Pour l’honneur de Marinus

À contretemps, n° 42, février 2012
mardi 26 novembre 2013
par  F.G.
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Il fallut peu de temps à André Prudhommeaux pour pressentir que, loin d’être ce simple d’esprit manipulé par le national-socialisme que décrivaient les staliniens, Marinus Van der Lubbe, l’incendiaire du Reichstag [1], relevait, au contraire, de cette espèce rare de prolétaires qui, n’attendant plus rien des directions autoproclamées du mouvement ouvrier et n’acceptant pas davantage la passivité des masses qu’elles contrôlaient, décident, un jour ou l’autre, de passer à l’acte. Confirmé par les contacts qu’il maintenait avec certains groupes conseillistes hollandais, le pressentiment de Prudhommeaux se changea rapidement en conviction. Dès lors, le combat pour la défense de Marinus, mais aussi pour son honneur, devint sa cause, une cause dont il fut, en France, avant et après l’exécution de l’incendiaire, le plus déterminé des porte-parole. C’est ce combat que nous souhaitons retracer en ces pages [2].

Enfin quelque chose…

« Au milieu de l’inconcevable passivité des partis de gauche, dans la déroute générale des organisations ouvrières, et tandis que les ouvriers communistes terrorisés par les raids fascistes et par la psychose de la “provocation” se tenait cois, retentit tout à coup la nouvelle : “Le Reichstag brûle !”. Et malgré toute l’éducation écrasante imprimée aux cerveaux prolétariens par l’État de la discipline de parti, bien des cœurs se mirent à battre plus vite. Enfin quelque chose ! Une riposte, un signe, un geste de défi !… [3] » Ce « quelque chose », c’est ce qui fait, après tout, que l’universelle lâcheté n’empêchera jamais un acte individuel de résistance. Cette forme d’action directe à échelle d’homme, entreprise sous le noble motif qu’il est possible de frapper l’ennemi en toute circonstance et sans dépendre d’aucun comité central, suscite spontanément l’admiration de qui croit, comme ce Prudhommeaux nouvellement acquis à la cause anarchiste, que le prolétariat allemand n’a plus désormais de choix qu’entre une fin misérable et une lutte désespérée. Parce qu’il est l’expression même de la révolte, l’exploit de Marinus déclenche immédiatement, chez lui, un mouvement de fraternelle sympathie pour le combattant solitaire.

Moins d’un mois après l’incendie du Reichstag, Correspondance internationale ouvrière, revue dont Prudhommeaux est le principal artisan, publie une traduction d’un article de Spartacus, l’organe de la néerlandaise Linksche Arbeiders Oppositie [Opposition ouvrière de gauche (LAO)], exprimant sa solidarité à Marinus, présenté comme l’un des siens [4]. Pourtant, chez les communistes de conseil hollandais, les jugements sont très partagés sur l’acte de l’incendiaire. Les groupes conseillistes se divisent, grosso modo, en deux tendances : ceux qui assument son exemplarité, la LAO et la revue De Radencommunist essentiellement ; ceux qui le condamnent au nom de la sacro-sainte incompatibilité entre la lutte des classes et le « terrorisme individuel », le groupe « Arbeidersraad » et le Groupe des communistes internationaux (GIC) particulièrement [5]. La défense de Van der Lubbe sera donc assumée par une partie du mouvement conseilliste hollandais, et non, comme on le pense généralement, par son ensemble.

À travers Lo Lopes Cardoso, le Comité Van der Lubbe hollandais, fondé et impulsé au printemps 1933 par des membres des groupes conseillistes de Rotterdam et de La Haye,le contact s’établit rapidement avec Prudhommeaux. La chose est d’autant plus facile qu’ils se connaissent et qu’ils sont amis. Il s’agit donc d’internationaliser la défense de Marinus en revendiquant son acte. Pour ce faire, Prudhommeaux se charge de la France, mais aussi du mouvement anarchiste international, dont il connaît les ramifications. C’est dans ce contexte qu’il entreprend de publier, dans Le Libertaire, une série d’articles sur la situation du prolétariat allemand, dont le troisième, déjà cité, salue l’acte de Marinus et dénonce la campagne de dénigrement systématique qu’organisent, autour de lui, les staliniens. Curieusement, cet article est suivi d’une « NDLR » du Libertaire, qui précise : « Nous ne partageons pas le point de vue de notre camarade A. P. Il nous apparaît au contraire que Van der Lubbe est bien un agent d’Hitler. » Il n’y aura pas de suite à cette série d’articles [6].

Hurler avec les loups…


De même qu’il a suscité des approches divergentes au sein de la mouvance conseilliste hollandaise – et au-delà –, l’acte de Van der Lubbe provoque des prises de position diamétralement antagonistes chez les anarchistes français. D’un côté, représenté par l’Union anarchiste communiste révolutionnaire (UACR) dont Le Libertaire est l’organe d’expression, l’anarchisme organisé s’aligne, à quelques nuances près, sur la thèse centrale du Livre brun  : Van der Lubbe est un « provocateur » au service des nazis [7]. De l’autre, se constitue, autour de quelques revues libertaires indépendantes comme Le Semeur, Le Flambeau et La Revue anarchiste, une « petite fraternité » [8] anarchiste résolument décidée à combattre les mensonges du Livre brun et à revendiquer et le parcours militant et l’acte de Marinus.

On peut, bien sûr, s’interroger sur cet étrange ralliement de l’anarchisme organisé à la thèse de la provocation. Sur ce point délicat, deux explications ont été avancées : la première tient à l’influence qu’aurait exercée sur beaucoup de libertaires français l’injuste mise en cause de Van der Lubbe par les voix autorisées de l’anarcho-syndicalisme allemand, parmi lesquelles Augustin Souchy, Helmut Rüdiger et, plus encore, Rudolf Rocker [9] ; la seconde aurait beaucoup à voir avec la perspective d’unité ouvrière antifasciste dans laquelle l’UACR – bientôt transformée en Union anarchiste (UA) tout court – s’inscrivait déjà, et qui sera la sienne jusqu’à la défaite espagnole. Condamné par toute la gauche, y compris par celle qui se disait extrême, l’acte de Van der Lubbe ne méritait sans doute pas qu’on prît le risque politique de se distinguer, et ce faisant de contredire ce bel unanimisme antifasciste. On a parlé d’opportunisme pour beaucoup moins que cela.

… ou résister au mensonge

Censuré par Le Libertaire, Prudhommeaux va donc pouvoir compter, en France, sur le soutien déterminé de quelques « résistants au mensonge » – et, en premier lieu, sur celui d’Alphonse Barbé, directeur du Semeur [10]. Convaincu, en effet, par le plaidoyer en défense de Marinus inséré dans le numéro déjà cité de Correspondance internationale ouvrière, Barbé décide de s’impliquer totalement, au côté de Prudhommeaux, dans la campagne en faveur de l’incendiaire. En septembre 1933, alors que le procès contre Van der Lubbe [11] est sur le point de s’ouvrir à Leipzig, un Comité international Van der Lubbe (France), dont Barbé sera le trésorier, voit le jour. « En ouvrant cette campagne, écrira-t-il dans Le Semeur, nous avons conscience de servir la vérité ; nous ne nous faisons nulle illusion sur le verdict qui attend Van der Lubbe, nous savons qu’il paiera de sa vie son geste désintéressé, c’est donc moins pour le sauver que pour sa mémoire que nous le défendrons, car elle symbolise pour nous […] la conscience de l’homme en face de ses responsabilités historiques. Van der Lubbe rejoint les objecteurs en brisant avec le conformisme social et révolutionnaire ; avec les dogmes collectifs. [12] » Le 15 septembre paraît un numéro spécial du Semeur offrant une traduction de la « brochure-manifeste » du Comité hollandais pour la défense et la réhabilitation de Van der Lubbe : « Marinus Van der Lubbe prolétaire ou provocateur ? » [13]. Imprimé, semble-t-il, à quelque 10 000 exemplaires et repris en brochure un mois plus tard, ce numéro spécial du Semeur marque le point de départ de la mobilisation en faveur de Marinus. « Les comités locaux, régionaux ou nationaux qui sont en voie de formation en France et dans divers pays […], est-il signalé dans l’appel « À tous » publié en dernière page de la brochure, jouissent d’une entière indépendance dans l’expression de leur propagande, et leurs relations mutuelles ainsi qu’avec le Comité international formé à Amsterdam sont d’information et de solidarité. » Parmi les tâches urgentes que se fixe le Comité Van der Lubbe France, la plus essentielle est l’édition d’un « Livre rouge et noir sur l’incendie du Reichstag (comprenant le journal de voyage de Lubbe en Allemagne et la réfutation détaillée des mensonges politiciens et fascistes) » et, convaincu de la justesse de son combat, il affirme : « C’est notre propre destinée qui est en jeu. En face de l’esclavage des consciences, il n’y a que deux attitudes possibles : ou debout (avec Van der Lubbe) ou à quatre pattes avec le bétail votant, paradant, payant et massacrant. »

Aux dires de Nico Jassies, fin connaisseur de l’affaire, « c’est au comité français que revient l’honneur d’avoir été le plus actif » dans cette campagne [14]. Et le moins qu’on puisse dire, en effet, c’est que, sous l’impulsion constante de Prudhommeaux, il développe une activité d’autant plus débordante que ses forces sont faibles en militants et en moyens financiers. Rompant le cercle du consensus antifasciste sous influence du Livre brun, il compte aussi, du côté anarchiste, sur le soutien du Flambeau, organe du groupe libertaire de Brest, dont René Louis Martin est la grande figure [15], sur celui de Gaston Michaud [16], animateur des Éditions du travailleur libertaire et, au-delà, sur celui de la CGT-SR et de son organe, Le Combat syndicaliste. « En marge des organisations et des idéologies », indiquera plus tard Prudhommeaux, la cause de Van der Lubbe compta également, en France, sur « quelques points d’appui isolés », dont Boris Souvarine, Simone Weil, Michel Alexandre ou encore René Lefeuvre, directeur de la revue Masses [17].

Le 31 décembre 1933 – et alors que Marinus a été condamné à mort, huit jours plus tôt, par le tribunal de Leipzig –, les Comités Van der Lubbe organisent, à Paris, une conférence internationale. Soutenue par divers groupes et organisations – la LAO hollandaise, la CGT-SR, Défense anarchiste de Belgique, la Fédération communiste anti-parlementaire (Grande-Bretagne) et le Parti d’unité ouvrière (États-Unis), entre autres [18] –, cette conférence soutient l’acte solitaire de Van der Lubbe et dénonce les conditions de son procès et la campagne de dénigrement à laquelle s’est livrée la presse sous influence stalinienne. « Triste image de notre temps, dira Jean Dautry, où les boutiquiers patentés d’une révolution qu’ils sont incapables de faire interdisent à la flamme révolutionnaire de brûler où elle veut. [19] »

Claire comme du cristal, la vérité d’un homme

Le 10 janvier 1934, alors qu’il met un point final à la fabrication de la brochure Le Carnet de route d’un sans-patrie – journal de voyage rédigé en septembre et octobre 1931 par Van der Lubbe –, Alphonse Barbé apprend que Marinus vient d’être décapité. En dernière page, il y ajoute un texte – « À Van der Lubbe assassiné » –, qui se conclut ainsi : « Plus que jamais, sommes-nous décidés à faire rendre justice à Van der Lubbe, à travailler à la réhabilitation de sa mémoire, à démasquer les faux apôtres, les politiciens, les démagogues pour lesquels il reste l’ennemi [20]. » Cette tâche va désormais s’imposer à tous les amis de Marinus : rétablir la vérité d’un homme qui, devant ses détracteurs coalisés, ne cessa de répéter que son acte était « clair comme du cristal ».

En mars, La Revue anarchiste s’inscrit pleinement dans cette démarche en consacrant la totalité de son dix-neuvième numéro au démontage des fausses accusations portées contre Van der Lubbe. Une fois encore, Prudhommeaux – « Sur le chemin de la vérité » – y excelle dans la dénonciation du mensonge stalinien sur Van der Lubbe. De son côté, Fernand Fortin, principal animateur de la revue, revient sur la sincérité de Van der Lubbe – « À propos d’un acte individuel » – et fustige tous ceux – y compris Rudolf Rocker – qui s’ingénièrent à la mettre en doute pour masquer leur propre responsabilité dans la terrible défaite du prolétariat allemand. Sur ce sujet précisément, Lerman – « Comment s’installa l’hitlérisme. Notes d’un réfugié politique » – explique comment la substitution, en septembre 1932, d’une ligne d’action directe – « Frappez les fascistes où vous les rencontrez » – par une ligne conciliatrice – « Discuter avec les fascistes pour les convaincre qu’ils ont tort » – contribua à la victoire des nazis. Pièce de choix de cette livraison, le texte « Les mensonges du Livre brun » constitue une réplique point par point aux salissures du Livre brun contre Van der Lubbe [21]. Complétant le tout, ce numéro de La Revue anarchiste inclut – « Pièces justificatives » – de nombreux témoignages sur Marinus.

Ce fut indiscutablement le grand mérite de Prudhommeaux que de se battre sans faillir pour l’honneur de Van der Lubbe, et ce, bien au-delà de son exécution. Contre l’indignité d’une époque où, dans le camp même de l’anarchisme organisé, l’air de la calomnie suscita d’indécents échos, les efforts constants de la « petite fraternité » révolutionnaire qu’il sut regrouper autour de cette cause ne permirent pas de changer l’opinion courante sur Marinus, mais ils posèrent les jalons historiques d’une résistance au déferlement du mensonge stalinien. Il fallut attendre encore longtemps pour que, fissurant cette croûte d’infamie méthodiquement solidifiée par le temps, la vérité sur Marinus commence enfin à percer [22]. Comme quoi, aucun combat n’est perdu d’avance sauf celui qu’on refuse de mener.

Victor KEINER



[1Le 27 février 1933 – un mois après que les conservateurs allemands eurent, malgré son échec électoral de novembre 1932, installé démocratiquement Hitler à la Chancellerie –, le Reichstag brûle. Arrêté en flagrant délit, Marinus Van der Lubbe, jeune militant internationaliste hollandais de la mouvance conseilliste, revendique pleinement son acte, affirmant avoir agi seul. Les nazis avancent immédiatement la thèse d’un complot communiste, à laquelle les communistes répondent par celle d’une provocation nazie. Pris dans cette tenaille, Marinus devient, pour chacune des deux machines de propagande, le bras armé de l’autre. Sans jamais avoir pu s’expliquer sur les motivations de son acte et calomnié de partout, il sera décapité le 10 janvier 1934, sa tête étant exposée au Musée de la police de Berlin.

[2Sur Van der Lubbe et l’affaire de l’incendie du Reichstag, il existe, désormais, deux ouvrages indispensables, auxquels nous emprunterons beaucoup : Marinus Van der Lubbe, Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag et autres écrits, présentés et annotés par Yves Pagès et Charles Reeve, Paris, Verticales, 2003 (recensé sous le titre « Marinus le vagabond héroïque » dans À contretemps, n° 13, septembre 2003, pp. 26-27) et Nico Jassies, Marinus Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag, Paris, Éditions antisociales, 2004 (recensé en « revue des livres et notes de lecture » d’À contretemps, n° 21, octobre 2005, p. 26) : « ».

[3A. P., « L’ordre règne en Allemagne. Le bilan de douze ans de “bolchevisation” du prolétariat allemand », Le Libertaire, n° 392, 31 mars - 7 avril 1933.

[4« La vérité sur l’incendie du Reichstag », Correspondance internationale ouvrière, année I, n° 6, 25 mars 1933.

[5Il existait, en fait, plus d’une nuance entre l’une et l’autre de ces deux entités, le groupe « Arbeidersraad » s’en tenant à une condamnation stricte de l’acte de Marinus alors que le GIC navigua entre refus de le cautionner et solidarité minimale avec son auteur. C’est sur cette ligne – quelque peu ambiguë au vu des enjeux – que se situait Anton Pannekoek.

[6Cette série – interrompue – d’articles a été rééditée dans le n° 35-36, 2006, de la revue Agone, pp. 283-297.

[7Créé par Willi Münzenberg, grand ordonnateur kominternien de la propagande stalinienne, un « Comité d’aide pour les victimes du fascisme hitlérien » publie en allemand, le 1er août 1933, un Livre brun sur l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne, en grande partie rédigé par le tchèque Otto Katz, où aucune infamie n’est épargnée à Van der Lubbe : anticommuniste pathologique, psychopathe, mégalomane, agent nazi et même « giton » d’Ernst Röhm, le chef des SA. Ce chef-d’œuvre de diffamation connaîtra une vingtaine de traductions et sera diffusé à un million d’exemplaires par les services de propagande du Komintern.

[8L’expression est de Prudhommeaux, lettre à Helmut Rüdiger du 10 novembre 1959, Nico Jassies, op. cit., p. 155.

[9En désignant, depuis son exil aux États-Unis, Marinus Van der Lubbe comme « un agent ou un instrument des nazis », Rocker s’attira durablement les foudres de Prudhommeaux. Dans un article publié, en 1946, dans Le Réveil anarchiste – « Rudolf Rocker et la position anarchiste devant la guerre » –, où il critiquera l’attitude interventionniste qui fut celle de Rocker pendant la Seconde Guerre mondiale, Prudhommeaux reviendra sur l’affaire du Reichstag : « L’événement a prouvé depuis que l’humble ouvrier vagabond se servant du feu pour barrer au prolétariat la route des urnes et l’appeler par l’exemple à la lutte décisive, violente, qui seule alors pouvait sauver l’Allemagne et l’Europe de la terreur nazie était dans le vrai et que le vieux philosophe, oracle des libertaires allemands, avait tort. » Cet article a été réédité dans le numéro 35-36 de la revue Agone, pp. 301-306. Sur Rocker, le lecteur se reportera aux deux livraisons qu’À contretemps lui a consacrées : « Rudolf Rocker, 1873-1958. I.– Mémoires d’anarchie » (n° 27, juillet 2007) ; « II.– Penser l’émancipation » (n° 28, octobre 2007).

[10Alphonse Barbé (1885-1983), marchand forain, militant anarchiste et déserteur de la « Grande Guerre », fut, sa vie durant, de tous les combats pour l’antimilitarisme et l’objection de conscience. Par ailleurs, il fut, de 1923 à 1936, le principal artisan d’une publication éditée à Caen, puis à Falaise (Calvados) qui prit, dans un premier temps, le titre du Semeur de Normandie – « organe de libre discussion » – avant d’adopter, à partir de 1931, celui du Semeur contre tous les tyrans – « organe d’éducation individuelle ».

[11Histoire d’accréditer la thèse du complot communiste et désireux d’organiser un procès à grand spectacle, Ernst Torgler, chef du groupe communiste au Reichstag, Géorgui Dimitrov, haut fonctionnaire du Komintern , Simon Popov et Vassili Tanev, fonctionnaires bulgares, furent co-inculpés par les nazis « pour tentative de subversion de l’État et complicité d’incendie sur un édifice public ». Ils seront tous acquittés « au vu du manque de preuves ». Dans une recension très informée des Carnets de route de Marinus – « Le geste de Van der Lubbe », L’Ours, n° 329, juin 2003, p. 6 –, Jean-Louis Panné rappelle que Ruth Fischer, ancienne dirigeante du KPD, « avança l’hypothèse d’un accord entre les deux États ; Dimitrov, qui en était informé, put ainsi défier Göring sans risque tout en réclamant la mort de Van der Lubbe » (Ruth Fischer, Stalin and the German Communism, Faber & Faber, 1952, pp. 308-309). De même, ajoute Panné, « Margarete Buber-Neumann, qui avait hébergé Dimitrov quelques années auparavant et connaissait ses liens avec les services soviétiques, admet comme probable un accord entre la Gestapo et le Guépéou » (Margarete Buber-Neumann, « Le conspirateur sans mystères », Preuves, n° 74, avril 1957).

[12Alphonse Barbé, Le Semeur, 9 septembre 1933.

[13Cette « brochure-manifeste » sera également traduite en anglais et en italien.

[14Nico Jassies, op. cit. , p. 52.

[15René Louis Martin (1887-1964), travailleur de l’Arsenal, fut un militant syndicaliste brestois de premier plan (CGT, puis CGTU). Secrétaire du groupe anarchiste local, il fut, de 1927 à 1934, l’un des principaux animateurs du Flambeau, sous-titré « organe mensuel de libre pensée, d’éducation et de combat ». Relayant Le Semeur, Le Flambeau consacra de nombreux articles à la défense de Marinus.

[16Gaston Michaud, dit « Gaston Bridel » (1890- ?), peintre décorateur, milita activement à la CGT-SR. Il collaborait également au Flambeau.

[17Lettre d’André Prudhommeaux à Helmut Rüdiger datée du 10 novembre 1959, Nico Jassies, op. cit., pp. 154-165. Dans la même lettre, Prudhommeaux indique que – à la différence du Libertaire, de La Révolution prolétarienne, de L’Unique, du Barrage, de La Patrie humaine et de « toute la presse d’inspiration trotskiste ou trotskisante » –, La Critique sociale, les Libres Propos et Contre-attaque se situaient du côté des défenseurs de Van der Lubbe.

[18D’après Jocelyne Blancheteau, André Prudhommeaux, un militant anarchiste, mémoire de maîtrise, Nanterre, 1972, pp. 74-75. Notons par ailleurs, que des libertaires de premier plan, dont Camillo Berneri, Luigi Bertoni, Ernestan, Marcus Graham et Armando Borghi, se mobilisèrent, sur le plan international, en faveur de Marinus Van der Lubbe. En Espagne, Solidaridad Obrera, organe de la CNT de Catalogne, participa également à ce combat, ce qui lui valut d’être dénoncé comme « complice de la provocation nazie » par La Batalla de Joaquín Maurín, futur chef de file du POUM.

[19J. D., « Revue des revues », La Critique sociale, n° 11, mars 1934, p. 255.

[20Marinus Van der Lubbe, Le Carnet de route d’un sans-patrie, avant-propos d’André Prudhommeaux – reproduit ici –, brochure éditée par le Comité international Van der Lubbe (France), 1934, 16 p.

[21Ce démontage parfaitement argumenté des mensonges staliniens éternellement colportés sur Marinus s’appuie, pour l’essentiel, sur le Livre rouge sur Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag, ouvrage rédigé par Maurits Dekker, Age van Aggen et Lo Lopes Cardoso et publié le 21 septembre 1933 par le Comité Van der Lubbe hollandais, soit un mois seulement après la sortie du Livre brun. Pour Nico Jassies, le texte paru dans ce numéro de La Revue anarchiste peut être considéré « comme la version française du Livre rouge », augmentée de « recherches supplémentaires ». Nico Jassies, op. cit. , p. 52.

[22Dans ce combat historique, on ne dira jamais assez l’importance des recherches de Fritz Tobias, dont le livre Der Reichstabrand, Legende und Wirklichkeit [« L’incendie du Reichstag, légende et réalité »], publié en 1962 en Allemagne, réorienta lentement l’historiographie sur la question. Notons, cependant, qu’il n’existe pas encore, à ce jour, de traduction française de cet ouvrage essentiel.