À propos de « Mon ami Vassia »

À contretemps, n° 38, septembre 2010
mardi 13 décembre 2011
par  F.G.
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Il est de bon ton de diminuer l’importance de J’ai choisi la liberté, de Kravchenko. M. Gabriel Marcel n’y a pas manqué dans sa préface. Je n’en continue pas moins à trouver ce livre un témoignage unique et d’un poids incomparable. Peut-être Kravchenko n’en écrira-t-il plus qui le vaille. Il restera en ce cas l’auteur d’un seul livre. Mais quel livre ! C’est le régime russe vu de l’intérieur par quelqu’un qui a poussé dedans.

Le témoignage de Jean Rounault est tout différent. C’est le récit de quelqu’un qui vient du dehors, donc d’une optique tout autre. Ce sont les souvenirs d’une année dans un camp de travail du Donetz, rapportés par un Français qui se trouvait à Bucarest et qui fut entraîné en Russie avec un convoi de Roumains versés au travail forcé.

Le mérite particulier de Mon ami Vassia tient à ce qu’il apporte, volontairement ou non, une réponse à la question qui est au fond de chacun de nous : dans l’enfer russe, n’y a-t-il que des esclaves aveugles et muets ? Faut-il désespérer ? Reste-t-il une espérance ?

Dans le mouvement révolutionnaire, il est courant d’entendre dire qu’il n’y a plus rien en Stalinie, que les vieilles oppositions ont été éliminées toutes jusqu’à la racine et qu’il est impossible à de nouvelles de pousser, la police ayant trop d’yeux et de force. Cependant, nous espérons malgré tout. L’industrialisation crée là-bas une classe ouvrière qui ne peut pas ne pas trouver un jour le moyen de s’exprimer. Elle s’exprimera probablement par d’autres paroles, par d’autres idées que l’ouvrier ou le paysan russes de 1905 et de 1917, mais elle s’exprimera. Mon ami Vassia nous en apporte non seulement l’espérance, mais la preuve. C’est ce qui fait son intérêt et son prix.

Dans son camp du Donetz, Jean Rounault a vu la classe des chefs, des natchalniks de tout genre et de tout format, depuis le petit contremaître jusqu’au directeur de trust ; mais il a vu aussi des variétés d’ouvriers et d’ouvrières qui, malgré la propagande officielle, malgré la menace et malgré la police, peut-être même en réaction d’elles, commencent à penser d’une manière indépendante. Elles n’ont peut-être, elles n’ont probablement jamais cessé. Et dans le nombre, il y a cette jeunesse qui monte, il y a Vassia, le jeune, le hardi Vassia, qui a du cœur – il n’hésite pas à partager sa boule de pain avec Rounault – et qui manifeste une flamme des cinq cents diables. Pour Vassia, la bombe, c’est la révolte, la liberté, c’est le mot qui résume l’espérance.

En m’envoyant son livre, Rounault me dit dans sa dédicace que son « ami Vassia est de cœur avec la RP ». Il ne peut savoir à quel point cette nouvelle me bouleverse. Elle répond à une si longue espérance.

Pierre MONATTE
La Révolution prolétarienne, janvier 1950.