il n’est pas rare pourtant – et c’est précisément ce qui fait le charme et la valeur de ses récits –, que Guillamón s’en évade de temps en temps pour s’intéresser de manière simplement humaine à des personnages apparemment secondaires et qui ne cadrent pas forcément avec son optique maximaliste. C’est ici le cas de José Juan Doménech, dirigeant du Conseil central de l’approvisionnement, et de Juan P. Fábregas, responsable du Conseil de l’économie et rédacteur du décret sur les collectivisations, dont il fait un portrait assez flatteur. Comme si les apparentes certitudes de l’auteur – sur la nécessité d’une avant-garde prolétarienne, sur la nocivité de l’antifascisme, sur la complicité objective des instances de la CNT-FAI avec la contre-révolution, sur la légitimité de la violence révolutionnaire (« mourir ou tuer ») – cédaient, tout à coup, le pas, à la faveur d’un de ses portraits ou encore de l’exégèse d’un compte rendu de réunion des « comités supérieurs libertaires », devant l’évidente constatation que, quand l’histoire déborde, la trajectoire du tir a généralement peu à voir avec l’idée qu’on s’en faisait avant. Quant à savoir, après, ce qu’il aurait fallu faire pendant, c’est toujours aussi difficile.

C’est pourquoi nous continuons de préférer, dans les livres de Guillamón, dont celui-ci est une forte synthèse, l’exposé souvent subtil d’une problématique compliquée aux jugements, parfois péremptoires, qui l’accompagnent.

José FERGO


[1Agustín Guillamón, Barricades à Barcelone, 1936-1937, Spartacus, 2009.

[2Ce qui faisait déjà dire, en 1961, à Edward H. Carr que, « lorsque nous ouvrons un ouvrage d’histoire, nous ne devrions pas considérer en premier lieu les faits qu’il contient, mais l’auteur qui les relate », (in : Qu’est-ce que l’histoire ?).