Une vision trop bienveillante de la saga des GARI

À contretemps, n° 47, décembre 2013
vendredi 25 juillet 2014
par  F.G.
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■ Tiburcio ARIZA/François COUDRAY
LES GARI (GROUPES D’ACTION RÉVOLUTIONNAIRES INTERNATIONALISTES)
1974 : la solidarité en actes, enlèvement du banquier Suárez…

Toulouse, Éditions CRAS, 2013, 296 p., ill.

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Après un livre sur le MIL [1] en 2007, les toulousaines Éditions CRAS – pour Centre de recherches sur l’alternative sociale – ont décidé de remettre le couvert en s’intéressant aux GARI qui, plus que leur prolongement, en furent une variante internationaliste et solidaire. D’un livre à l’autre, la méthode reste la même : déroulé d’une trame chronologique, témoignages de quelques-uns des protagonistes de l’aventure, expression – minimale – des divergences qu’elle put susciter au sein de la nébuleuse qui s’y engagea et bombardement iconographique de documents d’époque puisés au fonds du CRAS dont la mission est précisément de les conserver. Le tout offre, tant sur le MIL que sur les GARI, une vision plus bienveillante qu’éclairante de la dernière saison de l’activisme anti-franquiste de sensibilité libertaire et anti-capitaliste.

À dire vrai, cette impression, plus forte encore à la lecture du livre sur les GARI, n’enlève rien au travail réalisé par ses auteurs et au fait qu’il contribuera sans doute, à sa manière, à faire histoire. Car les choix, comme les interprétations ou les silences, sont libres. Ce qui est plus gênant, c’est que leur approche participe d’une forme d’auto-célébration. Ici, celle du roman des origines d’une autonomie libertaire post-soixante-huitarde dont on perçoit qu’elle peut encore, au creux de notre basse époque, exercer quelques charmes sur une fraction de la jeunesse aussi impatiente que mal informée pour croire, la pauvre, que l’ardeur insurrectionnelle suffirait à briser le cercle très clos des modernes servitudes – volontaire et involontaire.

L’histoire des GARI – bien moins riche que celle du MIL, qui se développa sur divers fronts (théorique, ouvrier, militaire), souvent antagoniques d’ailleurs – reposait déjà sur l’illusion, vaguement libertaire et vulgairement avant-gardiste, qu’il n’était d’autre stratégie opérante pour faire reculer l’État (franquiste en l’occurrence) dans ses obsessions répressives que celle du coup d’éclat permanent. D’où la succession d’actions à caractère étonnant ou détonant revendiquées, au cous de l’année 1974, par les GARI – ou ses variantes – et s’inscrivant toutes, comme contre-spectacle, dans le Spectacle de l’époque. La plus mémorable d’entre elles, qui occupe une grande partie de cette compilation, demeure celle qui conduisit à l’enlèvement, le 3 mai, à Paris, en pleine campagne présidentielle française, d’Ángel Baltasar Suárez, directeur d’une succursale parisienne du Banco de Bilbao et à sa libération le 22 mai au prétexte, déclarèrent sans rire, dans un communiqué du 29 mai, les promoteurs de l’opération, que le gouvernement de Franco avait « commencé de céder sur plusieurs points ». Quels points ? Les précisions manquent [2]. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que, dès la remise en liberté du banquier,furent arrêtés par les hommes de Bernard Ottavioli, grand organisateur policier du coup de filet, onze libertaires soupçonnés d’avoir participé à son enlèvement.

Cette affaire, qui constitue le principal fait d’armes revendiqué par les GARI, alimente toujours la chronique subversive des seventies et la mythologie activiste, à dominante anarcho, qui continue de la nourrir. Pour ses apologistes d’ancienne ou de nouvelle extraction, les nombreuses questions que soulevèrent, au sein même des GARI et au-delà, la conception, la préparation et le déroulement de l’opération Suárez ne méritent pas qu’on s’y arrête plus que nécessaire. C’est encore le cas pour les auteurs de ce livre, qui ne les traitent qu’à la marge et de manière évasive à travers un seul entretien – pour le moins amphigourique – avec Octavio Alberola, figure emblématique mais contestée de la lutte clandestine anti-franquiste des années 1960. On se contentera donc de poser deux questions restées jusqu’alors sans réponse. Pourquoi ne pas avoir écarté de l’opération ledit Alberola alors qu’il avait été arrêté en avril 1974, dans le cadre de sa mise en place, par la police française et que tout un chacun savait qu’il était surveillé de près ? Pourquoi avoir ajouté, in extremis, à la liste des revendications – politiques – posées pour la libération de Suárez une demande de rançon ? La première question tombe sous le sens. La seconde n’est pas sans intérêt quand on sait que, outre son caractère éthiquement condamnable, la plupart des arrestations furent précisément liées à la récupération d’une rançon dont le seul bénéficiaire fut, semble-t-il, l’indicateur Inocencio Martínez, qui sévissait dans les milieux activistes espagnols depuis une bonne dizaine d’années.

Hors sa riche partie documentaire et iconographique, ce livre, on l’aura compris, n’a pas notre faveur. Car il lui manque l’essentiel : la volonté de sortir de l’auto-éloge pour penser de manière justement critique cette saga dont l’effet médiatique se prolongea jusqu’à la fin de la décennie.

Fabien LETERTORRI


[1Jean-Claude Duhourcq/Antoine Madrigal, Mouvement ibérique de libération : mémoires de rebelles, ouvrage recensé brièvement mais de manière indulgente dans le n° 29 – janvier 2008 – de ce bulletin.

[2Dans un communiqué précédent, les GARI liaient la remise en liberté du banquier à la satisfaction, par le gouvernement franquiste, de deux revendications essentielles : la libération de cinq militants du MIL emprisonnés à Barcelone et l’application de la liberté conditionnelle à tous les prisonniers ayant purgé les trois quarts de leur peine.