Le Yiddishland ouvrier

À contretemps, n° 40, mai 2011
samedi 13 octobre 2012
par  F.G.
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■ Henri MINCZELES
LE MOUVEMENT OUVRIER JUIF
Récit des origines

Paris, Éditions Syllepse, « Yiddishland », 2010, 224 p., ill.

Historien reconnu des communautés juives d’Europe orientale, Henri Minczeles est de surcroît l’auteur d’une Histoire générale du Bund – publiée, en 1995, chez Austral, et rééditée, en 1999, chez Denoël –, qui fait indiscutablement référence sur le sujet. Lui-même proche de l’imaginaire bundiste, très largement naufragé aujourd’hui dans les mémoires, il était évidemment le plus indiqué pour s’atteler à cette tâche de défrichage des origines du mouvement ouvrier juif, page d’histoire aussi méconnue que passionnante.

Après Le Yiddishland révolutionnaire, d’Alain Brossat et Sylvia Klingberg, et les Mémoires d’un anarchiste juif, de Samuel Schwarzbard, ce troisième volume de la collection « Yiddishland » des Éditions Syllepse, dirigée par David Forest, s’accorde au mieux à son projet éditorial de restituer « une culture ensevelie sous la cendre et autant de combats pour l’émancipation du genre humain occultés par les tenants de l’histoire victimaire ».

Minczeles ne dit rien d’autre quand il indique, en introduction d’ouvrage, que les juifs d’aujourd’hui ne connaissent guère de leur histoire qu’une « suite ininterrompue de persécutions et de pogromes » et, comme revanche du destin, quelques épisodes de la geste du sionisme conquérant, dont le haut fait fut la création de l’État d’Israël. Dans ce balancement référentiel incessant entre deux conditions également pesantes – celle de vaincus et celle de vainqueurs –, c’est tout un pan de leur histoire qui est passé à la trappe, celle qui a vu éclore, dans le dernier quart du XIXe siècle, un mouvement ouvrier juif authentiquement auto-émancipateur.

Installée depuis six siècles en Russie et plus de huit siècles en Pologne, la population juive représentait, en 1897, plus de cinq millions d’âmes dans la zone d’influence tsariste, soit 5 % de la population de la Russie d’Europe et 4,2 % de celle de l’Empire – ce qui constitue sans conteste, précise Minczeles, « la plus grande concentration juive dans une aire géographique déterminée ». Résidant à 94 % dans 21 % des territoires russes – cette aire de refoulement appelée zone de résidence, qui leur fut impartie, en 1791, par Catherine II et qui s’étendait, sur près d’un million de km2, de la Baltique à la mer Noire –, cette population connut, dans la seconde moitié du XIXe siècle, principalement dans les régions occidentales de la Russie, notamment en Pologne, une prolétarisation rapide. C’est sur ce terreau de l’extrême misère que poussèrent les premières fleurs d’un mouvement ouvrier qui allait mettre à bas quelques ancestrales pratiques du judaïsme réellement existant.

Cette mutation, Minczeles l’étudie dans le détail, de l’éveil du sentiment « nationalitaire » à la lutte contre l’obscurantisme religieux, de la prise de conscience sociale aux combats pour l’amélioration des conditions d’existence des plus exploités, en portant une particulière attention aux formes d’organisation qu’elle prit – cercles yiddishistes, groupes politiques, caisses de solidarité –, mais aussi aux débats, intenses, qui la traversèrent.

C’est ainsi qu’il s’intéresse aux relations, pas toujours évidentes, tissées entre jeunes révolutionnaires juifs et populistes de Zemlia I Volia (Terre et liberté) ou encore aux premiers cercles de Vilna, d’où émergèrent quelques hautes figures de la naissante conscience prolétarienne yiddishophone, comme celles de Yakub Finkelstein et Aaron Samuel Liberman. L’adhésion majoritaire du mouvement ouvrier juif au marxisme fait, ici, l’objet d’une analyse assez fine d’où il ressort qu’elle dut davantage à la lecture du Manifeste – dans la traduction de Bakounine (1860), puis de Vera Zassoulitch (1882) – qu’à celle de La Question juive ou des élucubrations d’Engels sur le « peuple sans histoire ».

Dans un premier temps, note Minczeles, les objectifs des socialistes juifs furent dirigés vers la constitution d’ « une élite ouvrière plutôt russifiée que yiddishisante ». Ce n’est qu’à partir de 1885 que s’opéra le « tournant de la lutte des classes » et que, dans son sillage, parurent les premières brochures d’agitation en yiddish rédigées, notamment, par Samuel Gojanski. La fondation du Bund, à Vilna, en 1897, s’inscrivit dans un mouvement d’autonomisation, où, comme l’écrivit Martov, « le développement de la conscience nationale [allait] de pair avec le développement de la conscience de classe ». Sans être forcément d’ardents yiddishistes, précise Minczeles, les premiers bundistes eurent l’intelligence stratégique de comprendre que, coupée de la langue et de la culture yiddish, nulle organisation spécifique de travailleurs juifs ne pourrait prospérer. Au risque d’entrer en conflit avec leurs camarades social-démocrates russophones, c’est pour ce choix qu’optèrent les bundistes.

Le livre de Minczeles ne se cantonne pas à la « prison des peuples » tsariste ; il aborde aussi, bien qu’un peu schématiquement, le développement du mouvement ouvrier juif sous d’autres latitudes (Amérique du Nord, Amérique du Sud et Europe). Le reproche qu’on peut lui faire, c’est de n’accorder qu’une importance tout à fait marginale à la tradition libertaire que, visiblement, il maîtrise mal. Pour le reste, et sur ses sujets de prédilection – la naissance d’une conscience nationale, la bataille du « jargon », la concurrence entre sionisme et bundisme, le rapport du Bund à la laïcité –, ce « récit des origines » est particulièrement bienvenu. Enfin, en épilogue d’ouvrage et comme ponctuation tragique de cette histoire méconnue, Minczeles rend un hommage mérité aux hommes et aux femmes qui, en avril 1943, lancèrent, armés des seuls rêves émancipateurs de leurs pères, l’insurrection du ghetto de Varsovie.

Complété de tableaux statistiques, de fiches biographiques, de poèmes et de repères chronologiques, ce précieux livre s’accompagne de références bibliographiques détaillées.

Mathias POTOK