Éloge de l’avant-garde

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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■ Michel ROGER
LES ANNÉES TERRIBLES (1926-1945)
La Gauche italienne dans l’émigration parmi les communistes oppositionnels

Paris, Éditions Ni patrie ni frontières, 2012, 328 pp.

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Née en 1912 comme fraction de gauche du Parti socialiste, la Sinistra italiana (Gauche italienne, dite encore « gauche intransigeante ») connut, dès ses origines, de nombreuses scissions internes. C’est en 1919 qu’elle se constitua officiellement en « fraction abstentionniste », puis, l’année suivante, en fraction communiste du Parti socialiste italien, donnant naissance, en 1921, par fusion avec le groupe éditeur d’Ordine Nuovo de Gramsci, au Parti communiste italien. Personnage à bien des égards énigmatique, Amadeo Bordiga (1889-1970), ingénieur et architecte de profession, sera, malgré une existence militante où abondent les phases de repli, la principale figure de cette Gauche italienne que le Parti communiste bolchévisé, puis stalinisé, exclura de ses rangs à la fin des années 1920. Le livre de Michel Roger – qui est la version actualisée d’une thèse, sous la direction de Madeleine Rebérioux, présentée, en 1981, à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, devant un jury de choix (Robert Paris, Marc Ferro et Pierre Broué) – couvre les vingt « années terribles » (1926-1945) où, conséquence de la prise du pouvoir par les fascistes en Italie, puis de la Seconde Guerre mondiale, la Gauche italienne, reconstituée en « fraction communiste », poursuivit ses activités dans l’émigration, essentiellement en France. Malgré son caractère un tantinet hagiographique, l’étude de Michel Roger comble indiscutablement un grand vide historiographique en restituant par le menu les nombreux et parfois abscons débats qui agitèrent des noyaux – très minoritaires mais extrêmement vivants – de prolétaires convaincus d’incarner, au sens léniniste le plus pur, l’avant-garde, mais aussi l’essence de leur classe. D’où leur entêtement à maintenir, contre vents et marées, le « fil rouge » d’une invariance marxiste et d’un internationalisme prolétarien que, par sa nature démocratique et interclassiste, l’antifascisme était en train de distendre. Pour Michel Roger, qui insiste sur les différences entre les positions de Bordiga et celles – « plus originales » – des noyaux de l’émigration italienne, la trajectoire politique de la Gauche en exil invalide l’accusation de sectarisme dont on l’a souvent affublée. À preuve, sa participation à l’Opposition internationale (trotskiste), dont elle est exclue en 1933 pour refus du « front unique antifasciste », ou encore ses liens, même très lâches, avec la Gauche germano-hollandaise – dont quelques « bordiguistes » de L’Ouvrier communiste rejoindront pourtant les positions assurément anti-léninistes. Sur la guerre d’Espagne, événement majeur de la période étudiée, Michel Roger avalise grosso modo les positions d’équivalence contre-révolutionnaire de la Gauche italienne entre fascisme et antifascisme tout en admettant qu’elles l’isolèrent et provoquèrent, en son sein, une rupture définitive avec sa « minorité », dont une quinzaine de membres partirent rejoindre la colonne Lénine du POUM. De même, précise-t-il, son analyse politique de la Seconde Guerre mondiale comme affrontement inter-impérialiste se révéla théoriquement « juste », mais politiquement sans effet. Sauf celui de provoquer la dissolution de la « fraction » en attendant que le prolétariat retrouve une « existence sociale ». Toutes choses qui, en ces temps où il était minuit dans le siècle, prouvent surtout que, si la dialectique peut éventuellement casser des briques, elle n’abat jamais les murs du réel.

Alice FARO