Balles traçantes

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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■ Daniel BLANCHARD
CRISE DE MOTS
Paris, Éditions du Sandre, 2012, 220 pp.

À l’origine, on trouve deux souvenirs d’enfance : celui d’un camarade – Peter G. – qui disparaît parce que Juif et celui d’un père maquisard qui, à chaque retour de montagne, peuple ses récits de mots aussi « vastes et vagues » que peuvent l’être, pour un gamin de neuf ans, « liberté » ou « révolution ». D’un côté, raconte Daniel Blanchard, le mot de « barbarie » est « entré alors dans mon esprit » pour ne plus cesser « d’y peser de toute sa noirceur ». De l’autre, en contrepoint et pour toujours, s’y sont inscrits les mots du père, mais transmués en termes plus aptes à qualifier cet état d’éblouissement que provoquaient, chez l’enfant, les récits paternels de « la vie sur les crêtes ». « Révolution », dès lors, rima, pour Daniel Blanchard, avec « poésie » et « liberté » avec « amitié ». En souvenir de Peter G., l’ami perdu des jeunes années.

Le socialisme viendra plus tard – comme antithèse de la barbarie et sous sa forme conseilliste – lorsque les chars russes écraseront, à l’automne 1956, l’insurrection hongroise, et à la faveur d’une découverte concomitante : l’existence d’un groupe-revue aussi marginal que novateur dont l’intitulé même – Socialisme ou Barbarie – lui « parut à lui seul énoncer enfin de façon claire et grave le vrai, le terrible enjeu du monde d’alors ». Daniel Blanchard décide immédiatement d’y participer, s’y consacre « à corps perdu », y apprend énormément, y publie de nombreux articles – signés Pierre Canjuers –, puis le quitte huit ans plus tard, non pour divergences, mais parce qu’il finit par s’y ennuyer. En réalité, écrit-il dans le premier des quatre textes – « Crise de mots » –, qui donne son titre à ce recueil, ce n’est pas tant par ennui qu’il s’écarte de « S. ou B. » mais parce qu’il éprouve les premiers symptômes d’une « crise » intérieure – une sensation panique, écrit-il, de se sentir « désaffecté », « déshabité » de soi-même.

C’est à partir de cette expérience de repli, constitutive d’une renaissance, que Daniel Blanchard s’interroge sur les limites de la théorie – ce « capital gelé de la connaissance discursive », disait Hegel, qui y connaissait un rayon –, et plus amplement sur « le lien problématique qui unit le discours théorique à la parole singulière ». S’il y eut bien, au mitan des années 1960, quelques tentatives fructueuses de « transposer dans la globalité de l’existence les exigences de liberté active et de plénitude passionnelle » – du côté de Debord notamment [1] –, elles résistèrent rarement, y compris chez Debord, à « la théorisation englobante », celle qui finit malheureusement par prendre son propre discours pour la voix de l’Histoire.

Deuxième texte de ce recueil, « À propos de ce que fait la poésie » ouvre sur une exploration de l’autre parole, celle qui vient, par-delà les leurres discursifs, « du plus profond » et qui emprunte beaucoup, pour le cas, à Leopardi et à Reverdy. Cette parole, qui a longtemps fraternisé avec l’idée de révolution – jusqu’à se perdre, parfois, dans ses labyrinthiques méandres –, est devenue inaudible, nous dit Daniel Blanchard, dans un monde où les respirations poétiques et révolutionnaires ont cessé d’enchanter les hommes, et la vie même. Toujours conniventes, la poésie et la révolution auraient désormais pour principal point commun d’être inactuelles. Ce qui ne saurait dire inexistantes, car le propre de la poésie – et peut-être de la révolution –, c’est d’ « œuvrer » toujours et souterrainement au renversement de l’imposture.

« Imposture » est précisément le titre que Daniel Blanchard a retenu pour le troisième texte de son recueil. À la question de savoir « ce que parler veut dire », la société actuelle a imposé une réponse « terriblement réductrice, nous dit l’auteur, en appliquant au langage son exigence forcenée de fonctionnalité, d’instrumentalité et de mise en équivalence de tout à travers la marchandisation de tout ». D’où le niveau inédit d’aliénation et d’adultération d’une langue naturelle progressivement cernée, et finalement corrodée, par une infinité de jargons techniques codifiés où seuls les objets parlent. Dans cette configuration où, privés de toute singularité, les sujets – et particulièrement les plus jeunes – sont devenus des machines à répéter le verbiage des maîtres, c’est-à-dire à consentir de bonne grâce à leur pouvoir, le « régime moderne de la domination mentale et linguistique » repose sur « l’extermination du noyau intime de l’humain », celui-là seul qui permet, à travers les mots d’une expérience commune, de résister à la dévastation du monde et d’en penser un autre.

Depuis sa plus lointaine enfance, on l’a dit, le mot de « barbarie » – l’exact pendant de la « vie sur les crêtes » – occupe une place centrale dans le lexique intime de Daniel Blanchard. « Dead-end ? », le quatrième et dernier texte de cet opus, revient sur cette époque fondatrice et s’interroge sur ce qu’on a fait – ou plutôt sur ce qu’on n’a pas fait – de ce savoir de l’horreur. Car Auschwitz, nous dit Daniel Blanchard, c’est encore ce qui permet de comprendre au mieux, hors son horreur si singulière, les « potentialités profondes des sociétés modernes » et ce glissement continu vers la barbarie qu’a opéré le monde industriel. « Aujourd’hui, écrit-il, la sélection, non plus que la lutte entre individus, n’a plus pour fin, dans la plupart des cas, de décider du droit à la survie biologique. C’est la survie de l’humain en chacun de nous qui est en cause. L’épreuve ne se fait plus par la terreur, l’épuisement, la faim… mais il s’agit toujours de savoir « se questo è un uomo » – et de faire le tri. » À force d’avoir refoulé le passé – ou de l’avoir transformé en objet de littérature concentrationnaire psychologisante pour bienveillants critiques –, on ne sait plus d’où l’on vient, mais on pressent que l’on va nulle part (dead-en).

Ces quatre textes, admirables, sont des « balles traçantes » qui éclairent et portent loin.

Freddy GOMEZ


[1Nous renvoyons, sur Guy Debord, au beau témoignage de Daniel Blanchard, Debord, dans le bruit de la cataracte du temps, Sens et Tonka, 2000.