Vivante Commune ?

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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■ Éric FOURNIER
LA COMMUNE N’EST PAS MORTE
Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours

Paris, Libertalia, 2013, 192 pp., ill.

En dignes héritiers d’une histoire qui structura leur imaginaire, marxistes et anarchistes cultivèrent longtemps la mémoire d’une Commune de Paris interprétée comme rupture inaugurale. Elle fut, à leurs yeux, cette aube nouvelle où, dans la trame d’un temps linéaire, s’ouvrit une brèche émancipatrice qui ouvrit – pour les premiers – sur une tentative, inaboutie mais réelle, de dictature du prolétariat et – pour les seconds – sur une expérience inégalée jusqu’alors de démocratie directe. Avec le temps, en revanche – et ce depuis les travaux, au mitan des années 1960, de l’excellent Jacques Rougerie –, les historiens contemporains de la Commune y voient, plus qu’une aurore des insurrections à venir, le crépuscule des révolutions du XIXe siècle. Preuve, nous dit Éric Fournier, historien lui-même, que, si « la frontière entre histoire et mémoire est souvent poreuse », leurs finalités respectives et contradictoires occasionnent forcément des discordances d’approche dans la manière de percevoir un événement aussi central que celui-là. L’objet de son livre est précisément de s’intéresser aux mémoires plurielles de la Commune de Paris et à leurs usages en les confrontant à l’état actuel de la recherche historique. Il en ressort une déambulation tout à fait réussie en territoire mémoriel où, comme un fantôme de l’histoire, la Commune alimenta, sur les divers bords de l’échiquier politique, de puissants mythes : la guerre de classes, l’ « apocalypse rouge », la sainteté combattante, le « mal métaphysique », la « poétique des ruines ». De la « damnatio memoriae » des premiers temps versaillais à la mémoire festive des gauchistes des années 1970 en passant par celles des murmures, de l’instrumentation bolchevique, puis stalinienne, de la réconciliation républicaine, de la récupération patriotique, voire nationaliste, le souvenir des insurgés de 1871 ne cessa, en réalité, d’alimenter, un siècle durant et tout à la fois, des prises d’armes symboliques, des appels au consensus républicain, des simulacres de guerre civile, des grands-messes socialisto-cocardières, des défilés victimaires au Mur des fédérés et des appels ludiques à manifester « pour que vive la Commune ». Son centenaire, nous dit Éric Fournier, marqua son chant du cygne. Comme si le temps était venu de son déclin mémoriel en parallèle des nouveaux usages politiques d’une gauche de plus en plus ralliée à l’idée d’une conquête pacifique des leviers du pouvoir. Reste que, par-delà le regret qui pourrait naître de ce recul du mythe communard, ce qui demeure indéracinable, conclut justement Éric Fournier, c’est le « questionnement libertaire de la démocratie » (l’expression est de Jacques Rougerie) qui anima la Commune – et, avec lui, l’idée toujours subversive que « la souveraineté ne se délègue pas, ne se représente pas, mais qu’elle s’exerce ». De plein droit et collectivement. Hier comme aujourd’hui.

Gilles FORTIN