Des conditions de la survie branchée

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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■ GROUPE MARCUSE
LA LIBERTÉ DANS LE COMA
Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer
Paris, Éditions La Lenteur, 2012, 246 pp.

Auteur, en 2004, d’un premier texte critique (réédité dans une version augmentée en 2010), De la misère humaine en milieu publicitaire (La Découverte), le groupe Marcuse (Mouvement autonome de réflexion critique à l’usage des survivants de l’économie) remet le couvert, aux belles Éditions La Lenteur cette fois, avec un « essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer » dont le titre – La Liberté dans le coma – est en lui-même un constat. Divisé en trois parties – « Bureaucratie et informatique, le pacte du siècle », « La liberté, pour quoi faire ? », « L’insoumission possible ou ne pas laisser le monde se refermer » – et complété d’annexes, le livre passe en revue les plaies d’une sombre époque où la prolifération des nouvelles technologies du contrôle (puces électroniques, biométrie, téléphones portables, « réseaux sociaux », etc.) suscite, au présent, un tel engouement – surtout dans la jeunesse – que tout semble indiquer que cet « asservissement jouissif aux machines informatiques » dessine déjà les contours d’un futur carrément insupportable, mais intellectuellement prévisible, où « l’existence individuelle, la vie en société et la liberté humaine » auront perdu tout sens. Bien sûr, on ne manquera pas de voir dans cet exposé très pessimiste des conditions actuelles de la survie branchée bien des raisons de désespérer, mais ce serait se tenir à une lecture superficielle de ce brillant essai dont l’un des avantages est précisément d’armer la critique du monde réellement existant en résistant à l’esthétique du désastre qui caractérise l’actuelle littérature catastrophiste. C’est ainsi que sa lecture permet de comprendre, sur la base de références historiques précises, comment l’outil informatique a favorisé, en trois décennies, le quadrillage électronique de la société, le renforcement des logiques policières de contrôle, l’accumulation des profits et l’auto-aliénation des hommes, mais aussi de réfléchir à une redéfinition des « conditions concrètes de la liberté dans notre temps ». La résistance à ce monde exige, aux dires du Groupe Marcuse, non seulement de ne pas céder à la double impuissance du « citoyennisme » et de l’ « insurrectionalisme », mais encore de se confronter à deux questions fort dérangeantes : la première, c’est celle de la mise en adéquation de nos critiques avec les façons de régir nos propres vies ; la seconde, c’est d’admettre que « la cause de la justice et de la liberté […] est aujourd’hui minoritaire » et qu’il faudra beaucoup de patience et de constance pour faire avancer l’idée que « la liberté ne se conquiert pas en fuyant notre humanité mais en l’élaborant autrement ». On pourra toujours penser que cette approche n’a rien d’exaltant, mais elle a au moins l’avantage, ce qui n’est déjà pas si mal, de sortir la perspective d’émancipation de la double impasse de la « désobéissance labellisée » et du culte sacrificiel de l’émeute.

Bruno FREIDENKER