Panaït l’intraitable

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
popularité : 22%

JPEG - 42.3 ko




■ Eleni SAMIOS-KAZANTZAKI
LA VÉRITABLE TRAGÉDIE DE PANAÏT ISTRATI
Suivi des correspondances de Victor Serge et Nikos Kazantzaki avec Panaït Istrati
Présentation et postface d’Anselm Jappe
Paris, Nouvelles Éditions Lignes et IMEC, 2013, 344 pp.

Par une de ces étranges lenteurs dont l’édition française a le secret, il aura fallu attendre rien moins que soixante-seize ans pour que soit enfin disponible dans la langue où il a été écrit – deux ans seulement après la mort, en 1935, de Panaït Istrati – ce témoignage essentiel sur le moment et les circonstances de sa rupture avec l’URSS. On n’en connaissait jusqu’à maintenant qu’une édition espagnole publiée à Santiago du Chili… en 1938. Il faut donc rendre grâces à Anselm Jappe et à Maria Teresa Ricci d’avoir tiré ce texte du majuscule puits d’oubli où il était tombé en nous le restituant dans une édition d’une grande qualité. C’est ici l’histoire, contée par Eleni Samios-Kazantzaki, du voyage d’un homme épris d’amour pour le pays de la grande promesse, cette Union soviétique qui s’apprête à fêter le dixième anniversaire de sa révolution. Nous sommes, en effet, en 1927, et Panaït Istrati, auteur célébré pour quelques romans de première importance dont Kyra Kyralina (1923) et Oncle Anghel (1924), fait partie de la liste des prestigieux compagnons de route invités pour célébrer le glorieux événement. Là où il s’en sépare, c’est que, sitôt arrivé en URSS, il décide de s’y établir pour contribuer à l’édification du socialisme, mais, avant cela, se met en tête de parcourir le pays, de la mer Blanche à la frontière turque, pour en saisir l’âme et la vérité. Il le fera seize mois durant, en compagnie de l’écrivain crétois Nikos Kazantzaki, rencontré à Moscou et avec qui il noue des relations fraternelles, et de leurs compagnes respectives, Marie-Louise Baud-Bovy, dite Bilili, et Eleni Samios, venues de France quelques mois plus tard pour participer à l’aventure.

Panaït Istrati est, en réalité, l’exact opposé des intellectuels fascinés par les villages Potemkine que leur présentent leurs cicérones bolcheviks. Lui, les guides, il s’en défait dès que possible pour aller au peuple, un peuple qu’il admire, qu’il sent. Et ce faisant il se met en condition, non pas de saisir le malheur qui le frappe, mais de ressentir, à travers les quelques confidences qu’on lui fait, la béance qui existe entre le mensonge propagandiste et la simple réalité vécue. Le reste est affaire de conscience. Celle d’Istrati s’accommode mal des subtilités dialectiques de son compagnon de voyage, le très raisonneur Nikos Kazantzaki. Si mal qu’il finira par rompre avec lui à la fin de son séjour dans la « patrie du socialisme » devenue le « pays du mensonge déconcertant ». Et ce d’autant que l’arrestation du vieil ouvrier anarchiste Alexandre Roussakov, beau-père de Victor Serge – avec qui il s’est lié d’amitié – et les menaces qui pèsent sur sa vie même l’ont conforté dans l’idée qu’il n’est désormais d’autre choix possible, pour un révolutionnaire, que de combattre activement ce régime d’infamie. Conseillé par Boris Souvarine, c’est à cette tâche qu’il s’attellera, dès son retour à Paris, en rédigeant, en octobre 1929, le récit – « douloureux et enragé », écrit Anselm Jappe – de son séjour de seize mois en URSS. La publication de Vers l’autre flamme lâchera sur Panaït Istrati la meute des chiens de garde du stalinisme qui n’aura, dès lors, d’autre but que de le détruire en le dénonçant comme « traître », « parjure » et même « agent de la police roumaine ».

En postface du témoignage d’Eleni Samios-Kazantzaki, Anselm Jappe s’intéresse aux connivences qui sont nées, lors de leurs rencontres de 1928, entre Victor Serge, Nikos Kazantzaki et Panaït Istrati. Malgré leurs notoires différences d’approche (politique chez Serge, métaphysique chez Kazantzaki, sensible chez Istrati), ils partageaient, nous dit-il, une même prédisposition pour « l’honnêteté et le désintéressement, l’absence de tout opportunisme, le dédain pour la littérature des littérateurs », mais aussi la même conviction – anti-matérialiste – selon laquelle « ce sont les êtres humains qui font les révolutions ». Et qui, souvent, les défont. Ces connivences sont au cœur des deux correspondances qui sont annexées à ce beau volume : les lettres de Victor Serge que le grand écrivain roumain de langue française reçut de 1929 à 1932 et la correspondance qu’échangèrent, après leurs retrouvailles, de 1932 à 1935, les éternels frangins Nikos et Panaït. De la première série, on retiendra cette phrase, magnifique, de Serge à Istrati : « Il faut savoir servir et défendre avec acharnement la révolution, c’est-à-dire la cause des hommes et de l’avenir, mais la défendre aussi contre ses propres maladies et ceux qui les entretiennent. » Elle dit tout de l’espoir démesuré que ces dissidents cultivèrent en ces temps d’extrême défaite où il était essentiellement question, pour eux, de ne s’arranger ni du mensonge d’État ni du renoncement à l’idée d’émancipation sociale.

Arlette GRUMO