Marx par Cafiero

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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■ Carlo CAFIERO
ABRÉGÉ DU « CAPITAL » DE KARL MARX
Avant-propos de Mathieu Léonard
Avec une correspondance entre Carlo Cafiero et Karl Marx en annexe
Marseille, Le Chien rouge/CQFD, 2013, 160 pp.

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Pour âpres qu’aient été, au sein de l’Association internationale des travailleurs, les affrontements internes entre « autoritaires » et « anti-autoritaires », ils n’influèrent pas sur l’intérêt que les opposants du Conseil général, sous forte emprise de Marx, manifestèrent pour son opus magnum. Ils en furent même de notables laudateurs. C’est ainsi que Bakounine se lança dans un projet – sans suite – de traduction en russe du Capital, qu’Élie Reclus et Charles Keller firent de même en français – sans davantage de résultats –, que Domela Nieuwenhuis donna un résumé du livre en hollandais et que Carlo Cafiero réalisa, en 1878, cet Abrégé– que Karl Marx lui-même, qui n’était pas à proprement parler un adepte de l’éloge, salua, selon les dires de sa fille Laura rapportés par James Guillaume, « comme un très bon résumé de sa théorie de la plus-value ». Réédité aux bons soins du Chien rouge/CQFD, avec un avant-propos inédit et éclairant de Mathieu Léonard, auteur de l’excellent ouvrage L’Émancipation des travailleurs : une histoire de la Première Internationale(La Fabrique, 2011), cet opuscule, rédigé en italien, constitue un exemple parfaitement réussi de vulgarisation intelligente du livre I du Capital. « Un profond sentiment de tristesse, écrit Cafiero en préface d’ouvrage, m’a saisi, en étudiant Le Capital, à la pensée que ce livre était, et resterait qui sait combien de temps encore, complètement inconnu en Italie. » Composé de dix chapitres courts, sobrement démonstratifs, percutants comme il faut et fourmillant d’exemples concrets, cet Abrégé n’a donc, dans l’esprit de Cafiero, qu’une fonction : rendre accessible au plus grand nombre d’exploités cette « vérité nouvelle » que Marx a révélée et qui « disperse au vent tout un séculaire édifice d’erreurs et de mensonges ». On admettra que l’entreprise relevait d’un authentique défi intellectuel – et ce d’autant que Cafiero la mena sans filet alors qu’il était détenu à la prison de Santa Maria Capua Vetere pour participation, en avril 1877, à l’aventure insurrectionnelle du Bénévent. D’où le double intérêt de cet écrit : comme curiosité, disons littéraire, mais aussi comme preuve que, comme noté, les fortes critiques dont les « anti-autoritaires » accablèrent les pratiques du clan « marxien » – pratiques que Cafiero connaissait parfaitement pour avoir été l’envoyé très spécial d’Engels à Naples avant de rallier les opposants du Conseil général – n’entamèrent jamais l’estime dans laquelle ils tenaient le grand œuvre critique de Marx. Cette position fut celle de Cafiero, mais aussi de James Guillaume, haute grande figure de la dissidence internationaliste, qui traduisit l’Abrégé de Cafiero en français. On lira, d’ailleurs, en appendice de ce volume, l’article que le même James Guillaume donna, le 5 février 1912, à La Vie ouvrière, et qui reproduit, en les commentant, un échange de lettres de juillet 1879 entre Cafiero et Marx. Il y retient que Marx sut comprendre la qualité du travail d’adaptation de Cafiero, même si les nombreuses biffures que contient sa missive indiquent qu’il éprouva quelques difficultés à l’admettre spontanément.

Hervé VILIANAC