Un insoumis ordinaire

À contretemps, n° 40, mai 2011
samedi 13 octobre 2012
par  F.G.
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■ François CERRUTI
D’ALGER À MAI 68
Mes années de révolution

Avant-propos de Mohammed Harbi
Paris, Éditions Spartacus, 2010, 170 p.

« Toute voix singulière, rappelle Mohammed Harbi en avant-propos de cet ouvrage, dérègle le discours historique ; c’est celle de toute personne ordinaire qui fracture le cours actuel des évènements par ses mots et ses attitudes. » Cette citation d’Arlette Farge s’applique assez bien à l’insoumis ordinaire Francois Cerruti, descendant d’une longue lignée de pieds-noirs qui choisit, à l’heure des brasiers, de lutter pour l’indépendance algérienne, puis, une fois celle-ci conquise, de s’impliquer activement, de 1962 à 1965, dans le processus autogestionnaire qui semblait la caractériser. Cerruti est alors l’un des membres fondateurs de la section algérienne du secrétariat unifié de la IVe Internationale. Sur cet aspect essentiel de sa vie militante, le témoignage qu’ils nous offre fourmille de détails intéressants, notamment sur les réseaux trotskistes d’aide au FLN. Avec le coup d’État de Boumediène, en 1965, tout est plié. Pour le socialisme autogestionnaire, bien sûr, mais aussi pour Cerruti, qui rentre en France, où les galonnés encasernent immédiatement l’insoumis. Au sortir de l’armée (et de plusieurs séjours au mitard), l’homme est toujours proche des trotskistes, mais un peu par défaut désormais. Les retrouvailles avec Jacques Baynac, ancien de la section algérienne, et, à travers lui, avec Pierre Guillaume, le marchand de livres de la parisienne rue des Fossés-Saint-Jacques, lui ouvriront de nouveaux horizons politiques, sur les rivages d’une mal nommée « ultra-gauche », cette fois. Contrairement aux pages algériennes, plutôt enlevées, cette seconde partie d’ouvrage, dont on attendait peut-être beaucoup, est décevante. Elle se caractérise par une retenue d’autant plus étrange que la période abordée – les années de l’avant 68, où il exerça comme libraire à La Vieille Taupe, le printemps parisien, qu’il vécut au cœur du Quartier latin, et les développements de Mai 68, dont il suivit tous les débats – se prêtait à l’évocation de quelques souvenirs incandescents. Réduite à l’évocation de quelques personnages – les déjà cités Jacques Baynac et Pierre Guillaume, mais aussi Gilles Dauvé, René Lefeuvre, Serge Quadruppani, Bernard Ferry et quelques autres –, l’aventure intellectuelle et politique de cette époque est ramenée, ici, à sa plus simple expression. On s’étonnera, par exemple, que Cerruti ne dise rien de la vivacité des débats théoriques qui agitèrent une « ultra-gauche » qui en était friande et auxquels, comme animateur de la revue Le Mouvement communiste, il participa pourtant. Et plus encore qu’il n’ait rien de consistant à dire sur la glissade négationniste de Guillaume et de quelques-uns de ses acolytes en hyper-marxisme. Comme si, le temps passant, il ne restait plus qu’à regretter, entre les lignes, qu’une telle dérive ait été possible, sans chercher davantage à comprendre pourquoi elle le fut.

Alice FARO