Une joyeuse mélancolie

À contretemps, n° 47, décembre 2013
vendredi 25 juillet 2014
par  F.G.
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■ Jordi GONZALBO
ITINÉRAIRES BARCELONE-PERPIGNAN
Chroniques non misérabilistes d’un jeune libertaire en exil

Lyon, Atelier de création libertaire, 2013, 142 p., ill.

Dans l’ombre de la mélancolie – « le seul sentiment qui pense », disait le regretté Michel Boujut – se profile souvent l’idée d’une liberté perdue, celle, par exemple, qui donna du sens aux refus d’une jeunesse désormais abolie. Fils d’anarchistes et membre actif du groupe des Jeunesses libertaires de Perpignan de 1960 à 1975, Jordi Gonzalbo, qui se reconnaît lui-même mélancolique, le serait plutôt du genre joyeux, et c’est sans doute pour cela qu’il raconte avec juste mesure ce qu’il a vécu d’intense, par nécessité ou par élection, en cultivant toujours ce qu’il faut de distance et d’ironie pour ne pas se laisser aller au pathos ou à l’homérique. Si l’on ajoute à ces dispositions, déjà rares, l’évident talent de conteur de leur auteur, on comprendra que ces Itinéraires méritent d’être lus pour ce qu’ils sont : un témoignage de première main et de belle portée humaine sur une époque où passé et présent se conjuguaient au futur d’une Espagne libérée du franquisme.

« Non choisis », les premiers Itinéraires de Jordi Gonzalbo sont intimement liés à l’histoire de ses parents – Lucia et José – et d’une double défaite : celle d’une révolution échouée sur le mur du pragmatisme militarisé et celle d’une guerre privée de perspectives auto-émancipatrices pour avoir été confisquée par les restaurateurs d’un ordre républicain sous direction stalinienne. L’enfant de huit ans n’y est, bien sûr, pour rien. Il se contente de subir ce que vivent les siens et tous les autres : la Retirada, le passage de la frontière, l’humiliation, les vexations, la misère et l’attente. Au bout d’une autre guerre, la libération viendra. Quand elle arrive, son exil a déjà commencé depuis six ans. Il en a quatorze et un certif en poche. Le franquisme, que tout un chacun pensait devoir être emporté dans le maelström libérateur, tient le choc. Le monde se réorganise sur d’autres bases. Les exilés entament leur longue traversée du désert. Elle durera encore trente ans.

Devenu maçon-carreleur, Jordi décide de rester « apatride ». Adopter la nationalité française après avoir consenti à faire son service militaire, très peu pour lui. Tout à y perdre, les années sous les drapeaux bien sûr, mais surtout une identité, celle que confère l’honorable statut de vaincu de l’histoire. Et puis apatride, c’est bien pour un anarchiste. Ça a de la gueule, ça tient, ça habille un homme. C’est pour la même raison, obscure aux yeux du vulgum pecus, qu’il refusera d’être chef de chantier. Fierté anarchiste quand tu nous tiens…

Dès lors, on l’aura compris, les Itinéraires de Jordi Gonzalbo seront tous « choisis » et assumés comme faisant partie de son histoire propre, une histoire qu’il a reçue en héritage, mais à laquelle il veut donner sa propre marque de « jeune libertaire ». Pour ce faire, il fréquente la « grande famille » du Mouvement libertaire espagnol en exil avant d’intégrer le groupe local des Jeunesses libertaires (FIJL) de Perpignan, dont il deviendra, par la suite, un élément pivot. La description qu’il dresse du « microcosme » libertaire perpignanais du début des années 1950 est des plus vivantes qui soient. On s’y trouve plongé dans une « ruche sans reine » où « tout un chacun était libre de s’engager à fond ou de papillonner en périphérie [et] où la sourcilleuse sensibilité individuelle faisait bon ménage avec les exigences du collectif ». Tout à la fois « lieu de rencontre et de ressourcement », « outil » de lutte et antre de culture, la organización savait alors attirer ou cultiver les vocations militantes. Avec la même ardeur qu’elle sut par la suite les décourager, car le passage du temps eut surtout pour corollaire, dans son cas, de développer son sectarisme. C’est là un autre aspect intéressant de ces Itinéraires que d’instruire sans hargne le lecteur sur le comment, au mitan des années 1960, un effet d’ankylose, de vieillissement ou de simple dégénérescence bureaucratique fit progressivement glisser cette belle entité vers le repli, puis la nécrose.

Pourtant, tout laissait à penser que, sortie de la longue scission qui l’avait fractionnée, en 1945, entre « radicaux » et « réformistes », la CNT réunifiée, en 1961, allait décupler ses potentialités. Cette illusion, très réelle à la base, fut en réalité de courte durée, si courte qu’elle dura juste le temps de susciter d’autres germes de division qui finiront par tuer la bête. La question sur laquelle achoppa rapidement la CNT en exil nouvellement réunifiée fut celle de son rapport particulièrement ambigu à l’action directe armée contre le franquisme. La création, plus ou moins secrète, de l’organisme Défense Intérieur (DI), chargé de coordonner les opérations anti-franquistes, demeure, de ce point de vue, un cas d’espèce. Né de l’esprit tortueux de quelques radicaux de l’immobilisme dont la principale préoccupation était, en fait, qu’il ne prospère pas, le DI, essentiellement porté par la FIJL, vécut une courte vie de deux ans, sans résultat réellement tangible tant on s’ingénia, de l’intérieur, à lui compliquer la tâche..

Pour le groupe local des Jeunesses libertaires de Perpignan auquel appartient Jordi, le « sous-marin » – c’est ainsi qu’on appelait le DI – mérite qu’on le soutienne. Il en sera donc l’une des bases d’appui jusqu’à sa mise en sommeil définitive, en 1963. Il est vrai que sa gestion calamiteuse de la mission confiée à Granado et Delgado – mis à mort par garrot, en août de cette sombre année, pour une affaire qui ne les concernait pas – n’avait pas accru son crédit. Au bout du compte, c’est la FIJL, dissoute en octobre par les autorités françaises, qui paiera le prix « organique » de cette curieuse parenthèse « activiste ». Auparavant, la police s’était plongée dans ses fiches et avait raflé quelques-uns de ses militants les plus en vue, dont Jordi Gonzalbo qui se retrouva derrière les bareaux. Ceux de Perpignan, puis de la Santé.

Curieusement, Jordi Gonzalbo reste peu disert sur la question – pourtant centrale – de la valorisation politique de l’ « activisme » de ces années-là et des suivantes. Comme si les anciennes et intenses fraternités nouées dans l’action subversive rendaient encore difficile, tant d’années après, l’analyse simplement lucide de ce phénomène. Pour notre part, on ne peut que le regretter tant ce bilan reste à faire, en positif et en négatif, ne serait-ce que pour sortir, une fois pour toutes, de la lecture strictement générationnelle – et un peu scoute – qu’il continue de susciter. Pour le reste, ces Itinéraires Barcelone-Perpignan fourmillent de détails sur les multiples activités clandestines de ce groupe trans-frontières qui, d’une certaine manière, perpétua, en la modernisant, l’ancienne tradition des « passeurs d’espoir ». Avec le temps, il finit par fonctionner comme un groupe libertaire autonome, rattaché à la mouvance dissidente regroupée autour du journal Frente Libertario, mais dont le principal souci fut de servir de soutien aux nouvelles forces libertaires qui, de manière chaotique mais évidente, commençaient de surgir en Catalogne au début de la décennie 1970.

C’est sur cette période enthousiasmante, car porteuse d’espoir de renouveau, que se clôt le récit autobiographique de Jordi Gonzalbo – le dernier chapitre de ses Itinéraires est consacré à une touchante évocation de ses parents et de son roman familial. Intelligemment et sobrement annoté par ses amis « giménologues » – dont la réputation n’est plus à faire depuis le succès mérité des Fils de la nuit–, ce témoignage restera sans doute un modèle de réussite dans ce genre de littérature. Non seulement pour ce que son auteur nous raconte d’un temps faisant désormais histoire, mais surtout par la manière, joyeusement mélancolique, dont il le raconte. Bien sûr,quand on connaît la fin du film – l’auto-amnistie d’un système policier recyclé, après la mort naturelle du caudillo en 1975, dans l’économie démocratique de marché –, on peut douter du bien-fondé des efforts incessants qui furent consacrés à l’abattre. Mais ce serait ignorer que la victoire comme la défaite n’ont jamais valeur de vérité. C’est dans les combats qu’on la trouve et, pour le cas, dans celui que menèrent les « jeunes libertaires » espagnols de la deuxième génération dont la principale motivation fut souvent ne de pas démériter de l’histoire de leurs pères.

Freddy GOMEZ