Bakounine en discontinuité

À contretemps, n° 40, mai 2011
samedi 13 octobre 2012
par  F.G.
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■ Jean-Christophe ANGAUT
LA LIBERTÉ DES PEUPLES
Bakounine et les révolutions de 1848

Lyon, Atelier de création libertaire, 2009, 224 p.

Après un premier livre – Bakounine jeune hégélien : la philosophie et son dehors [1], Jean-Christophe Angaut poursuit la publication de ses travaux sur Bakounine. Et ce deuxième ouvrage contribue à son tour à donner un autre visage à la pensée et à la vie d’un des principaux théoriciens de l’anarchisme.

Jusqu’ici la plupart des textes sur Bakounine s’efforçaient plus ou moins de trouver une cohérence dans sa trajectoire militante et théorique, l’unité d’un devenir, d’une vie et d’un itinéraire. Et ceci en partant de la fin, de sa période proprement anarchiste ; une référence qu’il contribue, après Proudhon et quelques autres, à constituer comme concept majeur. À la différence de cette interprétation traditionnelle, J.-C. Angaut choisit au contraire, et de façon convaincante, de souligner les discontinuités de la pensée et des choix révolutionnaires de Bakounine, avec sa période hégélienne et philosophique, dans le premier livre, puis sa période militante et « nationale » (« la liberté des peuples ») dans le deuxième. Une discontinuité décapante qui pourrait se poursuivre, avec la participation de Bakounine à la Ligue pour la paix, par exemple, avant son engagement dans l’AIT, ou encore son bref investissement dans la démarche particulière de Netchaïev, sans rien dire des contradictions et des tensions de sa propre vie. Le paradoxe du choix de J.-C. Angaut, que confirment les textes et les faits, c’est qu’à la différence d’une vision continuiste (finalement très peu anarchiste), il devient possible, au contraire, de saisir la cohérence paradoxale d’un projet et d’une pensée entièrement placés sous le signe de la discontinuité et du différent, de la situation et de l’événement, d’une répétition des actes et des projets où il s’agit sans cesse de revenir à « l’indétermination » et au caractère « illimité » des origines et de la vie, là où comme le dit Bakounine, « nous vivons dans un milieu vivant, entourés des merveilles, des forces de la vie (que) chacun de nos pas peut (...) appeler à la surface à notre insu et souvent même indépendamment de notre volonté » [2]. Grâce aux travaux de J.-C. Angaut, on peut ainsi comprendre comment bien loin de se réduire à sa seule forme ouvrière ultérieure – l’émergence des mouvements ouvriers, perçue comme un aboutissement ou un achèvement –, l’anarchisme que Bakounine contribue alors à inventer, manifeste sa puissance de métamorphose et, à travers elle, sa capacité (ontologique, pourrait-on dire) à surgir de toutes les situations humaines et matérielles. Faut-il le répéter, le projet et la pensée anarchistes, tels qu’ils voient le jour tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle, ne dépendent ni d’un moment de l’histoire ni d’un acteur particulier de cette histoire. L’anarchisme est impliqué et présent dans toutes les situations possibles, sans exception, y compris les plus minuscules, les plus contradictoires et les plus intimes, « au plus profond du mélange obscur des corps » dont parle Deleuze, là où se joue le combat « entre les servitudes et les libérations », « une lutte passionnelle, un combat affectif inexpiable, au risque d’en mourir » [3].

Mais le travail de J.-C. Angaut ne se contente pas de mettre en évidence l’originalité d’une pensée, d’un projet et d’un rapport au monde et à la vie qui suffiraient à justifier l’importance de son livre. Comme avait pu l’entrevoir Bénédict Anderson pour la période plus tardive du tournant du XIXe au XXe siècles [4], mais aussi Alain Pessin dans ses travaux sur la question du peuple [5], la mise à jour des engagements de Bakounine dans les luttes nationales de la première moitié du XIXe siècle, nous invite à réévaluer, sur la longue durée – depuis la question des « nationalités » en Europe jusqu’aux luttes anticolonialistes du siècle suivant –, la complexité et l’ambivalence (du point de vue de l’émancipation) de la question nationale, un siècle avant et cinquante ans après qu’elle ne s’enferme dans une forme particulière et tardive de « national-socialisme », ce mélange désastreux (mais aveuglant dans sa logique étatique et autoritaire) de marxisme et de nationalisme.

Daniel COLSON


[1ENS Éditions, Lyon, 2007.

[2Cité pp. 22-23.

[3Deleuze, « Spinoza et les trois “Éthique” », dans Critique et clinique, Les Éditions de Minuit, 1993, pp. 182 et 180.

[4Bénédict Anderson, Les Bannières de la révolte : anarchisme, littérature et imaginaire anticolonial. La naissance d’une autre mondialisation, Paris, La Découverte, 2009.

[5Alain Pessin, Le Mythe du peuple et la société française du XIXe siècle, Paris, PUF, 1992.