L’autre Affaire D.

À contretemps, n° 40, mai 2011
samedi 13 octobre 2012
par  F.G.
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■ Émile DANOËN
L’AFFAIRE QUINOT
Un forfait judiciaire

Paris, Éditions CNT-Région parisienne, 2010, 340 p.

1910, affaire Jules Durand au Havre. 2010, publication de l’ouvrage d’Émile Danoën, L’Affaire Quinot, plus de dix ans après la mort de son auteur (1999), à l’occasion de la célébration du centenaire de cette « affaire Dreyfus ouvrière », comme on la qualifie souvent. Ce roman populaire écrit par un Breton élevé au Havre, dont le père était gardien pour la Compagnie générale transatlantique, dégage un suspense et une émotion qui emportent le lecteur dans les arcanes de la justice et de l’injustice, du difficile et violent combat social des faibles et des exploités contre les machinations et les manipulations retorses des puissants.

Mais cette œuvre écrite dans un style ample et imagé, un peu alourdie de certaines longueurs, n’est pas une fiction comme une autre : elle naît d’un fait réel tragique, et le roman se révèle document historique, témoignage sur la vie cruelle de Jules Durand, anarchiste et secrétaire du Syndicat des charbonniers du Havre en juillet 1910. Les faits se déroulent dans une période politique tumultueuse et de crise sociale intense et demeurent dans toutes les mémoires, havraises en particulier. Mais nous ne nous attacherons pas ici à la véritable affaire Jules Durand, d’autres l’ayant déjà fait récemment [1].

Émile Danoën a été élevé dans le quartier Saint-François du Havre où ses parents tenaient une pension de marins. Il a donc très bien connu le milieu des docks. Ses descriptions des différentes corporations ouvrières, de l’atmosphère des quais, des chaînes de chargement automatique à l’origine de la grève, des constitutions des « bordées », les portraits de ces journaliers dans l’attente de la distribution du travail, réduits le plus souvent à la fréquentation du « fourneau économique », le tableau des bistrots et de la vie grouillante, sont saisissants. Le « jargon » professionnel y est riche, précis, détaillé.

En nous faisant vivre le combat des charbonniers, les « carabots », et parcourir le douloureux chemin de Louis Quinot, de l’inculpation pour incitation et complicité de meurtre d’un « renard » à l’enfermement, l’auteur présente une galerie remarquable de personnages, acteurs de cette histoire : celle des bourgeois repus de la Belle Époque − jurés représentants du peuple, industriels, contremaîtres, juges ou autres magistrats et politiciens, journalistes − contrastant violemment avec celle des damnés et des moins que rien qui vendent leur force de travail sur les docks du Havre, livrés à la peine, à la misère, à l’alcool. Il se dégage de cette peinture une forte empathie pour l’accusé, anarchiste et syndicaliste, porteur de l’idéal d’émancipation ouvrière, qui, sans se bercer d’illusions sur l’état d’esprit de ses compagnons, lutte avec entêtement pour un mieux-être commun et prend à contre-pied l’indulgence paternaliste méprisante et insupportable, l’arrogance affichées par les petits et grands chefs des quais : « Il exigeait qu’on mette l’accent sur la nécessité de l’éducation […]. Ce programme d’éducation proposait la création de cours du soir pour apprendre à lire et à écrire aux analphabètes, la majorité ; mais aussi l’installation de salles de douches chaudes et gratuites sur le port où les plus crasseux, en trouvant des facilités pour se débarrasser de la gangue noire qui les recouvrait, auraient repris goût à une existence plus digne et plus fière […] ; mais encore l’organisation de conférences sur le danger vénérien et l’alcoolisme. »

Se succèdent confrontations, partis pris et débats au sein du pouvoir comme de cette corporation de travailleurs, à la fois solidaire et lâche, dans tous les cas malmenée, maltraitée, divisée et manipulée par un patronat inflexible. Car si Danoën, à l’image de son « héros », n’idéalise pas la lutte des carabots, s’attachant à dépeindre aussi, à côté de la générosité de ces hommes, leurs mesquineries, leurs jalousies, leurs faiblesses, il met toujours au premier plan la cause de leurs conditions de vie présentes, la misère morale et matérielle dans laquelle ils sont maintenus. Et ce mouvement de balancier donne chair et humanité à l’ouvrage.

Un réalisme cru sur lequel tranche la personnalité de Quinot, un homme libre qui mène sa vie avec sa compagne, Louisa, et ses parents, Angèle et Amédée. Moments de tendresse partagés, instants de vie quotidienne difficile d’une famille pauvre déchirée entre respect des lois sociales imposées et révolte, où ne manque pas de s’installer aussi le doute, et qui sera broyée par le chagrin et par la mort.

Un livre bien charpenté en quatre grandes parties, comme quatre actes d’une tragédie, où documentaire et roman noir se confondent dans la reconstruction de cette histoire à la fois sociale, collective et personnelle au centre d’une manipulation politico-judiciaire infâme puisqu’un homme y a laissé sa vie, sombrant dans la folie et la mort.

Un livre émouvant qui enseigne, pour ne pas oublier.

Michèle CRÈS


[1Thomas Deltombe, « Il y a cent ans, un “Dreyfus ouvrier” », Le Monde diplomatique, octobre 2010 ; Jean-Pierre et Patrice, « L’Affaire Durand », Le Monde libertaire, n° 1615, du 2 au 9 décembre 2010 ; Patrice Rannou, L’Affaire Durand 1910-2010, centenaire de la machination, Éditions CNT-RP, Paris, 2010 – ouvrage signalé dans le n° 38 (septembre 2010) d’À contretemps, p. 30.