D’un monde sans évasion possible

À contretemps, n° 40, mai 2011
samedi 13 octobre 2012
par  F.G.
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■ Victor SERGE
MÉMOIRES D’UN RÉVOLUTIONNAIRE 1905-1945
Édition préparée et préfacée par Jean Rière
Montréal, Lux Éditeur, 2010, 656 p.

Livre de chevet de plusieurs générations militantes ayant connu les affres d’un combat révolutionnaire éternellement confisqué par ses pires ennemis – ceux qui, au nom d’un socialisme réellement inexistant, détruisirent avec méthode et jusque dans le détail l’idée même de révolution émancipatrice –, les Mémoires de Victor Serge restent, aujourd’hui encore, ce que la littérature de témoignage a produit de mieux. Car Serge était un écrivain qui sut faire du roman de sa vie la matière d’une œuvre exceptionnelle de qualité, un écrivain de très grande classe – que la critique, comme c’est souvent le cas, mit du temps à reconnaître comme tel. Aujourd’hui qu’il semble redécouvert, on ne peut donc que se réjouir de la présente édition, à un prix modéré, des Mémoires d’un révolutionnaire, son grand livre, et ce d’autant que Jean Rière, l’un des plus subtils connaisseurs de Serge, en est le principal maître d’œuvre. Préfaçant l’ouvrage, le même Rière indique : « Serge aurait souscrit à cette conviction exprimée par Henry James dans ses Carnets : l’écrivain est celui qui ne laisse rien perdre. Il aurait ajouté que pour le militant aussi, il y a toujours quelque chose à sauver, y compris et surtout au plus profond des défaites, des désastres et des séismes historiques. » Cette volonté de donner une suite au vécu, d’y trouver matière à réflexion critique, de le restituer dans la complexité d’une époque, en veillant à le désencombrer de toute vision manichéenne, est sans doute ce qui fait la marque de fabrique de Serge, sa définitive originalité. À l’heure du bilan, plus que sa vie – au sens d’aventure individuelle, dirons-nous –, ce qui compte pour Serge, c’est son inscription dans le temps d’une histoire collective de résistance. Histoire d’un siècle échoué, pour sûr, où, du Bruxelles des révoltes au Paris des illégalistes, de Barcelone l’ouvrière à Petrograd la rouge, d’Orenburg la prison à Mexico la terre d’accueil, Serge n’abdique jamais. Il arrive qu’il se trompe, bien sûr, et souvent – de route, de combat, d’allié –, mais son désir de changer la vie demeure intact. Même au plus profond du désespoir. Sa lucidité, c’est sa force, celle que seule la mort – étrange mort – vaincra. Dans « un monde sans évasion possible », ces Mémoires racontent une destinée entièrement assumée, que transcende une écriture magnifique.

Victor KEINER