Viva Magón !

À contretemps, n° 40, mai 2011
samedi 13 octobre 2012
par  F.G.
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■ Ricardo FLORES MAGÓN
PROPOS D’UN AGITATEUR
Traduction de Michel Velázquez ; préface de David Doillon
illustrations de Thierry Guitard
Paris, Libertalia, 2008, 96 p.

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’élégance de la présentation graphique de cette plaquette qui ressemble beaucoup plus à une édition de luxe qu’à un banal livre de poche. La bonne qualité du papier s’inscrit dans la durée ; la couverture, solide, est conçue dans un style professionnel et artistique très moderne. Les illustrations de Thierry Guitard évoquent en qualité les collaborations analogues des Pissarro (père et fils), Luce, Signac, Vallotton, Angrand, Cross, Kupka, Van Dongen, il y a un siècle ou plus, à La Brochure mensuelle, aux Temps nouveaux, au Père peinard et autres publications de l’aire libertaire. Les culs-de-lampe, inspirés par Guadalupe Posada, font très mexicain. L’ouvrage lui-même se compose d’une collection de brefs textes de Ricardo Flores Magón – encore peu connu en France, malgré les efforts de quelques publications comme Itinéraire et À contretemps. Le préfacier, David Doillon, a eu raison de faire suivre la courte anthologie d’une chronologie qui éclairera la lanterne de tout lecteur pris au dépourvu. Dans son introduction, il ramène Magón à ses dimensions humaines et ne se prive pas d’émettre quelques réserves sur son style, parfois pompeux, souvent didactique, parfois paternaliste, style qui n’est jamais trahi dans la traduction. Celle-ci est d’ailleurs exceptionnelle. Étant moi-même traducteur professionnel, je n’ai pas eu besoin de collationner les deux textes ; j’ai tout simplement vérifié l’inexistence de contresens, de calques, de faux-amis. Le texte ne « sent » pas la traduction ; on dirait même qu’il a été directement conçu en français. Michel Velázquez a su trouver le ton juste, le rythme approprié, les équivalences précises. À moins que ce ne soit aussi l’œuvre de Nilala Haddadi à qui est attribuée la correction de l’ouvrage. Les intéressés sauront faire la part des choses. Une seule petite réserve : pourquoi n’a-t-on pas choisi l’ordre chronologique dans la succession des chapitres ? On part de 1910, on saute à 1916, on revient sur ses pas, ce qui risque de dérouter quelque peu le lecteur hâtif. Mais ce n’est qu’une peccadille par rapport à la cohésion de l’ensemble… Du choix des textes il ressort que la plate-forme « libérale » adoptée pendant quelques années par Ricardo Flores Magón, son frère Enrique et leurs camarades n’était qu’une façade tant stratégique – favoriser le prosélytisme – que logistique – éviter qu’une identification à l’anarchisme ne compromette le droit d’asile des « libéraux » mexicains réfugiés aux États-Unis –, mais aussi que, les événements se précipitant, il devenait impératif de prendre fait et cause pour la révolution, que Madero, partisan du statu quo social existant, ne luttait que pour les libertés démocratiques, que ses successeurs ne valaient pas mieux et, enfin, que les seuls révolutionnaires authentiques n’étaient autres que les « magonistes » et les « zapatistes ». À un siècle de distance, la situation reste inchangée, comme le confirment la préface et la chronologie de D. Doillon.

Pietro FERRUA