Le spectacle bolivarien

À contretemps, n° 40, mai 2011
samedi 13 octobre 2012
par  F.G.
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■ Rafael UZCÁTEGUI
VENEZUELA : LA REVOLUCIÓN COMO ESPECTÁCULO
Una crítica anarquista al gobierno bolivariano

Caracas, Buenos Aires, La Laguna, Madrid
El Libertario/La Cucaracha Ilustrada/
Libros de Anarres/ Tierra de Fuego, La Malatesta, 2010, 278 p., ill.

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Il suffit de feuilleter les pages du Monde diplomatique, organe officiel du progressisme moderne, pour se convaincre que le « socialisme du XXIe siècle » inventé par le lieutenant-colonel Hugo Chávez ne manque pas de zélateurs intellectuels. La chose n’a en soi rien d’étonnant quand on sait que, alter-mondialisme aidant, le recyclage des anciennes lubies exotico-marxistes d’un tiers-mondisme hors d’usage constitue, sans doute, l’une des principales curiosités d’une époque qui n’en manque pas. Ainsi, appliquant à la « révolution bolivarienne » une grille de lecture furieusement similaire à celle qui, en des temps fort anciens, fit, avec le succès qu’on sait, de la révolution cubaine l’horizon indépassable des masses opprimées de la périphérie, le Venezuela porterait, aujourd’hui, les espoirs d’un large front de résistance anti-impérialiste aux projets dominateurs de l’Empire.

C’est un peu à ces néo-penseurs – mais aussi à Noam Chomsky, qu’on aurait imaginé moins enclin à la glissade dithyrambique – que s’adresse cet essai percutant, très informé et abondamment documenté de Rafael Uzcátegui, un jeune sociologue vénézuélien, par ailleurs militant de l’association de défense des droits de l’homme Provea et membre de l’équipe rédactionnelle du journal anarchiste de Caracas, El Libertario. Résultat de dix ans d’une minutieuse enquête de terrain, le livre mêle, avec bonheur, l’enquête sociologique, l’analyse politique et le reportage pour poser un regard tout à fait original sur les effets quotidiens du projet « bolivarien » porté, depuis 1999, par Chávez. Original, car Uzcátegui, qui se revendique d’un anarchisme ouvert sur le présent, se situe à égale distance des vigoureux simplismes proférés par les théologiens du « chavisme » et leurs opposants néo-libéraux. Il est aussi faux, nous dit-il, de faire de ce « caudillisme » bas de gamme l’incarnation d’une volonté de rupture avec le capitalisme mondialisé que l’expression dictatoriale d’un communisme caribéen. Dans un cas comme dans l’autre, note Uzcátegui, « la principale erreur de ceux qui ont tenté de comprendre le phénomène bolivarien tient au fait qu’ils l’ont analysé à partir de son seul discours, en oubliant – parfois consciemment – l’histoire politique et sociale du Venezuela ». De le faire, ou de bien vouloir le faire, ces observateurs comprendraient sans doute que, loin d’être cet homme de la rupture avec le passé qu’ils nous décrivent pour s’en féliciter ou s’en plaindre, Chávez se situe, malgré ses extravagances et son populisme, dans la continuité de l’ancien modèle de développement promu par la social-démocratie des années 1950, modèle fondé sur l’extraction et l’exploitation de l’or noir, l’excrément du Diable.

Étudiée dans le détail par Uzcátegui, la politique énergétique de Chávez atteste, sur bien des aspects, de cette continuité. Avec une différence, cependant, et de taille : derrière la rhétorique anti-impérialiste du Comandante-Presidente, ce n’est pas tant, comme on pourrait s’y attendre, à une réappropriation de l’ancien souverainisme pétrolier que conduit le « processus bolivarien », mais à une modernisation industrielle de grande ampleur faisant la part belle – par le biais d’entreprises mixtes qu’elles contrôlent à 45 % – à Repsol, Chevron-Texaco, British Petroleum et quelques autres grandes firmes transnationales. Autrement dit, et n’en déplaise à l’honorable professeur du MIT qui y voit l’expression d’un refus de s’aligner sur les diktats économiques de l’Empire, le « socialisme pétrolier » de Chávez a conduit à exporter 70 % de sa production nationale, dont 60 % vers les seuls États-Unis. En échange, la bolivarienne classe dirigeante en a tiré, depuis que Chávez est au pouvoir, une rente inégalée depuis trente ans. Preuve que, socialiste ou pas, il n’est jamais inutile, financièrement parlant, de respecter le rôle que l’ordre capitaliste mondialisé vous a imparti dans la division internationale du travail.

Sur ce sujet, comme sur d’autres – la justice sociale, la lutte contre la corruption, la démocratisation de la sphère publique –, des membres influents du « chavisme » ont contesté, à diverses reprises et parfois de manière forte, les choix économiques et politiques du Comandante-Presidente et de sa garde rapprochée. Pour Uzcátegui – qui se refuse, comme on l’a vu, à toute vision manichéenne du processus vénézuélien –, ce décrochage est d’autant plus intéressant qu’il touche partie de la base militante de Chávez et que, le privant progressivement de cet appui, elle contribue largement à brouiller l’image de dirigeant révolutionnaire anti-impérialiste qu’il s’est donnée et qui fait encore fureur dans les salons climatisés de l’altermondialisme du Premier Monde. Reste à espérer, nous dit Uzcátegui, que cette remise en cause venant de l’intérieur du « chavisme » rejoigne, sans les instrumentaliser, les aspirations antagonistes d’une société civile vénézuélienne irriguée par une multitude de mouvements sociaux autonomes, dont ce livre nous dresse un tableau exhaustif et très vivant.

S’adressant à ses visiteurs haut placés qui, nombreux, s’inquiétaient des rodomontades de Chávez, John Maisto, ambassadeur des États-Unis au Venezuela entre 1998 et 2003, avait coutume de répondre : « Ce n’est pas ce que dit Chávez qui compte, mais ce qu’il fait. » Et, forts des quelques exemples qu’il leur donnait, on dit que ces importants personnages repartaient toujours rassurés. A contrario, d’avoir écouté cet avis diplomatiquement autorisé, les néo-penseurs de l’alter-mondialisme auraient eu quelques raisons de s’inquiéter sur le cours révolutionnaire du « processus bolivarien ». Car le cacique en chef, qui manie le verbe comme un menteur de foire, fait généralement le contraire de ce qu’il prétend faire. Ce que semble avoir compris, bien avant l’illustre Chomsky, le petit peuple vénézuélien, qui lui applique couramment ce proverbe : « Ce qu’il fait d’une main, il le défait de l’autre. »

Au fur et à mesure qu’il avançait dans son décryptage du double bind chavézien, Uzcátegui, qui en suit tous les méandres sémantiques, dit avoir trouvé dans un célèbre concept debordien une clé essentielle pour comprendre pourquoi « ladite “Révolution bolivarienne” demeure un spectacle pour l’auditoire global alors qu’elle n’a rien changé, sur le fond, aux conditions d’existence quotidienne de sa population ». C’est que cet auditoire demeure avant tout fasciné par le « discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux » et que cette attitude relève précisément de cette « acceptation passive » qu’exige et obtient le spectacle « par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence » [1]. Mais, au-delà de l’aide conceptuelle ponctuelle de Debord, c’est bien à Uzcátegui et à lui seul que revient l’insigne mérite d’avoir traqué la vérité inversée d’un discours où l’omniprésence de la révolution ne sert finalement qu’à masquer sa réelle absence [2].

Daniel BARCENA


[1Ces citations sont extraites de Guy Debord, La Société du spectacle, thèses 12 et 24, Paris, Gallimard, 1998.

[2Signalons qu’une version française de ce livre, malheureusement traduite de l’anglais, vient de paraître chez Spartacus sous le titre Venezuela : révolution ou spectacle ?