Écrire ce que l’on a vu

À contretemps, n° 38, septembre 2010
mardi 13 décembre 2011
par  F.G.
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Egon Erwin KISCH
PRISES DE VUE
Traduit de l’allemand par Lucie Roignant
Saint-Sulpice, Les Fondeurs de briques, 2010, 176 p.

« Prises de vue », expression de Kisch (1885-1948) pour parler de ses reportages, est aussi le titre de l’ouvrage publié par Les Fondeurs de briques qui rééditent une série de vingt récits de ce journaliste né et mort à Prague, extraits de Der rasende Reporter (Le Reporter enragé), paru en 1924.

Le monde apparaît comme un patchwork. On saute d’un milieu à un autre, d’un sujet à un autre, d’un sentiment à un autre, emportés tour à tour par le rire, l’émotion ou la provocation de l’auteur. On zappe, mais quel zapping ! On se prend les odeurs dans le nez, les couleurs dans les yeux, la beauté et la frénésie des villes, la misère et la dure réalité sociale en pleine gueule. On passe du sourire à une profonde tristesse, de l’humour parfois le plus grinçant au sérieux d’une véritable étude universitaire. Alors qu’y a-t-il de commun entre ces vingt reportages ? Pas grand-chose, à première lecture, et pourtant... peut-être, sûrement même, le style incisif, rapide, rythmé, précis ; la volonté de rendre compte du « réel », la profonde humanité qui se dégage, bas instincts et générosité confondus.

Car Prises de vue ne cède pas au simple exotisme descriptif ; les textes sont tout de vibrations, de mouvements, d’émotions diverses, même si leur auteur y fait apparaître la distance neutre du reporter et pose comme un regard lointain sur le tableau qu’il brosse. Il en ressort une impression curieuse, qui peut paraître contradictoire, d’objectivité dans la peinture de la réalité, propre, nette, sans bavure, comme une photo prise sur le vif, sans commentaire, mais aussi de rage contenue, de passion, une soif de comprendre et de transmettre le témoignage au lecteur de manière concrète et palpable. Kisch est plus que journaliste, il est écrivain. En 1929, il aura cette formule : « Le reportage est un problème d’actualité. Je crois qu’un jour les gens ne liront rien d’autre que la vérité sur le monde. […] L’avenir est au reportage véridique, réaliste et généreux. » Véridiques, réalistes et généreux, en 1924 ces textes le sont déjà.

Pour Kisch, « communiste indiscipliné », la réalité sociale est toujours présente ; elle sous-tend toutes ses représentations : la situation des étudiants dans « Angoisses d’examen », celle des « sans-nom » de la morgue de Paris dans « Voici la maison des victimes ! », celle des pêcheurs de harengs, ou des chineurs pauvres du « Marché aux puces de Clignancourt » − « Une autre femme ne peut acheter à son enfant qu’une poupée à laquelle il manque la calotte crânienne ; un sou, c’est déjà trop cher payé ». Pour les acteurs de cette vie souvent rude, l’auteur montre une profonde tendresse. Toujours présent, ce sentiment domine surtout quand Kisch est plongé au sein même du monde du travail, comme à l’aciérie de Bochum : « Trois équipes se relayent au haut fourneau qui de toute l’année ne doit s’éteindre ni le jour, ni la nuit, et un dimanche sur trois les ouvriers travaillent seize heures d’affilée. De leurs 14 ans à leur mort, qui peut déjà survenir alors que d’autres s’échinent encore à étudier. » Et, de ce genre de situation, le reporter ne sort pas indemne : « Chaque nouvelle impression estompe la précédente. On est abasourdi par tous ces prodiges et on fait bien de ne pas retourner immédiatement à la vie quotidienne, qui efface tout. Il faut surmonter sa fatigue et retourner en haut, sur le belvédère du haut fourneau, où l’on peut plus ou moins reprendre ses esprits et debout, à la lumière du fer cru liquide, écrire tout ce que l’on a vu. »

Écrire ce que l’on a vu, le faire vivre.

Michèle CRÈS