En guise de présentation

À contretemps, n° 42, février 2012
samedi 30 novembre 2013
par  F.G.
popularité : 14%

L’idée de consacrer un numéro d’À contretemps à André Prudhommeaux est, à dire vrai, aussi ancienne que la revue. Une bonne décennie s’est donc écoulée avant qu’elle mûrisse et qu’elle finisse par aboutir. Si cette livraison a tant tardé, c’est assurément que, le temps passant, d’autres thématiques se sont imposées à nous, mais c’est aussi que nous souhaitions, bulletin de critique bibliographique oblige, que ce numéro coïncidât avec une certaine actualité éditoriale. L’annonce de la parution, chez Agone, à l’automne 2011, d’une anthologie de textes de Prudhommeaux eut pour effet d’emballer le mouvement. Ce fut même son seul avantage vu que, pour d’obscures raisons liées aux confuses prétentions d’une héritière, l’éditeur marseillais décida malheureusement d’abandonner le projet.

On peut se demander pourquoi Prudhommeaux, l’un des auteurs anarchistes les plus pénétrants de son siècle, suscita si peu d’échos dans le mouvement libertaire. C’est sûrement que son complexe parcours de militant et d’intellectuel rendait, par avance, difficile tout réductionnisme interprétatif. Car Prudhommeaux fut – successivement et toujours singulièrement – à la confluence de diverses traditions libertaires jugées antagonistes : l’anarcho-conseillisme, l’anarchisme de lutte de classe, le communisme libertaire, l’anarchisme anti-organisationnel, l’individualisme révolutionnaire et, pour finir, l’anarchisme pacifique et libéral (« dans le meilleur sens du terme ») des derniers temps. Passant de l’une à l’autre sans forcément rompre avec la précédente, il en explora, chaque fois et l’esprit toujours en éveil, les ouvertures, les recoins et les impasses. Ce qui, conjugué à sa légendaire intransigeance de caractère, le transforma souvent en empêcheur de penser en rond ou au carré. Assez, en tout cas, pour froisser certaines susceptibilités dans les chapelles de l’Anarchie (majuscule) et pour s’y attirer une assez mauvaise réputation d’infini râleur, d’esthète conceptuel ou d’hérétique patenté. Il faut donc en convenir et s’y tenir : si l’anarchie (minuscule) est un chemin, celui que Prudhommeaux emprunta, le plus souvent en solitaire et en marginal, n’eut pas de descendance. Il fut le sien, un point c’est tout, celui d’un homme qui pratiqua le doute méthodique, y compris par rapport à lui-même et avec le permanent souci de se défaire, chaque fois que nécessaire, des illusions et des enthousiasmes qui, dans le torrent d’une histoire emballée, firent, un temps, fonction de vérités passagèrement premières. En ce sens, ce libertaire atypique, cet anarchiste hors les murs, n’entre dans aucune case. Et c’est tant mieux.

Du côté de l’Alma Mater, Prudhommeaux n’a pas davantage, semble-t-il, suscité d’intérêt. Du moins jusqu’à maintenant, et à une notable exception près : un mémoire de maîtrise – André Prudhommeaux, un militant anarchiste – déposé à la Faculté des Lettres de Nanterre en 1972. Déposé, insistons, car ce mémoire, placé sous la direction de Jean Maitron, n’a jamais été soutenu, et pour cause : Jocelyne Blancheteau, son auteur, a été tuée le 3 novembre de cette année 1972, dans un hôtel d’Amman (Jordanie), en manipulant – d’après une dépêche AFP – une « petite charge explosive » qui lui aurait été confiée par des activistes du très marxiste-léniniste Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP). Étrange fin si l’on considère que, tant sur le plan de la critique du marxisme-léninisme que sur celui du questionnement de la violence révolutionnaire, le mémoire de la jeune étudiante en histoire manifeste une grande proximité d’esprit avec Prudhommeaux. Au-delà du mystère qui entoure cette disparition, reste donc le travail pionnier de Jocelyne Blancheteau, que Maitron, un connaisseur, jugea d’excellente facture et qui reste dormant dans des fonds d’archives depuis maintenant quarante ans. Si ce numéro, qui a beaucoup puisé à cette source, pouvait contribuer à ce qu’un éditeur de la galaxie libertaire ou apparentée s’intéressât à lui, nous en serions ravis.



Réservé, discret, pudique à l’extrême, l’homme Prudhommeaux laissa peu de traces autobiographiques. Pour les trouver, hormis sa correspondance, il faut lire entre les lignes de sa très copieuse production journalistique – signée de son nom ou de ses pseudonymes André Prunier et Jean Cello. Y pointent, ici ou là, parfois, rarement, quelques allusions intimistes et repères personnels. Sa vie durant, il forma un couple très uni avec Dora Ris, qui partagea nombre de ses combats. Il cultiva aussi des amitiés fidèles, même si quelques-unes – comme celle qui l’unissait, avant-guerre, à Jean Dautry – ne résistèrent pas aux aléas, politiques entre autres, de l’existence. Entier, pointilleux, exigeant, il composait peu, et c’est sûrement pourquoi cet en-dehors préféra toujours les petits cercles de réflexion aux organisations, même anarchistes.

Comme si son penchant pour la retenue avait déteint sur ses contemporains, peu nombreux et fort discrets sont les témoignages sur l’homme Prudhommeaux. À peine quelques bribes de souvenirs jetées au vent de la mémoire. Robert Proix, son ami d’enfance, élevé comme lui au Familistère de Guise, insiste sur l’entêtement qu’il mit à cultiver le « refus de parvenir » et à s’abstenir d’utiliser ses nombreux talents – littéraires, scientifiques, linguistiques – pour faire carrière. Robert Pagès, coordonnateur de la seule anthologie de textes de Prudhommeaux parue à ce jour [1], évoque, de son côté, le climat de « convivance » – entre connivence et convivialité – qui régnait, en sa maison de Versailles notamment, quand il y recevait des amis, mais aussi cette « joyeuse rigueur » dont il faisait preuve lors des discussions. Jean Stas, infatigable militant de la Fédération anarchiste et subtil observateur des mœurs de la tribu, se souvient, lui, d’un Prudhommeaux « pas comme les autres » : « C’était un magister, un professeur, un grand bonhomme, un gars qui tenait la route, vraiment. Il était toujours un peu à part, à l’écart. Je me souviens, par exemple, d’un truc qui s’est passé lors du congrès de Vichy de la Fédération anarchiste, en mai 1956. Un truc qui m’a fait vraiment étonné. Lors de la pause déjeuner, alors que les copains étaient partis ensemble casser une graine, il était resté à la Maison du peuple et s’était tapé, tout seul, dans son coin, une gamelle de purée de pois cassés. Du consistant, quoi ! Ça m’avait d’autant plus étonné que le type était un grand maigre, filiforme. Moi, j’étais resté dans la salle parce que j’avais déjà mangé en route. Une fois finie sa gamelle, mon Prudhommeaux s’est dirigé vers un piano qui trônait dans la salle et il a improvisé, pour moi, pour lui, pour le plaisir, une Internationale vraiment épatante. En fait, ce type avait du talent pour plein de choses. C’était un bonhomme nettement au-dessus de la moyenne, vraiment [2]. » Comme on le lira par ailleurs, par une nuit barcelonaise de l’été 1936 finissant, les improvisations pianistiques de Prudhommeaux avaient déjà impressionné Camillo Berneri.



Sachant qu’il avait fréquenté Prudhommeaux sur la toute fin de sa vie, Robert Paris [3] – éminent spécialiste, entre autres sujets, du fascisme italien, d’Antonio Gramsci et du mouvement ouvrier en Amérique latine – fut sollicité par nos soins pour participer, d’une manière ou d’une autre et à sa convenance, à ce numéro. Le 21 octobre 2004, il nous écrivait une lettre qui éclaire, magnifiquement pensons-nous, à travers la figure ignorée d’Armando Tassi, le rapport que les Prudhommeaux (André et Dori), puisqu’il est ici question des deux, entretenaient avec l’amitié. La voici :

« Votre demande concernant André Prudhommeaux, et il serait plus juste de parler aussi, sans les séparer, de Dori Prudhommeaux, a remué en moi, parfois douloureusement, beaucoup de souvenirs.

 » Au vrai, je préfèrerais évoquer pour vous un vieil anarchiste italien, dont le souvenir reste pour moi inséparable de celui des Prudhommeaux et de leur fascinante maison de Versailles.

 » Il se nommait Armando Tassi, mais je l’ai d’abord connu sous le nom de “Sénès”. Il était originaire de La Spezia et il avait été gagné à l’Idée – et sauvé, ajoutait-il – par Malatesta, aux côtés de qui il avait lutté désormais. Il avait collaboré épisodiquement au
Libertario de La Spezia et il avait participé à la célèbre rencontre secrète que Malatesta avait eue en 1922, en marge de la conférence de Gênes, avec un envoyé de Lénine, l’ “anarcho-bolchevik” Sandomirski (rencontre dont il m’a fait le récit bien avant que Pier Carlo Masini n’en eût révélé l’existence). Après l’avènement du fascisme, en 1922, Armando Tassi s’était réfugié en France où il avait vécu sous ce nom de “Sénès”, emprunté au monument aux morts de la ville de La Ciotat, sous lequel je l’ai donc connu. Je découvris plus tard avec surprise qu’André et Dori Prudhommeaux l’appelaient, eux, “Gaston” et, parlant de lui, le désignaient toujours ainsi.

 » J’ai connu Sénès en 1963. Je venais alors de publier, chez Maspero, un livre sur la naissance du fascisme
 [4] et je fréquentais une librairie italienne, la “Maison du livre italien”, située rue des Écoles, face au Collège de France. Le vendeur de cette librairie lui a parlé de mon livre, nous a mis en contact. Quoique déjà âgé (il était né autour de 1895), Sénès travaillait à ce moment-là chez un ébéniste, dans un atelier situé dans une sorte de sous-sol de l’impasse Royer-Collard. Mécanicien de formation, il avait appris le métier d’ébéniste sur le tas, après avoir exercé mille professions durant ses quarante années d’exil.

 » Nos premiers contacts ont été d’abord méfiants. Il me trouvait horriblement “marxiste”, je ne savais rien ou presque de l’anarchisme. Puis, nous nous sommes apprivoisés mutuellement et c’est auprès de lui, à travers ses récits, ses exposés de la doctrine, ses souvenirs de quelques figures illustres (Malatesta, Fabbri, Berneri, etc., voire Borghi, dont il n’était pas enthousiaste), que j’ai appris à connaître et à aimer l’anarchisme, ce mode de transmission orale me paraissant, à moi qui suis pourtant un amoureux des livres, convenir particulièrement à l’enseignement libertaire. Lui-même n’aimait guère l’anarchisme individualiste, il se défiait des stirnériens, et il était resté passionnément fidèle à Malatesta et à sa grande trouvaille, décisive dans l’histoire du mouvement libertaire : la rencontre de l’anarchisme et du mouvement ouvrier.

 » Très vite, Sénès – continuons de l’appeler ainsi – m’a parlé d’André et de Dori Prudhommeaux, dont je connaissais déjà le petit livre sur la Commune de Berlin. Il avait rencontré André Prudhommeaux à un moment crucial de la vie de ce dernier : s’éloignant définitivement du “marxisme”, Prudhommeaux venait de rallier l’anarchisme. Ils avaient travaillé ensemble à Nîmes à l’époque de “La Laborieuse” et de
Terre libre, ils avaient lutté côte à côte pour la Révolution espagnole, Prudhommeaux par la plume dans L’Espagne nouvelle, et Sénès – à l’époque “Gaston” : c’était là la clé du mystère – en faisant passer clandestinement des armes en Catalogne. Leur amitié n’avait cessé depuis.

 » C’est, j’en suis convaincu, Sénès qui a transmis à Prudhommeaux sa passion pour Malatesta, le lui a fait lire, l’a persuadé de le traduire, convaincu qu’il était que la plume qui avait si bien servi Michel Ange
 [5] ou Herzen [6], saurait restituer avec élégance et clarté la pensée de Malatesta.

 » À l’époque dont je vous parle, tous deux avaient donc entrepris de préparer une vaste anthologie, à partir des trois volumes de
Scritti de Malatesta parus, par les soins de Luigi Bertoni, aux éditions du “Risveglio” de Genève. Une partie de ces traductions se trouve aujourd’hui en ma possession. J’ai vainement tenté pendant des années d’y intéresser des éditeurs. »

Par la suite, au cours de longues conversations avec Robert Paris, nous en avons appris d’avantage sur cette indéfectible amitié entre « Gaston » et les Prudhommeaux, mais aussi sur la « fascinante maison de Versailles », sur le « retrait » de Dori, sur la « cérémonie du thé » des dimanches après-midi, sur les dernières préoccupations d’André – Mai 68, mais surtout le « printemps de Prague » et son écrasement. Toutes choses qui, mises bout à bout, fixèrent la trame d’une intimité avec l’homme Prudhommeaux. En cela, ce numéro doit beaucoup à l’ami Robert Paris, et c’est pourquoi,fraternellement, nous le lui dédions.

À contretemps


[1André Prudhommeaux, L’Effort libertaire, 1) Le principe d’autonomie, sélection de textes et présentation par Robert Pagès, Paris, Spartacus, 1978. Le second volume de cette anthologie – « Mythes et réalités de l’État et de la Révolution » – n’a malheureusement jamais paru.

[2Jean Stas, entretien inédit, 5 mars 2004. En hommage à Jean Stas et à l’occasion de sa disparition, le numéro 23 d’À contretemps – avril 2006, pp. 25-30 – a publié des extraits de ses Souvenirs d’un anarchiste.

[3De Robert Paris, nous avons publié dans le numéro 36 d’À contretemps – janvier 2010, pp. 3-10 – une superbe étude sur Malatesta réalisée à partir d’une lecture éminemment critique des rapports que la police française avait consacrés, en 1895, à l’anarchiste italien.

[4Robert Paris, Histoire du fascisme en Italie. I.– Des origines à la prise du pouvoir, Paris, François Maspero, 1962.

[5Note de Robert Paris.– Les Sonnets de Michel-Ange. Essai d’interprétation poétique française, par André Prudhommeaux, Porrentruy (Suisse), éditions Aux Portes de France, collection de L’Oiselier.

[6Note de Robert Paris.– Cf. Serge Aksakov, Alexandre Herzen, Une chronique de famille. La Russie et l’Occident, présentation de Georges Haldas, Lausanne, Éditions Rencontre, 1967 (sans indication de traducteur). Quant à Herzen, Georges Haldas écrit dans sa « Présentation », p. 18 : « Les textes que nous publions ici sous le titre La Russie et l’Occident constituent une sorte de montage intelligemment mis au point par M. André Prudhommeaux – mais à des fins, précisons-le, qui ne sont pas les nôtres – d’articles de Herzen publiés précisément dans La Cloche et dans L’Étoile polaire. »