Entre-soi radical et millénarisme

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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■ J. WAJNSZTEJN et G. GZAVIER
LA TENTATION INSURRECTIONNISTE
La Bussière, Acratie, 2012, 112 pp.

L’insurrectionnisme – défini, dans un texte italien de 1993, comme « activité révolutionnaire qui entend prendre l’initiative dans la lutte et ne se limite pas à attendre ou à définir des réponses défensives » – ne doit pas être confondu, précisent d’entrée les auteurs de ce livre, avec l’insurrectionnalisme, qui relèverait d’une construction idéologique. Partant de là, la « tentation insurrectionniste » opérant dans une mouvance politique où l’activisme « tient lieu de ligne de conduite » aurait davantage à voir avec une certaine tradition vaguement « anarchiste » alors que l’insurrectionnalisme théorisé par Tiqqun ou L’insurrection qui vient serait en partie héritées de l’ « autonomie diffuse » – surtout italienne – des années 1970, relookée post-moderne. Cela précisé, Wajnsztejn et Gzavier s’attachent également à démontrer, de manière convaincante d’ailleurs, qu’il existe un certain nombre de conjonctions entre l’activisme insurrectionniste et la « pose insurrectionaliste » : une même tendance à surestimer le caractère insurrectionnel supposé de n’importe quel mouvement de simple résistance à la domination, une même apologétique « immédiatiste de la violence », un même goût pour l’émeute et une même « absence de questionnement sur [les] présupposés » qui fondent leurs pratiques et leurs discours. L’analyse serrée que Wajnsztejn et Gzavier nous livrent, précisément, de ces « présupposés » laisse apparaître, à travers un retour sur leurs éclectiques et toujours inspirantes filiations des années 1970, une compréhension très insuffisante des transformations actuelles de « l’État du capital », mais aussi « un reste d’illusion sur la démocratie » perdue. En clair, nous disent Wajnsztejn et Gzavier, il y a beaucoup de « bricolage théorique » dans cette théologie ou métaphysique de la « guerre civile » où « l’insurrection devient un nouveau programme qui se contente de rechercher des moyens d’exprimer la conflictualité potentielle sans désigner de nouveaux sujets ». D’où la fascination que manifeste ce milieu pour l’affrontement avec la police, vécu comme auto-justification de sa propre radicalité, mais aussi comme preuve d’une prochaine levée en masse de la plèbe. Le reste est affaire de discours, un discours dont Wajnsztejn et Gzavier pointent toutes les limites et dont ils n’ont pas tort de dire qu’il exprime surtout « l’entre-soi d’une subjectivité qui se croit libre » et « l’absence de tout projet révolutionnaire au profit d’un millénarisme d’un nouveau type ».

Théo THERMASTIS