Grandeurs et limites de la sociologie allemande

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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■ Aurélien BERLAN
LA FABRIQUE DES DERNIERS HOMMES
Retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber

Paris, La Découverte, « Théorie critique », 2012, 344 pp.

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Sous un titre d’inspiration clairement nietzschéenne – même si les « derniers hommes » de ce livre désignent le dernier type d’humanité en date quand ceux de Zarathoustra englobaient la masse des humains qui, n’aspirant misérablement qu’au bonheur, avaient perdu jusqu’à la capacité de se mépriser –, cette intéressante étude d’Aurélien Berlan, philosophe dont le premier mérite est sans doute d’être lisible [1], nous propose de « penser le monde dans lequel on est pris et qui nous constitue » en réinvestissant « la réflexion sur les maux de l’âge industriel » engagée, à l’aube de la modernité capitaliste, par la sociologie allemande, et plus précisément par Ferdinand Tönnies (1855-1936), Georg Simmel (1858-1918) et Max Weber (1864-1920), ses trois « pères fondateurs ».

Dès lors que la philosophie politique se contente de « poser des principes abstraits » et de « penser que le “pouvoir” se joue avant tout dans les institutions politiques », elle ne peut suffire, nous dit Aurélien Berlan, à « démêler l’écheveau de forces (politiques, économiques, culturelles, etc.) qui pèsent sur le monde dans lequel nous vivons afin de déterminer celles qui dominent, et par là même définissent le présent et, au moins en partie, l’avenir ». En conséquence, toute tentative d’élaboration d’un « diagnostic historique » sur « l’esprit du temps » – car tel est l’objet de ce livre – implique de sortir du champ strictement philosophique pour aller puiser, au-delà de son territoire réservé, des éléments susceptibles d’alimenter la réflexion critique sur le moment présent. Et Aurélien Berlan de noter que cette démarche – le refus de tout enfermement disciplinaire – fut précisément celle qu’adoptèrent, en leur temps, Tönnies, Simmel et Weber dans leur tentative d’identification des « tendances structurelles » de la modernité capitaliste. Le principal intérêt de la sociologie allemande inaugurée par les travaux de Tönnies, Simmel et Weber réside, d’après l’auteur de ce livre, dans sa volonté de s’intéresser au capitalisme comme « phénomène culturel », et ce faisant dans sa capacité d’opérer une jonction entre les « apports positifs » d’un Marx libéré de ses illusions progressistes et d’un Nietzsche dégagé de son idéalisme historique. Puisant à ces deux sources, Tönnies, Simmel et Weber manifestent, note Aurélien Berlan, « une conscience très large, non limitée à la misère ouvrière, des impasses de la modernité, ce qui les conduit à mettre en évidence le caractère pathologique des formes de vie induites par l’irruption du capitalisme industriel ».

Après avoir défini ce qu’il entend, in abstracto, par « diagnostic historique » – « un mode de connaissance qui s’intéresse au présent de manière globale et critique » – et tracé, des Lumières à Nietzsche en passant par Marx, une brève généalogie de ce concept, Aurélien Berlan nous instruit, en trois chapitres précis, clairs et fouillés, sur la manière dont Tönnies, Simmel et Weber ont établi les leurs, il y a plus d’un siècle, et en quoi ceux-ci sont plus que jamais d’actualité. Ainsi, les travaux de Tönnies sur « les tenants et les aboutissants du passage de la vie communautaire à la société marchande » demeurent, nous dit-il, aussi éclairants sur « la perte du lien social qui caractérise l’époque moderne » que ceux de Simmel – sur l’argent – ou ceux de Weber – sur le déploiement de l’État bureaucratique – le sont sur « la marchandisation » du monde et sur « le renforcement moderne des logiques gestionnaires et disciplinaires ». Et il est vrai que la démonstration d’Aurélien Berlan met en lumière d’étonnantes connexions entre les « évolutions probables » qu’avaient pronostiquées, en leur temps, Tönnies, Simmel et Weber – « dissolution des formes de vie communautaires, monétarisation des biens et des liens, accélération du rythme de vie, développement du travail mortifère et de l’hédonisme consumériste, bureaucratisation et rationalisation de la vie » – et l’état actuel de notre monde, qu’Aurélien Berlan qualifie d’« hyperindustriel », mais surtout pas de « postindustriel ».

L’autre aspect intéressant de cette étude tient au regard critique parfaitement argumenté que porte l’auteur des La Fabrique des derniers hommes sur le décalage évident entre la lucidité critique des trois « pères fondateurs » de la sociologie allemande – dont il voit un prolongement dans la Théorie critique de l’École de Francfort, mais aussi des réminiscences, conscientes ou inconscientes, chez Marcel Mauss, Jacques Ellul ou Jean-Claude Michéa – et l’extrême fatalisme sur lequel elle déboucha. Au point, nous dit-il, que les positions qu’ils finirent par adopter – le « socialisme d’État sous direction scientifique » pour Tönnies, l’ « individualisme apolitique » pour Simmel, le « nationalisme » pour Weber – allaient clairement à l’encontre de leurs diagnostics en refermant définitivement le « champ des possibles » que leurs très pertinentes analyses auraient dû ouvrir.

Jean-Marc CHICHE


[1On peut lire, du même auteur, une intéressante – et fort inattendue – contribution, donnée dans le cadre du Colloque international « Philosophie de l’anarchie » (Lyon, mai 2011), sur les rapports de Max Weber à l’anarchisme. Voir Aurélien Berlan, « Le savant et l’anarchie. Éthique et politique de l’anarchisme selon Max Weber ou “Mon royaume n’est pas de ce monde” », in : Philosophie de l’anarchie. Théories libertaires, pratiques quotidiennes et ontologie, sous la direction de Jean-Christophe Angaut, Daniel Colson, Mimmo Pucciarelli, Lyon, Atelier de création libertaire, 2012, pp. 239-265.